À la recherche du temps confisqué

Parmi les descendants de l’ancienne élite russe, seule une poignée ose se battre contre les autorités pour reprendre possession de ses domaines familiaux et ainsi réaliser le rêve des générations qui l’ont précédée. Plus rares encore sont ceux à y parvenir. Et personne n’a, pour l’heure, réussi à faire prospérer la propriété de ses ancêtres.

Au cœur de la petite ville d’Elets (région de Lipetsk, centre de la Russie européenne) se dresse un bâtiment d’un étage à l’aspect négligé. À la différence des autres, cette maison a la même disposition intérieure qu’il y a cent ans : une boutique occupe le rez-de-chaussée tandis que l’appartement du propriétaire se trouve à l’étage. L’enseigne, sur laquelle il est écrit « Maison de commerce de V. A. Zaoussaïlov », est également un vestige de la période prérévolutionnaire. Il s’agit ici d’un des rares cas de restitution d’un bien immobilier à son propriétaire d’avant 1917. L’antiquaire Vladimir Zaoussaïlov a toutefois dû mettre la main au portefeuille pour pouvoir récupérer la maison de ses ancêtres, en 1991. Il décède en 2010, peu avant son soixantième anniversaire, sans être parvenu à faire fortune, et peu après avoir confié son histoire à l’auteur de ces lignes.

Jusqu’à ses quarante ans, Vladimir ignorait tout du passé des Zaoussaïlov. Il est pourtant le descendant d’une des familles les plus riches de la ville : son arrière-grand-père Alexandre, propriétaire d’une importante usine de tabac et grand mécène, a construit à Elets une élégante église de style Art nouveau, une crèche et un hospice pour personnes âgées. « Ma grand-mère, dont je me souviens bien, refusait catégoriquement de raconter quoi que ce soit de son passé, aimait raconter Vladimir. Cela me vexait quand j’étais enfant mais, maintenant, je comprends : elle avait traversé tant d’épreuves qu’elle avait le droit d’avoir peur de tout. C’est ainsi que je n’ai appris l’histoire de ma famille que lors d’une excursion à Elets, en 1988. »

Un passé dont on ne parlait pas

Lorsqu’en 1991, le régime communiste s’effondre en Russie, le rêve de retrouver le nid familial en habite plus d’un. L’idée est alors évoquée de restituer les maisons, usines et autres biens aux héritiers de leurs anciens propriétaires. Plutôt que d’attendre qu’une telle décision soit prise, certains décident de retourner à leurs propres frais sur leurs terres. C’est ce que fait Vladimir Zaoussaïlov : il quitte Vladivostok pour Elets en 1991 et ouvre une boutique d’antiquités dans la maison de son arrière-grand-père.

La maison des Marchands à Elets, que les propriétaires ont réussi à récuperer. Crédits : directory.allelets.ru
La maison des Marchands à Elets, que les propriétaires ont réussi à récuperer. Crédits : directory.allelets.ru

Vladimir, ingénieur dans la construction navale, se découvre soudain un talent d’historien. Il étudie en détail la vie des nobles et des marchands d’Elets, retrouve, dans différents pays, les descendants de l’ancienne élite de la ville, et crée à partir de zéro un vaste réseau social – dans le sens traditionnel, et non moderne, du terme : il établit une correspondance régulière et organise des rencontres.

Toutefois, les autres descendants de la bourgeoisie d’Elets ne suivent pas son exemple et ne regagnent pas leur ville natale.

« Aujourd’hui, les affaires vont mal, les clients sont rares », commente Mikhaïl Zaoussaïlov, qui a repris le magasin d’antiquités de son père. Depuis le décès de ce dernier, tout dans la boutique semble s’être couvert de poussière et imprégné de mauvaises odeurs de chat. Héritier d’une petite entreprise et d’un grand nom mais ne partageant pas l’enthousiasme de son père, Mikhaïl trouve un exutoire dans l’alcool et les conversations avec ses amis – occupations traditionnelles de la gent masculine d’Elets, où, ces vingt dernières années, la plupart des usines ont fermé.

