Pères et Fils de l’élite russe 2.0

Des dizaines de rejetons de hauts fonctionnaires et parlementaires russes étudient dans des universités américaines et européennes, et s’installent dans ces pays par la suite. Alors que leurs parents ont bâti leur carrière sur une opposition virulente à l’égard de l’Occident et de ses valeurs, certains d’entre eux sont ouvertement critiques envers la situation en Russie et la politique menée par le Kremlin.

À la mi-septembre, Moscou est le théâtre d’un nouveau scandale politique : le chef de la Garde nationale russe, Viktor Zolotov, s’en prend à l’opposant Alexeï Navalny, qu’il qualifie de « bébé-éprouvette des États-Unis », ainsi qu’à tous les Russes qui « installent leur base de repli à Marbella » et « se pavanent ou se sont pavanés dans les pays baltes et ailleurs » : « Vous n’êtes que des girouettes. Vous n’avez ni pays ni Patrie », s’emporte Zolotov, avant de provoquer Navalny, qui purge alors une peine de trente jours de détention administrative pour organisation de manifestation non autorisée, en « duel sur un tatami », promettant de le réduire à l’état de « boulette ».
Sans tarder, la revue Sobesednik.ru révèle que le petit-fils de Zolotov, Artiom Tchetchikhine, âgé de 18 ans, vit lui-même à Londres et étudie au sein de la prestigieuse Cranleigh School (40 000 euros de frais d’inscription annuels). Selon le site d’information, pour ses vacances d’hiver, le jeune homme préfère la station française de Courchevel à la capitale olympique russe, Sotchi, destination prisée des hauts fonctionnaires russes amateurs de ski alpin.

Viktor Zolotov et son petit-fils, Artiom Tchetchikhine. Crédits : kremlin.ru / instagram
Viktor Zolotov et son petit-fils, Artiom Tchetchikhine. Crédits : kremlin.ru / instagram

« Filles et fils de » à l’étranger

Dmitri Peskov, porte-parole du président russe Vladimir Poutine depuis 2012, a commencé sa carrière dans la diplomatie. Avec le début de la crise ukrainienne, Peskov a durci le ton à l’égard de l’Occident. Il estime qu’après le « rattachement » de la Crimée à la Fédération de Russie, les États occidentaux se sont lancés dans « une confrontation ouverte [avec la Russie] : idéologique, politico-diplomatique et médiatique ». Le porte-parole du Kremlin est convaincu que l’Occident cherche aujourd’hui à « étrangler […] économiquement la Russie et obtenir le renversement de Poutine ». Il accuse les politiciens occidentaux d’être « prêts à enfreindre toutes les règles afin d’écraser la Russie et d’empêcher son essor ».
Mais les politiciens et journalistes occidentaux ne sont pas les seuls à critiquer la Russie : la propre fille du premier mariage de Dmitri Peskov, Elizaveta, 19 ans, n’est pas en reste. La jeune femme, qui vit à Paris avec sa mère et étudie à la Paris School of Business, a défrayé la chronique l’année dernière, au moment de la polémique suscitée par le choix, pour représenter la Russie à l’Eurovision, d’une chanteuse handicapée en fauteuil roulant, Ioulia Samoïlova.
Sur Instagram, Elizaveta Peskova dénonce alors violemment les failles du système social russe. « Dans notre pays, la vie des personnes invalides est un enfer : l’absence de rampes dans la plupart des lieux publics les empêche de se déplacer normalement, mais aussi de se sentir membres à part entière de la société », affirme la jeune fille, avant de comparer les retraités russes à des personnes en situation de handicap : « [Les retraités] peuvent aussi être considérés comme des invalides moraux. Ils ne sont plus nécessaires, on leur prend tout ce qu’on peut avant de les reléguer dans l’arrière-cour de la société. »

« Mes études à l’étranger ne sont pas un choix antipatriotique, bien au contraire. En expérimentant la vie en Europe et en fréquentant les habitants d’autres pays, les Russes apprennent à mieux connaître leur propre mentalité. »

