Cinéma : Sobibor ou les soubresauts de la mémoire politique

Il y a 75 ans, le 14 octobre 1943, éclatait la révolte des prisonniers du camp d’extermination nazi de Sobibor, en Pologne. Seule mutinerie de déportés réussie de la Seconde Guerre mondiale, elle fut organisée par l’officier de l’Armée rouge Alexandre Petcherski. Le film Sobibor du réalisateur Konstantin Khabenski, dont la première a eu lieu en mai dernier, représentera la Russie aux Oscars dans la catégorie du meilleur film étranger.

À la fin du mois de janvier 1990, un vieil homme est enterré au cimetière Severny, dans la banlieue de Rostov-sur-le-Don. Plusieurs personnes jettent à la hâte de la terre gelée sur le couvercle du modeste cercueil et s’empressent de rentrer chez elles – l’hiver est rigoureux. Ainsi entame son dernier voyage un des plus célèbres héros soviétiques de la Seconde Guerre mondiale, organisateur de l’unique évasion d’un camp de concentration nazi : l’officier de l’Armée rouge Alexandre Petcherski.

Les historiens russes affirment qu’Alexandre Petcherski n’a jamais été oublié : des ouvrages ont été publiés à son sujet, une plaque en son honneur a été apposée à Rostov-sur-le-Don, où il a vécu après la guerre, et personne, à l’époque soviétique, ne lui a jamais interdit de parler de Sobibor. Effectivement, trois livres traitant de la révolte ont paru il y a quelques années, une plaque commémorative a vu le jour, mais il y a dix ans – soit près de vingt ans après sa mort. Et si nul ne lui a interdit de parler de son passé, peu lui ont demandé de le raconter. Bien plus, en 1946, on ne l’a pas laissé participer au procès de Nuremberg, où il était pourtant convoqué en qualité de témoin.

Photographie d'Alexandre Petcherski présentée à l'exposition « Alexander Pechersky, symbole de la résistance au fascisme ». Moscou. 11 mai 2018. Crédits : RIAN
Photographie d’Alexandre Petcherski présentée à l’exposition « Alexandre Petcherski, symbole de la résistance au fascisme ». Moscou. 11 mai 2018. Crédits : RIAN

Notons encore que l’exploit d’Alexandre Petcherski n’a jamais été enseigné dans les écoles et que le titre de Héros de l’Union soviétique ne lui a jamais été décerné malgré l’insistance des conseils de vétérans. Enfin, il n’a pas été invité à la première du film Les Rescapés de Sobibor, du réalisateur britannique Jack Gold, en 1987.

Une chance de survie

Alexandre Petcherski est fait prisonnier au tout début de la guerre, à l’automne 1941, près de Viazma (région de Smolensk). Il tente de s’évader, sans succès, puis est conduit avec d’autres prisonniers dans un camp de travail de Minsk. Dès que ses geôliers découvrent qu’il est juif – ce qu’il avait réussi à cacher jusque-là –, ils l’envoient au camp d’extermination de Sobibor, ou « Sobibour » comme l’appelle Petcherski dans ses Mémoires, un camp où sont acheminés des Juifs de toute l’Europe pour y être exterminés.

Alexandre Petcherski décrit ses premières impressions : « Qu’est-ce qui brûle là-bas ? je demande en montrant une flamme visible à moins d’un kilomètre et demi du camp. Boris [une connaissance de Petcherski, ndlr] jette un coup d’œil alentour, puis pose sur moi un regard inquisiteur et me répond à voix basse : Ne regardez pas par là, c’est interdit. C’est là qu’on brûle les cadavres de vos camarades de train. »

Qu’est-ce qu’un « plan risqué » quand ta mort dans d’atroces souffrances n’est qu’une question de temps ?

À cet instant précis, Alexandre Petcherski se jure de s’enfuir. Quoi qu’il lui en coûte – même la vie –, car, de toute façon, il ne sortira pas vivant de ce camp. Il doit sa survie à ses talents de menuisier : dans le camp, tous les artisans sont utiles.

