Manifestations en Ingouchie : Une reprise en main de Moscou ?

Depuis deux semaines, la république d’Ingouchie, dans le Caucase russe, est le théâtre d’un mouvement de protestation populaire contre un accord de redéfinition des frontières signé avec la Tchétchénie voisine. Les manifestations rassembleraient aujourd’hui entre 10 000 et 60 000 personnes, selon les diverses sources, dans un pays qui ne recense qu’un demi-million d’habitants. La Russie n’avait pas connu de manifestations d’une telle ampleur depuis celles de 2011-2012, au lendemain des élections législatives. Pourtant, les médias pro-gouvernementaux continuent d’ignorer ostensiblement ces événements, et le Kremlin reste à l’écart. Denis Sokolov, spécialiste du Caucase, revient pour Le Courrier de Russie sur les causes de ces manifestations et leurs possibles conséquences.

LCDR : Le traité qui redessine la frontière administrative entre l’Ingouchie et la Tchétchénie a été conclu entre les présidents Iounous-bek Evkourov et Ramzan Kadyrov au début du mois d’octobre. Que lui reprochent les Ingouches ?

Denis Sokolov : En réalité, la question des frontières est en suspens depuis l’effondrement de l’URSS. À l’époque soviétique, les deux républiques constituaient une seule et même entité administrative : la République socialiste soviétique autonome de Tchétchénie-Ingouchie. En 1990, le Conseil des députés du peuple d’URSS décide de créer deux régions distinctes à partir de cette entité, mais sans définir précisément leurs frontières. Rapidement, la Tchétchénie proclame son indépendance, ce qui provoque l’intervention de l’armée russe dans la région : c’est la première guerre de Tchétchénie. La question des frontières est posée de nouveau au début des années 2000, à la fin de la deuxième guerre de Tchétchénie, et à plusieurs reprises par la suite, sans jamais être définitivement résolue. Ce traité du mois d’octobre 2018 rouvre donc des blessures anciennes.

Officiellement, l’accord prévoit un échange de territoires à parts égales entre les deux républiques. Mais le quotidien régional Kavkazski ouzel, qui y a eu accès, a révélé qu’en pratique, l’Ingouchie cédait à la Tchétchénie 20 000 hectares (200 km2), soit près de 5 % de son territoire. Or, ces terres recèlent des gisements pétroliers, elles comptent des sites architecturaux datant du Moyen Âge, notamment plusieurs tours de guet appartenant aux taïps [clans ancestraux] ingouches, ainsi qu’une partie de la réserve naturelle d’Erzi.

« Dans le Caucase, toutes les questions liées au territoire sont extrêmement sensibles. Pour les habitants de ces régions de montagne, la terre ancestrale est quasi sacrée. »

Après la signature du traité par les deux présidents, la Cour constitutionnelle d’Ingouchie a estimé qu’il devait encore être soumis à un référendum populaire. Mais, le 4 octobre, le parlement ingouche, réuni à huis clos, l’a ratifié par 17 voix contre 8. Une décision que les députés ingouches n’assument visiblement pas : interpellés par les manifestants, la plupart d’entre eux ont, ensuite, affirmé avoir voté contre…

LCDR: Rosneft, sous la pression du Kremlin, vient de tranférer aux autorités tchétchènes la propriété des gisements et des raffineries situés sur son territoire. Et-ce que la captation de territoires ingouches sous lesquels se trouvent des champs pétroliers participent de la même opération ?

D.S. : Exactement. Et les revenus de leur exploitation vont désormais remplir les caisses de Grozny. Cela étant dit, l’aspect financier est secondaire : ces gisements ne rapporteront jamais énormément d’argent. Ce qui compte vraiment, c’est la question de la terre elle-même, un sujet extrêmement sensible dans tout le Caucase. Pour les habitants de ces régions de montagne, la notion de « terre ancestrale » est quasi sacrée. À cela s’ajoute l’héritage de décennies passées dans le giron de l’Union soviétique : un rapport collectiviste à la terre, aujourd’hui perçue par la population comme un patrimoine commun. La question du redécoupage des frontières est au confluent de ces deux traditions historiques : elle heurte profondément la conscience collective des Ingouches.

Rassemblement sur l'avenue Idris Zyazikov contre l'adoption d'un accord sur la frontière administrative entre l'Ingouchie et la République tchétchène. Crédits : Kommersant
Rassemblement sur l’avenue Idris Zyazikov contre l’adoption d’un accord sur la frontière administrative entre l’Ingouchie et la République tchétchène. Magas, Ingouchie. Crédits : Kommersant

Par ailleurs, les habitants des territoires que l’Ingouchie s’apprête à céder à la Tchétchénie s’inquiètent de leur sort. Ils craignent de perdre au change en se retrouvant en minorité parmi les Tchétchènes, d’être discriminés politiquement, professionnellement, etc. C’est une autre raison du mécontentement ingouche.

« La popularité d’Evkourov est au plus bas. Il se peut que Moscou l’ait reconduit à la tête de la région à condition qu’il signe cet accord avec la Tchétchénie »

LCDR : Pourquoi cet accord a-t-il été signé précisément maintenant ?