Interrogé sur ces déclarations, Dmitri Peskov refuse de commenter la position de sa fille : « Je ne souhaite pas parler d’Elizaveta. C’est ma fille, je discute avec elle comme un père avec sa fille, et je ne pense pas que cela regarde quiconque. C’est une femme adulte et elle peut participer librement à tous les débats… »
Toujours sur Instagram, Elizaveta Peskova, à propos du fait qu’elle ne vit pas en Russie, déclare : « Mes études à l’étranger ne sont pas un choix antipatriotique, bien au contraire. En expérimentant la vie en Europe et en fréquentant les habitants d’autres pays, les Russes, tout en s’appropriant le mode de pensée européen, apprennent à mieux connaître leur propre mentalité. »

De Russie unie aux États-Unis

Mi-août, la célèbre chaîne d’information américaine ABC News consacre une émission spéciale à l’affaire Paul Manafort, le directeur de campagne de Donald Trump accusé de « collusion » avec le Kremlin à la veille de l’élection présidentielle américaine. L’émission est présentée par la journaliste politique Aliona Minkovskaïa, qui n’est autre que la fille d’Irina Rodnina, ex-championne olympique russe de patinage artistique et députée du parti Russie unie à la Douma. Irina Rodnina est connue pour ses attaques régulières contre l’Occident et le mode de vie occidental, largement soutenues par ses collègues de la majorité.
Rodnina, pourtant directrice adjointe du Comité de la Douma pour les Affaires étrangères, estime ainsi que ses compatriotes doivent réduire au maximum les contacts avec les étrangers. En mars dernier, après que les membres de l’équipe nationale russe de lutte libre se voient refuser des visas américains, elle conseille vivement à tous les sportifs russes de ne plus participer aux compétitions organisées aux États-Unis, rapporte Gazeta.ru.

Irina Rodnina et sa fille, Aliona Minkovskaïa. Crédits : kremlin.ru / instagram
Irina Rodnina et sa fille, Aliona Minkovskaïa. Crédits : kremlin.ru / instagram

« Happy Birthday, America ! Je suis désolée de ne pas être avec vous en ce jour, mais voilà la preuve d’une séance photo patriotique. »

Irina Rodnina n’a jamais caché ses sentiments à l’égard des dirigeants américains. En 2013, l’ancienne patineuse poste sur Twitter un montage photo montrant Barack Obama (alors président des États-Unis) et son épouse Michelle regardant une banane avec stupéfaction. Immédiatement accusée de toutes parts de racisme, elle se contente de répondre que la photo n’est pas d’elle, mais lui a été envoyée des États-Unis. Pas question, toutefois, de présenter des excuses : dans son post suivant, Irina Rodnina proclame : « La liberté d’expression, c’est la liberté ! Débrouillez-vous vous-mêmes avec vos complexes ! »
Si les convictions d’Aliona Minkovskaïa sont à l’opposé de celles de sa mère (elle est arrivée aux États-Unis avec sa famille alors qu’elle n’était qu’une enfant), la jeune femme ne les dissimule pas non plus. Le jour de la fête nationale américaine, le 4 juillet dernier, elle poste sur Instagram une photo, où elle pose sur le coffre d’une Pontiac Trans Am, allongée sur le ventre sur un drapeau américain replié, et vêtue d’un T-shirt également aux couleurs de la bannière étoilée. Le cliché est accompagné du commentaire suivant : « Happy Birthday, America ! Je suis désolée de ne pas être avec vous en ce jour, mais voilà la preuve d’une séance photo patriotique. » La fille d’Irina Rodnina se trouve effectivement en Russie à ce moment-là, venue rendre visite à sa mère pour quelques jours, à l’occasion de la Coupe du monde de football.