« Aucune véritable restitution de propriété privé n’a eu lieu au cours de ces trente dernières années. »

« Ce n’est rien, nous survivrons », conclut Mikhaïl, une note de tristesse dans la voix. Selon le code tacite de la vie provinciale russe, s’il ne faut pas se plaindre de la vie, il n’est pas non plus bien vu de se vanter. D’où « les affaires vont mal, mais nous survivrons ». Né à Achgabat (dans l’actuel Turkménistan, ancienne république soviétique), Mikhaïl, qui n’a pas hérité de l’énergie de son père, est en revanche devenu un véritable habitant d’Elets, où il est connu et compris de tous.

L’histoire de la famille Zaoussaïlov n’a rien d’unique parmi les descendants des nobles et des riches marchands russes restés en URSS après 1917. Certaines familles ont soigneusement conservé les documents, photographies et traditions du passé, à l’instar de presque toute l’aristocratie russe émigrée.

Aucune véritable restitution de biens immobiliers n’a eu lieu au cours des trente dernières années. Pour plusieurs raisons : d’une part, il ne restait que trop peu de descendants de l’ancienne élite en Russie ‒ alors qu’en Europe centrale et même dans les pays baltes, où le pouvoir communiste s’est maintenu quarante ans au lieu de soixante-dix, certains propriétaires et la majorité de leurs descendants étaient vivants. Ensuite, il aurait fallu s’emparer de force des actifs de la classe dirigeante apparue à l’époque soviétique – telle l’usine à tabac d’Elets, qui appartenait aux ancêtres de Vladimir Zaoussaïlov –, or la Russie était sans force ni volonté politique au début des années 1990. Enfin, la restitution de l’immobilier résidentiel – palais, hôtels particuliers, oussadbas – n’était réglementée par aucune loi : les rares courageux devaient à chaque fois se battre pour espérer récupérer leurs biens.

« Un soir d’été, dans l’unique salon préservé du domaine des Mirkovitch, résonnent les notes d’un piano blanc désaccordé… »

Le ministère russe de la Culture se pencherait actuellement sur cette question. Sur une proposition du ministre Vladimir Medinski, un programme a été créé pour encourager la privatisation des domaines. Mais aucun privilège ou passe-droit n’a été prévu pour les héritiers. Si ils le désirent, ils peuvent seulement se porter candidats, avec d’autres, au rachat ou à la location de longue durée de l’ancienne propriété familiale.

Lutte contre le pouvoir local

Âgée de soixante ans, Olga Troïtskaïa-Mirkovitch est l’héritière d’une famille aristocratique, les Mirkovitch, dont elle connaît l’histoire depuis son enfance grâce aux vieilles photographies que lui montrait sa grand-mère. Toutefois, à l’instar des Zaoussaïlov, les Mirkovitch préféraient taire leur passé. Dans les années 1990, après avoir visité pour la première fois, avec son mari, le domaine familial – situé non loin de la ville d’Odoïev, dans la région de Toula – Olga se met à consulter des archives et apprend presque tout ce qu’il lui est possible d’apprendre à son sujet. Depuis 1997, les Mirkovitch tentent de restaurer leur demeure, qui abritait un foyer étudiant à l’époque soviétique. Mais, actuellement, leur propriété – autrefois somptueuse – ressemble davantage à une ruine qu’à un domaine. « Nous avons passé un contrat avec les autorités locales pour ouvrir un centre culturel dédié à la mémoire de notre ancêtre, le général Mirkovitch. Toutefois, nous n’avons pas encore réussi à devenir les propriétaires ou même les locataires de plein droit du domaine, explique Olga.

Bien que nous ayons la charge de la restauration des lieux, on nous le refuse. J’ai le sentiment que l’on nous cherche noise par principe. »

Un soir d’été, dans l’unique salon préservé du domaine des Mirkovitch, résonnent les notes d’un piano blanc désaccordé : de jeunes musiciens du coin donnent un concert. Impossible de réparer le piano, car, en été, l’accordeur est en vacances et, en hiver, le bâtiment n’est pas entièrement chauffé. La maison, qui s’effondre peu à peu, pourra-t-elle être restaurée à temps ? Rien n’est moins sûr.