Cadre du film « Sobibor » de Konstantin Khabenski. Crédits : 4Digital Media
Cadre du film « Sobibor » de Konstantin Khabenski. Crédits : 4Digital Media

Dans un premier temps, Petcherski décide, avec les hommes qu’il a mis dans la confidence, de creuser un tunnel. Avant de se raviser : le camp est entouré de barbelés, puis d’un champ de mines sur quinze mètres, puis de nouveau de barbelés. Combien de temps faudrait-il pour creuser un tunnel et comment faire passer 600 hommes – le nombre des détenus du camp – dans un passage étroit ? C’est irréalisable. Les hommes décident alors de s’armer. Ils commencent par fabriquer des couteaux – pour tuer les Allemands et, si le plan échoue, se trancher la gorge et ne pas devoir se rendre. Si ce plan semble réalisable, il est toutefois risqué. Mais qu’est-ce qu’un « plan risqué » quand la mort dans d’atroces souffrances n’est qu’une question de temps ? À chaque instant, vous pouvez être envoyé dans une chambre à gaz, fusillé, torturé, mourir de faim ou de maladie. Quand les chances de survie sont de toute façon nulles, ne vaut-il pas mieux tenter le coup ?

La révolte

Dans le film, le 14 octobre 1943, vers 3h du matin, l’Obersturmbannführer de la SS Erich Berg est tué avec une hache dans un atelier où il venait essayer un costume. Une heure plus tard, Gedtinger, le directeur du camp, connaît le même sort. Ensuite, pendant une demi-heure, les prisonniers envoient ad patres des dizaines d’officiers allemands. La révolte a commencé.

Sur un signal de Petcherski, les prisonniers se dirigent vers le dépôt d’armes dont ils réussissent à s’emparer facilement. Munis de fusils d’assaut, ils ouvrent le feu sur les officiers encore en vie. Ceux qui n’ont pas d’armes jettent des pierres et du sable sur les Allemands en visant leurs yeux. Un grand nombre d’insurgés meurent sous les tirs des gardes postés sur les miradors. Mais la plupart périssent en sautant sur des mines ou en prenant des balles dans le dos lorsqu’ils tentent de les éviter.

Aucun manuel d’histoire soviétique ne mentionnait l’évasion de Sobibor

Les 600 détenus du camp ne tentent pas tous de s’évader. 130 décident de rester : ils seront fusillés. 80 périssent au cours de la révolte. Près de 170 évadés sont capturés par les Allemands et aussitôt fusillés. À la fin de la guerre, 53 hommes seulement sont encore en vie. Le camp est rapidement fermé, les restes des baraquements brûlés et mélangés à la terre. Le tout – y compris les fosses communes – est ensuite labouré et des choux y sont plantés. Des années plus tard, au gré des travaux des champs, la population locale y retrouvera régulièrement de sinistres témoignages des atrocités de la Seconde Guerre mondiale.

Cadre du film « Sobibor » de Konstantin Khabenski. Crédits : 4Digital Media
Konstantin Khabenski dans le film « Sobibor », dont il est le réalisateur. Crédits : 4Digital Media

Une reconnaissance posthume

Une semaine après l’évasion, Alexandre Petcherski a déjà rejoint la brigade de partisans Chtchors, avant de se retrouver dans un bataillon disciplinaire – le régime stalinien achève ceux que les nazis ne sont pas parvenus à tuer. La chance lui sourit une fois encore : il échappe au Goulag, reste en liberté et s’en sort presque sain et sauf.

Il n’en demeure pas moins que son exploit est largement passé sous silence. Il ne s’inscrit tout simplement pas dans la conception soviétique de la Grande Guerre patriotique : une révolte de Juifs ne peut pas être un modèle d’héroïsme et de patriotisme pour la propagande, d’autant que, dans les années 1960, sur fond de conflit au Moyen-Orient, une virulente campagne contre Israël et son militarisme est déclenchée dans les médias d’URSS. Petcherski et ses camarades se voient donc condamnés à un oubli non officiel. Son récit sur Sobibor n’est repris, à l’époque, que dans le Livre noir publié en 1965, sous la direction de Pavel Antokolski, par le mémorial israélien de Yad Vashem.

