Depardieu, Seagal, Monson : ces stars étrangères qui ont choisi la Russie

Après Gérard Depardieu en 2013, l’acteur américain Steven Seagal et le lutteur Jeff Monson sont les dernières recrues du Kremlin. Mais contrairement à l’acteur français, leur rôle pourrait aller au-delà de la simple opération de communication.

Depuis le début de la crise ukrainienne, en 2014, l’image d’un Occident hostile, largement relayée dans les médias traditionnels et sur internet, s’enracine toujours plus profondément dans l’opinion publique russe. Sur les chaînes de télévision nationales, les questions de politique intérieure sont souvent occultées au profit de débats sur la situation internationale. Une large partie de ces talk-shows est consacrée aux États-Unis et à l’Europe, présentés comme les principaux ennemis d’une Russie vouée à servir de rempart contre la mondialisation occidentale.

Dans ce contexte, l’apparition sur la scène politique russe de deux étrangers à forte personnalité détonne. Difficile, a priori, de s’expliquer la nomination, en août dernier, de l’acteur américain Steven Seagal comme représentant spécial du ministère russe des Affaires étrangères ; et que dire du champion d’arts martiaux mixtes Jeff Monson, élu début septembre au conseil municipal de Krasnogorsk, près de Moscou ?

Autres temps, autres stars

Le fait que les deux Américains aient obtenu la citoyenneté russe par décret du président Vladimir Poutine, en 2016 pour l’acteur, en mai 2018 pour le sportif, ne les prédestinait pas nécessairement à une carrière politique. Le Kremlin est coutumier de ces passeports offerts à des étrangers afin de renforcer son prestige, tant sur la scène intérieure qu’à l’international. Gérard Depardieu est, bien sûr, le coup le plus retentissant de cette campagne de communication. En 2013, l’acteur français avait ostensiblement rompu avec la France, obtenu son passeport russe et déclaré sa flamme à sa nouvelle patrie d’adoption… la Mordovie (la région russe où il réside officiellement). Mais, contrairement à Seagal et à Monson, Depardieu ne se mêle pas de politique (il a refusé de devenir ministre de la Culture de Mordovie) et se contente de renouveler régulièrement son soutien à son « ami » Vladimir Poutine.

Gérard Depardieu lors de son arrivée en Russie en 2013. Crédits : Kremlin.ru
Gérard Depardieu lors de son arrivée en Russie en 2013. Crédits : Kremlin.ru

« Le rôle échu à Seagal est strictement décoratif : l’acteur travaille pour le ministère des Affaires étrangères, mais il n’a aucune influence réelle. »

Par le passé, d’autres étrangers ont joué un rôle politique de premier plan en Russie. Au XVIIIe siècle, ils vont jusqu’à occuper les plus hautes fonctions de l’Empire. Ainsi, les deux impératrices Catherine ne sont pas russes : la première est née en Livonie, l’autre en Prusse.

En 1733, le général allemand Burckhardt Christoph von Münnich occupe les postes de ministre de la Guerre de l’impératrice Anne, puis de Premier ministre, avant une disgrâce qui l’envoie vingt ans en Sibérie.

Un français, le duc de Richelieu, s’est lui aussi battu pour la Russie. Après avoir été élevé au grade de général de corps d’armée et décoré de l’ordre de Saint-Georges par Catherine II, il sera nommé, en 1803, gouverneur de la ville d’Odessa et de la Nouvelle-Russie par Alexandre Ier.

La statue du duc de Richelieu à Odessa. Crédits : Yandeks
La statue du duc de Richelieu à Odessa. Crédits : Yandeks

Autre exemple de célébrité étrangère au service de la Russie, au siècle suivant, Carl von Clausewitz, l’auteur du livre De la Guerre, qui s’engage dans l’armée russe pendant la campagne de Russie (1812).

Difficile de comparer Steven Seagal et Jeff Monson à leurs illustres prédécesseurs. Pour l’instant, on ne voit pas bien ce qu’ils peuvent apporter à leur patrie d’adoption, en dehors de leur célébrité.

