Kamilla à Saint-Pétersbourg : un long chemin dans le désert

Le spectacle consacré à la sculptrice Camille Claudel, créé et joué par la danseuse et chorégraphe Anna Garafeïeva, est une histoire tragique sur fond de paysage lunaire. Et l’une des créations les plus marquantes de la saison estivale qui s’achève.

Le sol de la rotonde de la perspective Nevski, qui dépend aujourd’hui de la bibliothèque Maïakovski de Saint-Pétersbourg et abritait au XIXe siècle l’église de l’ambassade de Hollande, est entièrement recouvert de sable blanc. En entrant dans la salle, un spectateur, venu assister à cette pièce jouée dans le cadre du festival international de danse contemporaine Open Look, ramasse une poignée de ces grains minuscules, qui crissent sous les pieds, et ne peut s’empêcher de s’exclamer : « Mais c’est de la semoule fine ! »

Dans la pénombre de la rotonde, le public, installé sur une cinquantaine de chaises, ne remarque pas tout de suite la femme allongée au sol, recroquevillée sur elle-même, au pied du mur opposé. Des pierres sont dispersées sur le sable, et cette femme ressemble, elle aussi, à une pierre, juste un peu plus grosse. Météorite parmi d’autres, tombé sur cette surface lunaire, qu’éclaire une lumière blafarde, conçue par la scénographe Ksenia Peretroukhina.

Sans défense sous la Lune

Mais soudain, la pierre tressaille, encore et encore, elle se déploie péniblement, tente de se lever : et l’on découvre le personnage principal et unique du spectacle Kamilla – Camille Claudel. On la découvre dans ses années les plus douloureuses : elle est recluse à l’hôpital psychiatrique, et le temps des triomphes parisiens est loin derrière.

Camille est dévêtue. Du moins le paraît-elle, grâce à divers effets : sinon, les gardiens de la morale auraient exigé de barrer l’affiche de toute sorte d’avertissements redoutables. Mais elle semble nue. Parce que le voyage qu’accomplit la danseuse sur ces grains de « semoule » est le voyage de Camille Claudel dans son propre monde intérieur. Et dans ce monde, tout est détruit : de là, le paysage lunaire. Et elle est, sous cette Lune, absolument sans défense.

La valse, 1893, par Camille CLAUDEL (1864-1943). Grès flammé
La valse, 1893, par Camille CLAUDEL (1864-1943). Grès flammé.

« Je suis restée longtemps figée, comme ensorcelée, sans pouvoir détacher d’elle mon regard. Puis, quand l’effet hypnotique a faibli, j’ai baissé les yeux et vu la légende : Camille Claudel. Clotho. »

C’est au musée Rodin, il y a six ans, qu’Anna Garafeïeva a eu l’idée de ce spectacle sur Camille Claudel. Lors de son premier voyage à Paris, elle s’était précipitée dans ce lieu consacré à son sculpteur favori, qu’elle ne connaissait d’ailleurs, jusque-là, que par des reproductions. Sur place, la chorégraphe aperçoit « devant un mur blanc, entre deux fenêtres, une petite sculpture : une vieille femme dansant, avec des cheveux lui arrivant aux chevilles, se souvient-elle. Elle m’a littéralement ébranlée. Je suis restée longtemps figée, comme ensorcelée, sans pouvoir détacher d’elle mon regard. Puis, quand l’effet hypnotique a faibli, j’ai baissé les yeux et vu la légende : Camille Claudel. Clotho. J’ai cherché d’autres travaux d’elle dans le musée et en ai trouvé quelques-uns. Sur le moment, je me suis dit : Que fait Camille Claudel au musée Rodin ? Je n’en avais jamais entendu parler. »

Anna Garafeïeva achète aussitôt, au musée, des livres et des albums sur Camille Claudel, elle étudie sa vie, son travail ; et comprend qu’elle veut raconter dans la langue de la danse l’histoire de cette femme, sculptrice de génie, dont la gloire a été masquée par celle, solaire, de Rodin : son professeur, collègue et amant.

Buto et performance

Anna Garafeïeva naît et grandit à Iaroslavl, sur la Volga. C’est pendant ses études de psychologie à l’université locale, dans les années 1990, qu’elle sent qu’elle veut danser. Les vulgaires discothèques ne l’inspirent pas : Anna s’inscrit aux cours de danse contact-improvisation d’Alexander Grishon, dans son studio.