D.S. : Ce redécoupage des frontières va dans le même sens que le décret présidentiel de septembre dernier, qui accorde à la Tchétchénie le bénéfice de ses revenus pétroliers. Il faut savoir que le président ingouche, Iounous-bek Evkourov, vient d’être reconduit par le Kremlin, alors que dans toute la Russie, de nombreux gouverneurs ont été remerciés et remplacés. On peut supposer qu’il a été épargné à condition de signer ce traité.

La popularité d’Evkourov est actuellement au plus bas dans la république. Les manifestants ont d’ailleurs très rapidement exigé sa démission. Même les personnalités politiques et religieuses traditionnellement proches de lui l’ont aujourd’hui « lâché », du moins publiquement.

LCDR : Dès le début, ce mouvement de protestation frappe par son organisation et sa discipline, on ne déplore aucun débordement. Comment l’expliquez-vous ?

D.S. : Ces manifestations rassemblent des représentants d’absolument toute la société ingouche et des organisations qui, traditionnellement, la structurent : organisations religieuses, caritatives, associations citoyennes et de défense des droits de l’homme, etc. Ce secteur des ONG est très développé en Ingouchie, plus que partout ailleurs dans le Caucase du Nord, et peut-être plus que dans toute la Russie. En outre, il y a l’influence des taïps historiques, très organisés, puissants et actifs. Chaque clan à son assemblée des anciens et son conseil de taïp, réunissant trente à quarante membres.

De fait, la protestation actuelle est structurée, en filigrane, par les ONG et les taïps. Par ailleurs, la société ingouche a atteint sa pleine maturité politique. Je dirais même qu’il s’agit du premier mouvement de protestation réellement politique de toute l’histoire de la Russie depuis l’effondrement de l’URSS.

« Ce n’est pas une révolte sociale. Et encore moins un mouvement séparatiste : il n’est pas question de sortir du cadre de la Fédération. »

LCDR : Les relations entre Tchétchènes et Ingouches peuvent-elles se détériorer ?

D.S. : Le risque, aujourd’hui, est que certains, de part et d’autre, tentent de manipuler la population, afin d’envenimer artificiellement les choses. D’ailleurs, en Ingouchie comme en Tchétchénie, ceux qui sont opposés à ces manifestations disent en substance : « On se fiche de savoir à qui appartiennent ces terres : nous sommes des peuples frères, issus de la même ethnie des Nakh ! » Dans le même temps, le mouvement de protestation a ceci d’intéressant qu’il regroupe toutes les couches sociales et idéologiques de la population ingouche. Ce n’est pas une révolte sociale. Et encore moins un mouvement séparatiste : il n’est pas question de sortir du cadre de la Fédération de Russie. Au contraire, c’est une protestation qui réclame le rétablissement de droits égaux pour toutes les régions, pour tous les « sujets » de la Fédération.

Crédits : Kommersant
« Pas d’accord – #OnNeDonneraPas ». Crédits : Kommersant

LCDR : De quels « droits » parlez-vous ?

D.S. : Les manifestants réclament, en premier lieu, une décentralisation réelle au sein de l’État fédéral. En d’autres termes, ils veulent le rétablissement, dans leur république, de la souveraineté et de toutes les libertés politiques qui existaient au temps du premier président de Russie, Boris Eltsine, dans les années 1990.

Concrètement, il s’agit par exemple de retrouver une autonomie financière vis-à-vis de Moscou, le droit pour la république – au niveau de la région, des districts, des municipalités – de disposer librement d’une part conséquente des divers revenus qu’elle engendre. C’était le cas dans les années 1990, mais depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, Moscou a repris peu à peu en main le budget.

LCDR : Pourquoi le Kremlin reste-t-il à l’écart, depuis le début des manifestations ?

D.S. : J’ai le sentiment qu’au Kremlin, on ne saisit tout simplement pas très bien ce qui se passe en Ingouchie, et ce qu’il faut faire. En ce moment même, à Moscou, les spécialistes de la région tentent de comprendre ces événements.

Cependant, les négociateurs du Kremlin sont déjà à Magas, la capitale de l’Ingouchie. Il est essentiel, pour le pouvoir central, que les autorités régionales parviennent à s’entendre avec le peuple, que ces manifestations débouchent sur des compromis. Alors Moscou ne perdra pas la face. Mais pour cela, le Kremlin devra très probablement « lâcher » Evkourov.

LCDR : Y a-t-il des candidats à sa succession ?

D.S. : Aucun nom n’est évoqué pour l’instant. De fait, le Kremlin pourrait être tenté – comme il l’a fait au Daghestan, autre république du Caucase, l’année dernière – d’envoyer quelqu’un « de l’extérieur » pour reprendre en main la région, un émissaire du « Centre ». Ce serait une lourde erreur, qui risquerait de détourner de Moscou les élites régionales ingouches. Alors, la situation pourrait dégénérer en un nouveau conflit, beaucoup plus menaçant pour le pouvoir central : une révolte tournée directement contre le Kremlin, « anticoloniale » et séparatiste.

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