Une jeunesse sacrifiée : Au nom de quoi a-t-on brûlé la « Maison Blanche » ?

En ce mois d’octobre 2018, la Russie commémore le 25e anniversaire de la plus grave crise constitutionnelle de son histoire. En octobre 1993, l’opposition entre Boris Eltsine et le parlement dégénère en un conflit armé dans les rues de Moscou, qui fait plus de cent morts en quelques jours. La violence culmine lorsque le président russe ordonne à l’armée de faire feu sur le siège flambant neuf du parlement, connu sous le surnom de « Maison Blanche ». De nombreux représentants des deux camps s’accordent aujourd’hui à dire que, derrière les oppositions idéologiques, les ambitions personnelles des uns et des autres ont joué pour beaucoup dans ce déchaînement de violence. Alexandre Braterski, jeune reporter à l’époque, a assisté à ces événements tragiques. Il s’interroge, pour Gazeta.ru, sur les enseignements que nous devons en tirer.

Il y a quelques années, une collègue, plus jeune que moi, est arrivée à la rédaction, vêtue d’un T-shirt représentant la « Maison Blanche » à demi-noire de suie, avec ces mots « Une jeunesse sacrifiée ». Je n’ai pas eu besoin de lui demander ce que cela signifiait, je le savais : c’est ma jeunesse à moi qui a été sacrifiée. J’avais dix-huit ans lorsque les chars de l’armée régulière russe ont tiré sur ce bâtiment, qui abritait alors le Congrès des députés du peuple, et aujourd’hui le gouvernement.

Je me revois à l’époque, journaliste débutant, courant comme un fou dans tout Moscou afin d’informer l’agence pour laquelle je travaillais des événements qui étaient en train de se dérouler. Je l’en ai informée, mais je ne les comprenais pas moi-même. Je sentais pourtant, au fond de moi, qu’il venait de se passer quelque chose de terrible. Dans sa nouvelle L’École, parue en 1929, Arkadi Gaïdar écrit : « La première lueur de la révolution qui commençait d’embraser le pays, ce furent, pour moi, les premières flammes de l’incendie du palais Poloutine. »

L’incendie de la « Maison Blanche » fut aussi une lueur d’embrasement. Mais pas celle d’une révolution. Celle d’une révolte insensée, peut-être. Et, sans aucun doute, d’une guerre civile qui fait rage jusqu’à présent.

« Moscou était alors le théâtre d’une lutte acharnée pour le pouvoir et l’argent, d’une guerre où l’on ne fait pas de prisonniers. »

Ironie du sort, lorsque le Premier ministre Iegor Gaïdar – neveu de l’écrivain – a appelé la population à « défendre la démocratie », ma mère et ma grand-mère m’ont enfermé chez moi, barricadant la porte. J’ai dû céder. Elles m’ont peut-être sauvé la vie : cette guerre dans les rues de Moscou, brève mais effroyable, a fait des dizaines de morts, dont de nombreuses victimes de « balles perdues ». Ce que les militaires appellent des « dommages collatéraux »…

Je n’ai compris que plus tard ce qui avait provoqué ces pertes : la capitale russe était alors le théâtre d’une lutte acharnée pour le pouvoir et l’argent, d’une guerre où l’on ne fait « pas de prisonniers »…

Une vue de la maison blanche après l'attaque. 4 octobre 1993. Crédits : TASS
Une vue de la maison blanche pendant l’attaque. 4 octobre 1993. Crédits : TASS

La « Maison Blanche » est le symbole de ces événements. Une partie de ceux qui l’avaient défendue ensemble en 1991 [en août 1991, un groupe composé de communistes conservateurs, opposés aux réformes décidées par Mikhaïl Gorbatchev, tente de prendre le pouvoir en déposant ce dernier, ndlr] s’y sont tirés dessus en 1993. À l’époque, il y a vingt-cinq ans, j’étais certain de savoir dans quel camp se trouvaient la vérité et le Bien. Si j’ai été rapidement déçu par Boris Eltsine, je n’éprouvais certainement aucune sympathie pour Alexandre Barkachov, militant nationaliste d’extrême-droite venu défendre la « Maison Blanche » en 1993. Mais plus tard, j’ai appris que les soldats en avaient expulsé les députés à coups de crosses, tabassant ceux qui tentaient de se défendre. Avant de les enfermer dans un stade… Cela rappelle les pages les plus sombres de notre Histoire.