Girshon est le premier à avoir apporté cette discipline à Iaroslavl, où il a même fait venir son fondateur, Steve Paxton. En 1998, il invite aussi à son festival Iaroslavl Art du mouvement la danseuse américaine Paula Josa-Jones, passionnée de danse japonaise buto. Celle-ci organise des performances dans des parcs de la ville, auxquelles participe Anna Garafeïeva. « Grâce à Paula, j’ai pu effleurer pour la première fois la beauté et la profondeur de la danse buto. Et cette caresse a été fatidique. »

Le buto apparaît au Japon après la Seconde Guerre mondiale, en réaction contre les valeurs qui ont conduit aux tragédies de la guerre, notamment les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. À l’esthétisme de la mort, aux lignes pures de l’attaque massive, au brillant des uniformes et à la chevauchée des Walkyries, le buto oppose un arbre au réseau noueux de branches brisées et poussées de côté, l’attention à toute créature vivante, l’appartenance à la terre protectrice. Les chorégraphes du buto cherchent et révèlent la beauté et la vie dans ce qui passe pour laid. Le buto ne s’élance pas vers le ciel, il ne bondit nulle part : il rampe, s’écoule, se fige longtemps ; mais chaque mouvement est empli d’une expression incroyable. Difficile de trouver danse plus humaniste que le buto, qui invite à accepter l’homme tel qu’il est.

« J’étais allongée au centre de la salle d’exposition, nue. Et au-dessus de moi, reposait un squelette. Toute la difficulté de cette performance consiste à rester conscient. Le squelette pèse tellement sur toi qu’au bout d’un moment, tu t’endors. »

En 2001, Anna Garafeïeva quitte sa ville natale pour Moscou (à la suite d’un « grand amour » dont elle ne veut plus entendre parler aujourd’hui), et cherche un lieu où continuer la danse. La même année, le metteur en scène Anatoli Vassiliev ouvre une annexe de l’École d’art dramatique, conçue pour devenir un laboratoire de nouveaux langages théâtraux. Vassiliev invite un maître japonais du buto, Min Tanaka, à y ouvrir une école : Anna Garafeïeva la rejoint.

Autre expérience déterminante dans la vie de la danseuse : sa rencontre avec la performeuse serbe Marina Abramovic. En 2011, Anna participe à plusieurs mises en scènes célèbres d’Abramovic au centre d’art contemporain moscovite Garazh.

« J’étais allongée au centre de la salle d’exposition, nue, sur un petit socle, se souvient la chorégraphe. Et au-dessus de moi, reposait un squelette. La difficulté de cette performance consiste à rester conscient. Le squelette pèse tellement sur toi qu’au bout d’un moment, tu t’endors. Il faut être extrêmement attentif : et toute la scène parle du rapport à la mort. »

Mais cette « expérience performative », pour citer Anna Garaféïeva, existe en elle-même, séparée du buto. Avec Kamilla, la chorégraphe a enfin réuni les deux. « Je sentais, dit-elle, que ce nouveau spectacle exigeait de sortir de tous les cadres précédents : il était impossible de rester sur le seul territoire de la danse. »

Un cancan sur le sable

Anna Garaféïeva commence à écrire dans un silence total. S’il est clair que cette histoire aura besoin d’une musique, elle ne sait pas encore laquelle. Le seul son qui lui paraît d’emblée évident est le bruit, constant, de coups de marteau sur la pierre : symbole du travail du sculpteur, devenu inaccessible à l’héroïne. Symbole, également, du souvenir de l’être aimé, pour lequel la sculpture était aussi centrale, essentielle.

Le spectacle Kamilla rend hommage à la sculptrice Camille Claudel. Crédits : DR
Le spectacle Kamilla rend hommage à la sculptrice Camille Claudel. Crédits : Gunai Mousaeva

« Soudain, un air de cabaret résonne, et la femme décharnée, brisée, se met à danser le cancan. Le public est ébranlé, certains spectateurs se mettent à pleurer. »

La chorégraphe coinçoit les premiers mouvements. Elle écrit les dix-neuf premières minutes du spectacle et les présente à son ami Teodor Currentzis, directeur artistique du Théâtre d’opéra et de ballet de Perm, lui demandant conseil pour l’écriture de la musique. Currentzis lui recommande Olexij Retynskyj, compositeur ukrainien vivant à Vienne, qui accepte la proposition. Currentzis lui-même, immédiatement séduit par le projet, prévoit déjà de présenter la pièce, une fois achevée, lors de son festival Diaghilev, à Perm. (C’est là que Kamilla sera jouée pour la première fois, avant Saint-Pétersbourg.)

Retynskyj compose d’abord la musique des dix-neuf minutes déjà écrites. Mais par la suite, il participe à la mise en scène comme co-auteur à part entière : tout le reste du spectacle naît de ce dialogue entre Anna et Olexij.

On doit notamment au compositeur ukrainien un épisode particulièrement poignant : soudain, au milieu de son chemin long et pénible sur le sable, Camille entend un air de cabaret, enregistré sur un vinyle ; irruption d’un souvenir de ses belles années parisiennes. Et la femme décharnée, brisée, se met à danser le cancan et redevient, l’espace de quelques secondes, la jeune fille heureuse et insouciante qu’elle était à vingt ans. Le public est ébranlé, certains spectateurs se mettent à pleurer, tant le contraste est immense entre les promesses de la vie et la réalité de Camille. Une réalité que Retynskyj incarne par des sons électroniques brutaux, effroyables, véritables hurlements dont on ne sait s’ils proviennent du vent ou des chiens de l’enfer. Et, inlassablement, les coups de marteau…

Camille erre dans son désert, tombe, se relève, erre de nouveau. Accompagnée, où qu’elle aille, par une faible lueur venue de l’au-delà : la lumière, précisément comptée, du désespoir. Parfois, l’héroïne se fige longtemps sur le sol : et tous les spectateurs espèrent que c’est enfin fini. Pas parce qu’ils s’ennuient, non. Mais parce que dès que l’on « entre » dans cette pièce – qui ne dure qu’une heure –, on souhaite de toute son âme la mort de l’héroïne : pour elle, comme seule délivrance possible de ses tourments.

Mais Camille se relève et marche de nouveau, et chacune de ses poses est à la fois tragiquement sculpturale et incroyablement naturelle. Enfin, la danseuse s’assoit par terre et commence, à mains nues, à déblayer le sol. Le « sable » s’écarte un peu, puis de plus en plus loin autour d’elle : régulièrement, de façon mortellement calme, dessinant progressivement un territoire. À la fin du spectacle, les portes de la salle s’ouvrent, simplement pour laisser le public sortir ; cependant la danseuse continue de déblayer son espace, jusqu’à ce que le dernier spectateur soit parti. (Le procédé est très inhabituel pour le public russe, et certains restent assis longtemps, attendant le moment où ils pourront applaudir. Quels applaudissements ? Camille est déjà dans l’éternité, elle n’en a nul besoin.)

Extrait du spectacle Kamilla. Crédits : DR
Extrait du spectacle Kamilla. Crédits : Gunai Mousaeva

« D’abord, deux jeunes femmes se sont levées, sont venues vers moi, se sont agenouillées et se sont mises à déblayer le sol à mes côtés. Puis, deux autres. C’était étonnant, je l’ai compris comme un geste de solidarité féminine »

À Saint-Pétersbourg, toutefois, le finale a changé : quatre spectatrices sont brusquement sorties du public pour rejoindre Camille.

« D’abord, deux jeunes femmes se sont levées, sont venues vers moi, se sont agenouillées et se sont mises à déblayer le sol à mes côtés. Puis, deux autres, raconte Anna Garafeïeva. C’était étonnant, je l’ai compris comme un geste de solidarité féminine. Nous déblayons notre espace, notre vie, nous essayons de déterrer quelque chose, ou simplement de nettoyer notre place. À la fin, je suis partie, et elles ont continué de déblayer. J’ai été extrêmement touchée. Le spectacle poursuit sa vie sans moi, d’autres femmes s’en saisissent. »

Des projets pour la vie

Anna Garafeïeva a tout un tas de projets. Par exemple, créer un opéra buto à partir des kaidan (histoires de fantômes) japonais avec le compositeur russe Dmitri Kourliandski et deux Français : la spécialiste de dramaturgie Sarah Di Bella et le concepteur lumière Ivan Mathis. « J’y pense depuis quatre ans déjà, explique la chorégraphe. J’ai le concept, des notes sur les personnages et certaines scènes, j’ai rencontré plusieurs fois tous les membres de l’équipe. Il ne reste qu’à passer à la réalisation. J’espère le faire très bientôt. »

Anna a une autre idée, depuis deux ans : monter avec le compositeur Arman Guchtchyan un spectacle à partir du haïku japonais, ce genre poétique lyrique traditionnel : « Nous en sommes à l’élaboration du concept. Arman a déjà écrit quelques haïkus musicaux. »

Anna Garafeéïeva travaille seule, indépendamment de tout collectif ou théâtre, ce qui rend la tâche plus ardue et plus longue. Ainsi faudra-t-il probablement attendre un certain temps sa prochaine première. (Pour Kamilla, elle a été fortement aidée par sa productrice, Nika Parkhomovskaïa, et c’est l’Institut français qui s’est chargé de faire venir Ivan Mathis.) Mais la chorégraphe, opiniâtre, déblaie son territoire, et le succès est au rendez-vous : son spectacle précédent Depuis les profondeurs, monté au Théâtre de la jeunesse de Kazan et inspiré des premiers tableaux de Van Gogh et de la correspondance du peintre avec son frère, a été nommé pour le prestigieux prix théâtral russe Masque d’Or. Kamilla, quant à elle, poursuit son chemin en Russie : après Perm et Saint-Pétersbourg, elle est attendue à Moscou, à la fin de l’automne.

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