Qadri Jamil : « L’Europe finira tôt ou tard par renvoyer la majorité des Syriens chez eux. »

Lors d’une rencontre organisée le 17 septembre à Sotchi, les présidents russe et turc Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdoğan se sont entendus sur la création, dans la province syrienne d’Idlib, d’une « zone démilitarisée » de 15 à 20 kilomètres de large. Celle-ci sera établie le long de la ligne de contact entre l’opposition armée et les troupes gouvernementales. D’ici au 10 octobre, les armes lourdes de tous les groupes d’opposition devraient en être retirées et, d’ici au 15, le contrôle de la zone démilitarisée sera transféré à des patrouilles mobiles formées de soldats turcs et de membres de la police militaire russe. Qadri Jamil, ancien vice-Premier ministre syrien, limogé en octobre 2013 par le président Bachar el-Assad, est le chef du groupe d’opposition « Plateforme moscovite ». Installé à Moscou et donc soutenu par le Kremlin, il commente l’accord russo-turc pour Le Courrier de Russie.

Qadri Jamil. Crédits : Wikimedia
Qadri Jamil. Crédits : Wikimedia

Le Courrier de Russie : Manifestement, l’offensive de l’armée syrienne soutenue par les forces aériennes russes à Idlib n’aura pas lieu. L’Occident la redoutait, allant même jusqu’à parler de « catastrophe humanitaire imminente »…

Qadri Jamil : La guerre en Syrie touche à sa fin. Idlib est la dernière zone de désescalade à conserver ce statut – un territoire dont les terroristes ont le contrôle et où ils disposent d’importantes ressources. Dans les trois autres zones de désescalade créées par la Russie, la Turquie et l’Iran à l’issue de négociations à Astana, ils n’ont aucune chance. Cela ne veut pas dire qu’aucune opération militaire n’aura lieu. Des combats éclatent parfois. Mais l’opposition armée et les troupes gouvernementales s’y tiennent côte à côte face aux djihadistes. C’était d’ailleurs l’objectif initial du processus d’Astana : séparer les opposants modérés des terroristes.

LCDR : Idlib est pourtant qualifiée de « zone clé » et « la plus complexe » en ce qui concerne les perspectives d’une résolution pacifique du conflit syrien. Les Turcs ont par exemple menacé de quitter le processus d’Astana et de rompre les accords avec la Russie et l’Iran en cas de solution militaire à Idlib.

Q.J. : Je ne suis pas d’accord. La zone de désescalade en Ghouta orientale, elle aussi, était complexe. Toutefois, la situation a pu être réglée en peu de temps. Une solution sera également trouvée à Idlib. Je suis convaincu que la majorité de la population civile y veut également la paix et soutient l’arrivée de l’armée syrienne. Tout pourrait même être résolu encore plus rapidement à Idlib qu’en Ghouta orientale ou que dans le Sud-ouest du pays.

« Sans l’intervention de Moscou, Israël aurait mené bien plus de frappes en Syrie. »

LCDR : Aujourd’hui, une des grandes questions concerne le retour des réfugiés. Mais ceux-ci souhaitent-ils réellement revenir dans des ruines ?

Q.J. : Six millions de Syriens se trouvent actuellement à l’étranger. La majorité d’entre eux vit dans des camps de réfugiés [en Turquie notamment, ndlr], qui ne peuvent pas non plus être qualifiés de logement confortable. Il faut leur fournir un maximum de garanties et, dans un premier temps, les reloger dans des lieux de séjour temporaire situés sur le territoire syrien. Ensuite, dès que la question du règlement politique en Syrie sera complètement résolue, qu’une nouvelle Constitution aura été adoptée, il faudra leur donner la possibilité de retourner dans leurs foyers. C’est en tout cas préférable à une vie à l’étranger sans aucune perspective. L’Europe finira tôt ou tard par renvoyer la majorité des Syriens chez eux. Elle n’est pas en mesure de tous les accueillir. Il faut donc aborder la question différemment en permettant le retour – digne – des réfugiés. Celui-ci accélèrera le processus de reconstruction du pays. Dans le cas contraire, celle-ci nécessitera cinq à dix années supplémentaires.

Revue des troupes russes sur la base de Hmeimim par Vladimir Poutine, décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru
Revue des troupes russes sur la base de Hmeimim par Vladimir Poutine, décembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

LCDR : La Russie a proposé aux États-Unis de coopérer afin d’assurer la reconstruction de la Syrie. Une lettre confidentielle aurait été envoyée par le chef d’état-major russe, Valeri Guerassimov, à son homologue américain Joseph Dunford. Mais, à Washington, quelqu’un a fait « fuiter » le document, indiquant par là même que les Américains refusaient cette proposition de collaboration…

Q.J. : Cela ne fait que confirmer, une fois de plus, que les relations avec la Russie divisent aujourd’hui l’élite politique américaine. La Syrie reflète également ces désaccords profonds. Tantôt les Américains annoncent qu’ils retirent leurs troupes de Syrie, tantôt ils affirment l’inverse… Ils font de grandes déclarations à ce sujet, souvent contradictoires. Or 4 000 soldats américains sont actuellement présents en Syrie – un nombre insignifiant, surtout si on le compare au contingent que les États-Unis avaient autrefois au Vietnam ou en Afghanistan… On ne peut pas parler de réelle présence américaine en Syrie, mais ces quelques milliers de soldats permettent à Washington de peser sur les négociations politiques.

« Le règlement pacifique du conflit et la reconstruction de la Syrie ne doivent pas être conditionnés au renversement d’Assad. »

LCDR : On accuse souvent la Russie d’avoir mal planifié son opération militaire en Syrie et de ne pas avoir atteint son objectif…

Q.J. : Ce sont des inepties. La Russie a joué un rôle positif dans le conflit syrien. Au dernier moment, elle a apporté son aide et a sauvé tout ce qui pouvait encore l’être des barbares. Sans les Russes, l’État islamique aurait pu s’emparer de Damas en une semaine, voire moins d’après certains.

LCDR : La Russie n’a pourtant pas protégé la Syrie lorsque celle-ci a été la cible de frappes américaines, britanniques et françaises en avril dernier…

Q.J. : La Syrie a une armée. Elle doit apprendre à compter sur elle-même, à repousser les frappes extérieures. Mais vous minimisez le rôle de la Russie, qui a considérablement freiné les actions militaires d’Israël. Sans Moscou, Israël aurait mené bien plus de frappes en Syrie.

LCDR : Que faire de Bachar el-Assad ?

Q.J. : Cette question fait l’objet de négociations entre les forces politiques syriennes. Notre groupe « Plateforme moscovite » défend la position suivante : le règlement pacifique du conflit et la reconstruction de la Syrie ne doivent pas être conditionnés au renversement d’Assad et à l’organisation de nouvelles élections. C’est au peuple syrien de décider du sort d’Assad. Et il le fera en temps voulu.

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