Un film patriotique

Depuis quelque temps, l’État russe prône le patriotisme, appelé à unir la nation contre un ennemi extérieur. Or, ce patriotisme repose en grande partie sur la fierté d’avoir libéré le monde du nazisme. À cette occasion, l’évasion de Sobibor sort de l’oubli.
L’État alloue ainsi plus de 5 millions de dollars au tournage d’un film sur la révolte, sans compter les frais de promotion et les dépenses publicitaires. Le réalisateur pressenti est le célèbre Andreï Malioukov, mais alors que le tournage a déjà commencé, il jette l’éponge.

Il est remplacé par un réalisateur débutant, Konstantin Khabenski, un des acteurs russes les plus populaires et les plus demandés, qui s’intéresse depuis longtemps à la réalisation. Aucune explication n’est fournie au sujet du changement de réalisateur mais, manifestement, un projet d’une telle ampleur ne pouvait être associé qu’à une superstar.

Sobibor se fond dans la masse des autres films russes actuels. Les productions de ce genre sont aujourd’hui légion et, dans son désir d’utiliser le cinéma en tant qu’instrument éducatif, l’État s’empresse de leur apporter son soutien.

Le film est divisé en deux parties inégales. La première (et la meilleure) est clairement empreinte du professionnalisme d’Andreï Malioukov, tandis que la seconde est signée Khabenski. Les premières scènes – l’arrivée du train de prisonniers juifs à Sobibor – sont très expressives, les acteurs n’y sont pas statiques, l’histoire de chacun transparaît sans que des mots soient nécessaires.

Khabenski tient le rôle principal, celui d’Alexandre Petcherski. Il y est plus convaincant qu’à la réalisation du film, bien que, comme tous les autres protagonistes, il manque de profondeur. Khabenski n’y est cependant pour rien : la responsabilité incombe d’abord à l’équipe des scénaristes, composée, outre de Khabenski lui-même, d’Andreï Nazarov, co-directeur de la Société militaro-patriotique russe, ainsi que d’Alexandre Adabachian et d’Anna Tchernokova. Manifestement, Nazarov en a signé l’essentiel – Adabachian est tout de même un scénariste chevronné – et, à l’instar de Khabenski dans son rôle de réalisateur, il a été engagé pour sa notoriété.

C’est également le cas de Christophe Lambert, qui joue le principal nazi du film, aux antipodes de Petcherski, avec lequel il a une relation conflictuelle étrange. De manière générale, tous les nazis du film sont caricaturaux : méchants, stupides et avides, ils rappellent les nazis des films de guerre soviétiques.

Christophe Lambert dans un cadre du film « Sobibor » de Konstantin Khabenski. Crédits : 4Digital Media
Christophe Lambert dans le film « Sobibor » de Konstantin Khabenski. Crédits : 4Digital Media

Sobibor se fond dans la masse des autres films russes du moment. Les productions de ce genre sont aujourd’hui légion et, dans son désir d’utiliser le cinéma en tant qu’instrument éducatif, l’État s’empresse de leur apporter son soutien. On ne peut, bien sûr, que se féliciter que la Russie se soit enfin souvenue de Petcherski et de son exploit. Après tout, les Britanniques en ont fait le sujet d’un film en 1987, suivis des Français en 2001 avec le documentaire détaillé Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures de Claude Lanzmann. On aurait toutefois aimé que les créateurs et les sponsors d’un projet d’une telle ampleur, qui représentera la Russie aux Oscars, n’aient pas cherché à tout prix à y associer de grands noms. Un film aussi ambitieux et d’une extrême importance sur les plans historique et cinématographique méritait un scénario dynamique et d’une rigueur extrême, ainsi qu’une réalisation particulièrement soignée. Il est néanmoins nommé aux Oscars, dans la catégorie « Meilleur film étranger ». La parole est maintenant au jury.

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