Sont-ils des faire-valoir du Kremlin ? L’idée est soutenue par Mikhaïl Mochiachvili, de la Haute École d’économie. Pour lui, « le rôle échu à Seagal est strictement décoratif : l’acteur travaille pour le ministère des Affaires étrangères, mais il n’a aucune influence réelle. » D’une certaine manière, après le cinéma, Steven Seagal poursuit sa carrière d’acteur sur la scène politique. Soit dit en passant, il serait sans doute bon que l’intéressé revoie son texte pour redonner un peu de crédibilité à son personnage : au gré des rencontres, il s’attribue des origines tantôt bouriates, tantôt biélorusses (pour le plus grand plaisir du président Loukachenko), une mère indienne, une grand-mère dans le Primorié, etc. Les Américains ont souvent des ancêtres aux quatre coins de la planète, mais pas à ce point-là…

Ambitions versus manipulation

Les deux Yankees manifestent pourtant une authentique ambition sociale et politique. Dernièrement, Steven Seagal a ainsi exprimé, à la surprise générale, sa volonté de devenir gouverneur du Primorié. En septembre, dans ce territoire de l’Extrême-Orient russe, l’élection du gouverneur a dû être annulée après la découverte de fraudes en faveur du parti au pouvoir. Un nouveau scrutin est prévu pour décembre, avec d’autres candidats.

Si l’engagement politique de l’acteur en est pour l’instant seulement au stade de l’intention, Monson, lui, a déjà commencé à satisfaire ses ambitions. Élu à Krasnogorsk, il ne cache pas vouloir s’investir en faveur des enfants et de la pratique des arts martiaux mixtes. L’Américain prend son rôle de représentant du peuple tellement à cœur que, quelques jours seulement après son élection, il se fend d’une sortie verbale, dans un russe approximatif, contre les « richesses indécentes » de Vladimir Poutine et contre la ligne du parti Russie unie, sous l’étiquette duquel il s’est pourtant présenté ! Des velléités d’indépendance rapidement recadrées : quelques jours plus tard, le lutteur nie avoir parlé directement du président, ses mots ayant été sortis de leur contexte par un journaliste étranger. L’acteur assure alors avoir « toujours soutenu Poutine et la Russie ».

Jeff Monson (à droite) en compagnie du chef du Parti communiste russe Guennadi Ziouganov (au centre) et de l'athlète russe Mariana Naoumova, en avril 2016 pour l'anniversaire de Lénine. Crédits : TASS
Jeff Monson (à droite) en compagnie du chef du Parti communiste russe Guennadi Ziouganov (au centre) et de l’athlète russe Mariana Naoumova, en avril 2016 pour l’anniversaire de Lénine. Crédits : TASS

« Il y a actuellement, en Occident, une demande forte adressée à la Russie pour qu’elle offre une alternative au capitalisme et à ses élites dirigeantes, perçues comme décadentes. »

Pour le politologue Sergueï Medvedev, cet épisode tend à prouver que si les deux Américains sont bien « des idiots utiles», « ils sont aussi capables d’une indépendance inattendue », en particulier Monson. Ce dernier est pleinement conscient du rôle que veut lui faire jouer le Kremlin, ce qui ne l’empêche pas, parallèlement, de profiter de la situation. Il n’est pas exclu que le lutteur ait de réelles ambitions politiques en Russie. Son patriotisme affiché et son imprévisibilité pourraient fort bien le mener jusqu’à la Douma d’État.

En outre, Sergueï Medvedev avance une autre lecture du phénomène : « Il y a actuellement, en Occident, une demande forte adressée à la Russie pour qu’elle offre une alternative au capitalisme et à ses élites dirigeantes, perçues comme décadentes. Le Kremlin utilise ces mouvements populaires de manière particulièrement habile », en entretenant le flou sur le rôle qu’il fait jouer à Seagal, Monson et autres Depardieu. Pourquoi Monson est-il revenu sur ses propos ? Lui a-t-on explicitement demandé de le faire ou a-t-il compris de lui-même que certaines choses ne se disaient pas ? Que Monson soit un simple pion dans la vitrine du Kremlin, ou qu’il ait compris son intérêt à respecter les règles du jeu en vigueur dans son nouveau pays, dans les deux cas, le Kremlin est gagnant : que l’ouverture politique soit authentique ou feinte, elle ne manquera pas de faire son effet sur l’opinion publique occidentale.

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