« De nombreuses années plus tard, sur la place Maïdan, à Kiev, j’ai aussi vu, aux côtés de fascistes et d’extrémistes, des gens bien, qui rêvaient sincèrement de changement. »

Les membres de ce parlement, qui avaient élu Eltsine à la présidence, ne pouvaient pas être tous des fascistes et des extrémistes, même s’il y en avait indéniablement quelques-uns parmi eux. De nombreuses années plus tard, sur la place Maïdan, à Kiev, j’ai aussi vu, aux côtés de fascistes et d’extrémistes, des gens bien, qui rêvaient sincèrement de changement.

Tout était beaucoup plus complexe, en réalité. Mais je ne l’ai compris que bien plus tard, après être devenu quelqu’un d’autre. « Budapest ne m’a pas blessé », pour citer des vers de Vladimir Vyssotski, mais je suis devenu plus dur avec l’âge, plus pessimiste et plus cynique. À l’époque, je croyais d’une façon inébranlable à l’avènement imminent de la démocratie en Russie, j’étais certain que tout irait pour le mieux, et que l’Occident nous aiderait. Oh oui, l’Occident nous a aidés : il a fermé les yeux sur tout ce qui s’est passé ensuite, parce qu’il le fallait. Parce que si vous « misez » sur quelqu’un, si vous décidez que c’est un « démocrate », vous devez le soutenir quoi qu’il arrive, fermer les yeux sur tout ce qu’il fait.

Mais l’Occident et le président Clinton – adorable, charmant président Clinton, qui a par la suite bombardé Belgrade sans sourciller –, ne sont que des abstractions, des « yankees du petit écran ».

En revanche, Terry Duncan, avocat débutant de 26 ans, victime d’une balle perdue au pied de la tour de télévision d’Ostankino, alors qu’il tentait de secourir un blessé, était, lui, un Américain bien réel, en chair et en os. Il était venu en Russie faire fortune comme juriste, mais ce jour-là, il a estimé qu’il ne pouvait rester les bras croisés, à regarder des gens mourir autour de lui.

« Certains, en repensant à ces journées d’Octobre, se disent : Dommage qu’on ne vous ait pas achevés !, d’autres serrent les poings. »

Ces journées terribles ont fait beaucoup de morts : des communistes, des démocrates, des pro-Eltsine et des anti-Eltsine ; des Russes. Et ce n’est pas en érigeant un quelconque monument que nous devrions honorer leur mémoire, mais en faisant la paix. Or ce n’est toujours pas le cas. Une partie de ceux qui ont participé à ces événements ont pardonné à leurs adversaires d’hier. Pas tous. Certains, en repensant à ces journées d’Octobre, se disent : « Dommage qu’on ne vous ait pas achevés ! », d’autres serrent les poings.

Barricades sur la place Smolenskaïa. 4 octobre 1993. Crédits : TASS
Barricades sur la place Smolenskaïa. 4 octobre 1993. Crédits : TASS

Un des acteurs de cette crise m’a confié un jour que « la braise couvait sous la cendre » et qu’en ce moment même, des gens préparaient le bâton qui servirait à la raviver. Au fond, c’est logique : à côté des fascistes qui rêvaient d’une « Russie aux Russes », nous avions des « démocrates » rêvant d’un « Pinochet russe »… Et il y a des gens qui pensent toujours ainsi aujourd’hui, et qui se tiennent tout prêts à agir, le moment venu.

L’incendie de la « Maison Blanche » n’est donc pas l’histoire de Eltsine, de Routskoï ou de Khasboulatov : c’est notre histoire à nous, à nous tous. Une histoire qui doit nous pousser à nous demander si nous sommes capables de nous arrêter, afin que nos enfants ne portent plus de T-shirts où il est écrit : « Une jeunesse sacrifiée ».

Voire « Une vie sacrifiée ».

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