Moscou-New Delhi, une vieille histoire d’armes

En marge de la visite de Vladimir Poutine en Inde, en octobre 2018, un vaste contrat d’armement a été signé entre Moscou et Delhi, concluant plusieurs années de négociations : l’Inde recevra cinq systèmes de défense anti-aérienne S-400. Une transaction de 5 milliards de dollars.

Le moment restera gravé dans les mémoires : le président russe Vladimir Poutine sort de sa luxueuse limousine noire et tombe dans les bras du Premier ministre indien, Narendra Modi. Une chaleureuse accolade qui n’est pas sans rappeler les relations d’amitié qu’entretenaient les dirigeants de l’URSS avec leurs homologues indiens, dans les années 1970. À l’époque, l’Inde, leader du mouvement des non-alignés, était dirigée par la charismatique Indira Gandhi. La Russie y construisait des usines ou bien participait à la mise sur pied de son industrie pharmaceutique. L’Inde, de son côté, vendait à l’URSS des médicaments, et confectionnait des jeans Milton et Avi pour les jeunes soviétiques, qui ne pouvaient pas se payer les Levi’s américains.

C’est de cette époque dorée que date le slogan « Hindi-Roussi bhaï bhaï » (Indiens et Russes sont frères). Proclamée par Nikita Khrouchtchev lors d’un meeting à Bangalore en 1955, la phrase est, depuis, régulièrement reprise dans la communication officielle des deux pays. Et si la grande amitié indo-soviétique appartient désormais au passé, on parle aujourd’hui, à Delhi, du « partenariat stratégique » avec la Russie.

« La vente des S-400 peut être considérée comme une tentative russe de devenir le premier fournisseur d’armes de l’Inde, position occupée par les États-Unis depuis plusieurs années. »

Ce nouveau partenariat s’exprime, en premier lieu, à travers une collaboration dans les secteurs de la défense et de l’énergie atomique. Moscou a déjà construit deux réacteurs de la centrale nucléaire de Kudankulam (sud de l’Inde), et s’apprête à en livrer deux autres. Surtout, les deux pays viennent de signer la vente de cinq systèmes russes de défense anti-aérienne S-400 Triumph.

Un contrat politique

Pour la Russie, cette transaction est bien plus qu’une question d’argent (plus de 5 milliards de dollars). Sa dimension politique est tout aussi importante : elle est la preuve que l’Inde ne craint pas les États-Unis, alors que Washington vient de sanctionner la Chine pour avoir acheté du matériel militaire russe… dont des S-400. Delhi défend donc, en priorité, ses intérêts nationaux, en dépit des pressions américaines. « Les seules sanctions qui aient une quelconque importance pour nous, ce sont celles des Nations unies », affirme ainsi un haut fonctionnaire du ministère indien de l’Intérieur, sous couvert d’anonymat.

La vente des S-400 peut être considérée comme une tentative russe de devenir le premier fournisseur d’armes de l’Inde, position occupée par les États-Unis depuis plusieurs années, Delhi ayant multiplié les commandes d’armes américaines (pour un montant de 1,9 milliard de dollars entre 2009 et 2017). La Russie ne reste pas les bras croisés : deuxième fournisseur de l’Inde, elle équipe, par exemple, les policiers indiens, qui patrouillent désormais Kalachnikov en bandoulière.

le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre indien, Narendra Modi. 5 octobre 2018. Crédits : kremlin.ru
le président russe Vladimir Poutine et le Premier ministre indien, Narendra Modi. 5 octobre 2018. Crédits : kremlin.ru

Toutefois, ses ventes d’armes cachent une situation peu rayonnante. Avec un volume annuel d’à peine 10 milliards de dollars, les échanges commerciaux entre Moscou et Delhi sont décevants. Les hommes d’affaires russes ne sont pas légion à s’aventurer en Inde, alors que les opportunités existent.

Le marché indien des biens de consommation courante pèsera 3 600 milliards de dollars en 2025. La classe moyenne comptera alors 150 millions de consommateurs en plus. La Russie, qui a abondamment contribué au développement du pays par le passé, devrait pouvoir y jouer un rôle de premier plan.

L’ambassadeur de Russie en Inde, Nikolaï Koudachev, déplore la faiblesse actuelle de la relation commerciale entre les deux pays. En marge de la visite de Vladimir Poutine, le diplomate a regretté que le soft power russe soit devenu bien trop soft depuis quelques années. Rien à voir avec l’époque soviétique.

Pour Piotr Topytchkanov, chercheur à l’Institut de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), l’incapacité des deux capitales à dynamiser leurs relations commerciales a des causes systémiques : « Les marchés russe et indien ont suivi des chemins parallèles, ils ne sont pas suffisamment interdépendants, explique-t-il. Après la chute de l’URSS, l’intérêt politique que se portaient les deux pays s’est considérablement affaibli, et la situation n’a commencé à changer qu’après le premier sommet des BRICS, en 2011. »

« Islamabad aide Moscou à communiquer avec les Talibans redevenus incontournables sur la scène politique afghane. »

Le Pakistan trouble-fête

Après la crise ukrainienne et l’instauration des sanctions contre la Russie, Moscou a décidé de se tourner vers l’Asie, notamment vers le Pakistan. En 2017, les échanges commerciaux entre Moscou et Islamabad ont atteint 500 millions de dollars, soit six fois plus qu’au début des années 2000. La situation en Afghanistan et la lutte contre le terrorisme expliquent aussi ce rapprochement entre les deux pays. Islamabad aide le Kremlin à communiquer avec les Talibans redevenus incontournables sur la scène politique afghane.

L’Inde s’inquiète de ses relations. L’argument voulant que les Talibans soient un moindre mal, comparés à Daech, n’a pas cours à Delhi.

Par ailleurs, fin 2014, Sergueï Choïgou, ministre russe de la Défense, s’est rendu à Islamabad pour y signer un accord de coopération. Cet accord reste très général, il ne donne aucune indication concrète. De fait, aucun contrat significatif de vente d’armes n’a été conclu depuis.

Système S-400 en déploiement. Crédits : Ministère russe de la Défense
Système S-400 en déploiement. Crédits : Ministère russe de la Défense

Ces quelques nuages politiques n’ont pas endommagé la relation avec Moscou, assurent les autorités indiennes. Selon elles, les deux pays doivent agir de concert dans les régions qui les intéressent l’un comme l’autre : l’Asie centrale et le pourtour du Pacifique. Ce dernier est aujourd’hui une zone stratégique pour l’Inde, dont 90 % du commerce extérieur se fait par voie maritime. « L’Inde envisage de mener une politique très active dans le Pacifique en y établissant des relations avec tous les pays », souligne Arvind Gupta, directeur du think tank Vivekananda, tout en rappelant que la volonté de contenir la Chine (le premier acheteur étranger du S-400 russe) dans cette partie du monde est précisément « ce qui rapproche l’Inde et les États-Unis. »

Pour les Indiens, dans les relations avec Washington, il est inutile de faire étalage de ses états d’âme. Mieux vaut adopter une approche purement pragmatique. Un conseil que la Russie devrait suivre. La pierre angulaire de la politique du Premier ministre Narendra Modi est la poursuite inflexible des intérêts nationaux de l’Inde. « En ce sens, Modi ressemble à Poutine. Sauf qu’il ne se fâche pas avec les États-Unis et qu’il se préoccupe plus de construire son pays que de satisfaire des ambitions géopolitiques », juge Arvind Gupta.

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