Défenseurs de la veuve et de l’orphelin

En décembre 2012, après l’adoption par les États-Unis de la loi Magnitski, premier grand texte infligeant des sanctions à de hauts fonctionnaires russes soupçonnés de violations des droits de l’homme. La Douma répond sur-le-champ – le même mois – en adoptant un texte connu sous le nom de « loi Dima Iakovlev », qui interdit aux citoyens américains d’adopter des enfants russes (principalement des orphelins). Cette interdiction s’étend même aux enfants gravement malades, ne pouvant être soignés en Russie, et à ceux pour lesquels une procédure d’adoption était en cours au moment du vote de la loi.
L’un des auteurs de la loi Dima Iakovlev est le député de Russie unie Alexander Remezkov, dont les trois enfants étudient, eux aussi, dans des pays occidentaux : aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Autriche. L’aîné, Stepan, a étudié à la Valley Forge Military Academy, en Pennsylvanie, puis à la prestigieuse Université Hofstra de New York. Interrogé par le portail régional russe Yuga.ru, il déclare à propos de ses études : « Cette excellente formation m’a permis d’acquérir des valeurs de vie fondamentales : devoir, honneur, loyauté et courage. »

« Envoyer ses enfants étudier à l’étranger n’est pas interdit par la loi. Mais si une loi était adoptée en ce sens, je serais prêt à les faire revenir.»

Interpellé à ce sujet, Alexander Remezkov affirme, pour sa part : « [Mes enfants] sont des patriotes russes. Et ils veulent, dans l’avenir, lier leur vie et leur travail à la Russie. Envoyer ses enfants étudier à l’étranger n’est pas interdit par la loi. Mais si une loi était adoptée en ce sens, je serais prêt à les faire revenir… »
Cependant, ni Remezkov ni ses collègues n’ont jamais proposé au parlement qu’il adopte une telle loi… En revanche, ils ont proposé d’élargir la loi Dima Iakovlev aux pays européens, sous prétexte que ces derniers autorisent le mariage homosexuel.
Autre co-auteur du texte : l’inamovible député Sergueï Jelezniak, qui fut un temps secrétaire général adjoint de Russie unie pour les questions idéologiques. Lui aussi a envoyé ses enfants étudier à l’étranger, et une de ses filles a même épousé un citoyen britannique.
Cela n’empêche pas le papa de s’en tenir à un anti-occidentalisme rigoureux. En janvier 2018, Jelezniak affirme encore, cité par Regnum.ru, que « l’Occident travaille, en pratique, à élaborer divers plans de bataille aux frontières de la Fédération de Russie. »

Les chiens ne font pas des chats

Si la plupart des enfants de l’élite dirigeante russe partis étudier en Occident s’y installent ensuite, certains font toutefois exception à la règle. C’est le cas d’Anton Astakhov, fils de Pavel Astakhov, ex-conseiller de Vladimir Poutine et Commissaire pour les droits de l’enfant auprès du président russe de 2009 à 2016.
Anton Astakhov a étudié à la European School of Economics, aux États-Unis, puis au St Clare’s College international, à Oxford, et au Metropolitan College, à Londres, avant de revenir en Russie. Cité par Novyïé vedomosti, le jeune homme déclare, au sujet de cette période : « À New York, mon université se trouvait sur Wall Street même, et cela me plaisait énormément. C’est la seule université dans cette rue si célèbre. Et mes amis étaient des courtiers et des traders. »
Au fond, Anton suit les traces de son père, qui a lui aussi parfait sa formation de juriste aux États-Unis, à l’université de Pittsburgh, qu’il appelle même son « Alma mater ». Ce qui ne l’a pas empêché de revenir travailler comme haut fonctionnaire en Russie et d’y fonder, en 2007, le mouvement de soutien « Pour Poutine », qui rassemble des personnalités de la société civile favorables au président. À l’époque où Pavel Astakhov était Commissaire aux droits de l’enfant, il a totalement soutenu la loi Dima Iakovlev, estimant également que les orphelins russes n’avaient rien à faire aux États-Unis.

Pavel Astakhov et son fils, Anton Astakhov. Crédits : kremlin.ru / Youtube
Pavel Astakhov et son fils, Anton Astakhov. Crédits : kremlin.ru / Youtube

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