Amour et investissements

Situé dans la région de Lipetsk, le domaine Palna-Mikhaïlovka a eu plus de chance : la maison, quoiqu’inhabitable en l’état, est plutôt bien conservée et appartient à la même famille. Né en 1921 en Italie, Mikhaïl Stakhovitch est le fils du dernier propriétaire prérévolutionnaire du domaine, le général Alexeï Stakhovitch. Sportif accompli, Mikhaïl passe presque toute sa vie en Suisse. Dans les années 1990, à près de 70 ans, il retourne en Russie et découvre que la maison familiale (d’où ses parents ont dû fuir trois ans avant sa naissance) abrite un centre culturel. Un centre où il fait la connaissance de Tatiana, professeur de danse. Quelques années plus tard, à 85 ans, Mikhaïl, devenu veuf, s’installe définitivement en Russie, où il épouse Tatiana.

Depuis le décès de son mari en 2016, cette dernière dirige ce qui est devenu une maison-musée, dont l’entretien nécessite des investissements considérables.

« Outre la maison principale, qui abrite le musée et où seront bientôt organisées des leçons et des master classes, nous disposons de plusieurs dépendances, d’anciennes écuries notamment, explique Tatiana, âgée de 52 ans. Elles peuvent être transformées en hôtels, maison d’hôtes ou résidences d’artistes.»

La maison du domaine Palna-Mikhaïlovka. Crédits : russia.toptriptip.com
La maison du domaine Palna-Mikhaïlovka. Crédits : russia.toptriptip.com

Les Stakhovitch n’ont jamais pu s’installer dans le domaine familial. Avant de s’éteindre, Mikhaïl avait construit, pour son épouse et lui-même, un cottage moderne dans le village voisin de Stanovoïé, dont est originaire Tatiana et où elle vit aujourd’hui encore.

Le droit de propriété en question

En Russie, restaurer un ancien domaine relève du tour de force. Paradoxalement, cette tâche est encore plus ardue pour les descendants des anciens propriétaires que pour un investisseur lambda.

Ainsi, près de Palna-Mikhaïlovka, le financier moscovite Alexeï Chkrapkine restaure le domaine des comtes Mouraviov. Les travaux se passent relativement bien : les ailes de la demeure sont restaurées les unes après les autres, et ce sera bientôt le tour du corps de bâtiment principal, que l’investisseur prévoit d’habiter. Les dépendances vont être transformées en prestigieux parc-hôtel avec restaurant, dont la décoration a été confiée à des designers français chevronnés. Le projet a beau n’avoir été lancé que récemment – en 2015 –, les travaux y avancent bien plus rapidement que chez les Mirkovitch, qui restaurent leur domaine depuis vingt ans. La raison principale en est que Skorniakovo, le domaine que restaure Alexeï Chkrapkine, est sa propriété, alors que les chances des Mirkovitch de devenir propriétaires de leur domaine sont quasi nulles.

« L’arrière-petit-fils de Léon Tolstoï peut à tout moment être expulsé de chez lui sur décision de l’État. »

« Restaurer tous les domaines abandonnés de Russie – et on en compte des milliers – coûterait des milliards de roubles, une somme dont ne dispose tout simplement pas l’État, souligne le sénateur Sergueï Rybakov, l’un des initiateurs d’un projet de loi visant à la privatisation des domaines. En ne les privatisant pas, nous laissons pourrir notre patrimoine. » , déplore l’élu.

Pour que les grands domaines russes puissent renaître, deux conditions sont nécessaires – comme partout ailleurs dans le monde : de l’argent et de véritables titres de propriété.

Or si, en cas d’échec des négociations, un investisseur lambda peut trouver un autre domaine, où les démarches administratives sont plus simples et, surtout, les droits acquis pleins et définitifs, le descendant d’une famille aristocratique n’acceptera pas, quant à lui, une autre propriété.

Les cas où les descendants directs des anciens propriétaires d’un domaine ont les moyens et l’influence nécessaires à une « restitution personnelle » sont exceptionnels. Pour l’heure, un seul exemple est connu en Russie. Celui de Vladimir Tolstoï, conseiller culturel du président Vladimir Poutine et arrière-petit-fils de Léon Tolstoï. Il dirige depuis de nombreuses années le musée-domaine de Iasnaïa Poliana, bien du comte Tolstoï, dont il est de facto le propriétaire. Mais ses droits sur la propriété sont provisoires et certainement pas héréditaires : l’arrière-petit-fils de Léon Tolstoï peut à tout moment être expulsé de chez lui sur décision de l’État.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *