Russie unie divisée face à la réforme des retraites

Sergueï Jelezniak, considéré comme l’un des principaux idéologues de Russie unie, le parti au pouvoir, a donné sa démission « pour convenances personnelles », le 26 juillet, une semaine après que sa formation a voté ‒ presque à l’unanimité ‒ en faveur du projet de loi sur le relèvement de l’âge de la retraite, soumis en première lecture aux députés de la Douma d’État. Sergueï Jelezniak était absent lors du vote « pour cause de maladie ».

À 48 ans, Sergueï Jelezniak est l’une des personnalités les plus en vue de Russie unie. Il apparaît souvent dans les talk-shows politiques sur les chaînes de télévision nationales, donne volontiers des interviews devant la Douma d’État. Son refus de voter, le 19 juillet, en faveur de la réforme des retraites (c’est ainsi que son absence, lors du vote, est interprétée à Moscou) en a étonné plus d’un. Rappelons que la réforme prévoit d’allonger progressivement, à partir de l’an prochain, l’âge de départ à la retraite de cinq ans pour les hommes (de 60 à 65 ans) et de huit ans pour les femmes (de 55 à 63 ans). Aussi impopulaire cette mesure soit-elle (selon les sondages, plus de 90% des russes y sont opposés), l’ensemble des élus de Russie unie l’a approuvée après des explications détaillées du gouvernement, notamment du ministre des Finances Anton Silouanov.

Sergueï Jelezniak. Crédits : er.ru
Sergueï Jelezniak. Crédits : er.ru

Les « agents de l’étranger »

Pour de nombreux analystes, la décision de Sergueï Jelezniak est d’autant plus étonnante que ce dernier a déjà soutenu, sans états d’âme, plusieurs textes de lois impopulaires. Il est lui-même l’auteur d’une série de projets de loi considérés comme ultraconservateurs. Il est ainsi à l’origine de la loi associant l’expression « agent de l’étranger » aux ONG les plus gênantes pour le pouvoir et dont le financement était assuré par des fonds étrangers. Il est aussi à l’origine de textes législatifs destinés à restreindre l’accès à certaines informations sur internet et à réprimer les atteintes aux sentiments religieux des citoyens.

Pour les commentateurs politiques, Sergueï Jelezniak s’est servi du vote sur la réforme des retraites pour quitter le navire Russie unie qu’il juge à la dérive.

Commissaire politique

Sergueï Jelezniak entame sa carrière politique en 1990, lorsqu’il entre au Parti communiste (PCUS). En 1991, il termine ses études à la Haute École politique et navale de Kiev, après quoi il est envoyé dans une unité militaire comme « instructeur politique ». Il y reste toutefois peu de temps : en 1991, après la chute de l’URSS, l’armée des idéologues du PCUS n’a plus de raison d’être.

Jelezniak vit l’effondrement de l’Union soviétique comme une trahison. « Je rêvais d’être un officier de marine, mais le pays a disparu et nous, les officiers, avons été envoyés dans la réserve. Mon pays a été trahi en même temps que l’armée et la marine », déclare-t-il dans une interview au magazine Itogui.

Toutefois, l’ancien commissaire politique trouve rapidement une façon de mettre à profit son expérience de la propagande dans le monde de la publicité : il devient directeur général de l’agence APR Group, rebaptisée plus tard en News Outdoor Russia.

L’entreprise reçoit des commandes de clients influents, ce qui permet à Jelezniak de cotoyer des personnalités proches du nouveau pouvoir. Ses nouvelles relations lui suggèrent alors de se lancer en politique. « Le service de la patrie, la volonté d’améliorer le monde, voilà à quoi j’ai été préparé dès l’enfance. Ma décision de faire de la politique étaient donc réfléchie », raconte Jelezniak.

Changement de cap

En 2007, Sergueï Jelezniak est élu député du parti Russie unie au sein de la 5e Douma d’État. Au début de sa carrière politique, il passe pour un libéral pro-occidental. En 2011, il est même qualifié d’« agent de l’Occident » par Andreï Lougovoï, député du Parti libéral démocrate de Russie (LDPR). Lougovoï peut-être considéré comme un expert en la matière : il est accusé par les autorités Britanniques d’avoir empoisonné au polonium, en 2006, l’ancien lieutenant-colonel du Service de sécurité de la Fédération de Russie (FSB) Alexandre Litvinienko.

La Douma d'État. Crédits : duma.gov.ru
La Douma d’État. Crédits : duma.gov.ru

Le mal est fait : les nombreux « anciens » du FSB ou du KGB, que compte aujourd’hui le gouvernement russe se méfient des individus soupçonnés, ne serait-ce qu’une fois, d’espionnage au profit de l’Occident. Le soupçon est d’autant plus fort que Sergueï Jelezniak a refusé de faire revenir en Russie ses enfants, partis étudier à l’étranger, ainsi que de rapatrier ses comptes bancaires.

« La trajectoire de Jelezniak est significative de la vie politique russe, explique, sous couvert d’anonymat, une source au sein de la Douma. Quand les relations avec les USA et l’Union européenne ont commencé à se détériorer, il est devenu l’un des critiques les plus féroces des Occidentaux, afin de prouver sa loyauté. »

Un signal politique inquiétant pour le pouvoir

Selon le politologue Konstantin Kalatchev, la démission de Jelezniak met en évidence des oppositions internes soigneusement dissimulées au sein de Russie unie : « Il semblerait que même des hommes aussi patients que Jelezniak ait un point d’ébullition. » Un signal a été envoyé et capté par la société : à cause de la réforme des retraites le parti est proche de la crise. Pour parvenir à ses fins, le Kremlin a dû tordre le bras des élus et des militants et certains d’entre eux considèrent leur avenir dans la formation avec inquiétude.

Selon les derniers sondages du Centre russe d’étude de l’opinion publique (VTsIOM), la cote de popularité de Russie unie est au plus bas depuis 2011. Elle se monte aujourd’hui à 37,1 %, contre 52,2 % en mars 2018.

Réunion de membres du parti Russie unie. Crédits : er.ru
Réunion de membres du parti Russie unie. Crédits : er.ru

La démission de Sergueï Jelezniak en annonce d’autres : dans les régions, des militants opposés au relèvement de l’âge de la retraite ont rendu leur carte. « Le programme du parti et les actions de ses chefs sont dirigés contre le peuple », estime un certain Nikolaï Tarakhov, habitant de Nijni-Taguil (Oural) cité par Radio Liberté, dans sa lettre de démission. Toutefois, tous les militants opposés à la réforme ne quittent pas Russie unie. Beaucoup préfèrent rester, espérant peser sur les débats. Mais « L’exemple de Jelezniak pourrait inciter de nombreux militants à exprimer ouvertement leur mécontentement », avertit, sous couvert d’anonymat, un élu de la formation.

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