Rock around the bunker

Le festival de rock Nachestvié [Invasion], qui, en près de vingt ans d’existence, est devenu l’un des plus prisés par la jeunesse russe, est au cœur d’une polémique. Certains musiciens ont refusé d’y participer en raison de la présence d’engins militaires lors de l’événement. Les organisateurs n’ont toutefois pas l’intention de suspendre leur coopération avec l’armée, qui remonte à 2013.

Créé en 1999, le festival Nachestvié est le plus grand événement musical de l’été en Russie. Il se tient durant plusieurs jours dans la petite localité de Zavidovo, située dans la région de Tver, à cent vingt kilomètres de Moscou. Le 3 août, quelque cent mille personnes vont se retrouver dans ce lieu pittoresque où les dirigeants soviétiques et le premier président de Russie, Boris Eltsine, aimaient passer leurs vacances.

Le festival Nachestvié. Crédits : Evgeny Reznik - livejournal
Le festival Nachestvié. Crédits : Evgeny Reznik – livejournal

Mais, cette année, le festival se trouve au cœur d’une polémique quelques jours à peine avant son lancement.

« Chers amis ! À notre grand étonnement, nous avons appris que le ministère russe de la Défense participerait au festival Nachestvié. Pour cette raison, nous ne pourrons pas y être présents. Les armes n’ont rien à faire là où il y a de la musique », ont écrit les membres du groupe ukrainien Pochlaïa Molli sur leur page VKontakte.

Outre les musiciens ukrainiens, auxquels tout voisinage avec des engins militaires russes semblerait étrange compte tenu du conflit entre les deux pays, des groupes russes ont également refusé de participer au festival pour la même raison : les véhicules militaires n’ont rien à voir avec le pacifisme prôné par l’événement.

La semaine dernière, plusieurs jeunes groupes de rock, dont Pornofilmy, Distemper, Elysium, Iorch ainsi que la chanteuse Liza Guyrdymova, connue sous le pseudonyme de Monetotchka, ont aussi annoncé leur refus de s’y produire.

« Je présente mes excuses à tous ceux qui espéraient me voir cette année à Nachestvié, mais ma participation est annulée. Pardonnez-moi de ne pas vous avoir prévenu plus tôt. Paix à tous », a écrit Monetotchka sur les réseaux sociaux.

Monetotchka. Crédits : VK
Liza Guyrdymova. Crédits : VK

Du rock au milieu des chars

La présence de chars portant l’inscription « À Berlin ! » et d’avions de l’Armée rouge datant de la Seconde Guerre mondiale, peut paraître inadaptée à Nachestvié, dont l’atmosphère rappelle celle de Woodstock.

Difficile, toutefois, d’être surpris : les tentes militaires et les blindés sur lesquels les jeunes, complètement ivres, grimpent et se prennent en photo, sont une constante du festival depuis 2013.

L’histoire des relations entre les soldats et les rockeurs commence un an plus tôt, en 2012. Cette année-là, les musiciens participant à Nachestvié décident de soutenir le pilote de chasse Valeri Morozov, commandant du groupe de voltige aérienne Striji, qui participe aux traditionnelles parades militaires sur la place Rouge : accusé de malversation, M. Morozov est renvoyé de l’armée.

Le pilote affirme que l’enveloppe d’argent retrouvée sur lui ne lui appartient pas, qu’il est victime d’une machination. Le tribunal lui donne raison et ses amis rockeurs l’invitent, ainsi que d’autres pilotes, au festival : « Les inviter représentait alors un défi », rappelle le critique musical Anton Tchernine dans une interview au journal Rousski kourier.

En défendant l’as de l’aviation déchu, les musiciens lancent en effet un défi au ministère de la Défense et à celui qui en est alors le chef, Anatoli Serdioukov, responsable du renvoi de M. Morozov.

Anatoli Serdioukov en compagnie de Dmitri Medvedev. Crédits : mil.ru
Anatoli Serdioukov en compagnie de Dmitri Medvedev. Crédits : kremlin.ru

Vladimir Poutine, à l’époque Premier ministre, vient d’ordonner au ministre de la Défense d’entreprendre une grande réforme de l’armée. M. Serdioukov ne bénéficie toutefois pas de la sympathie des Russes, qui le surnomment « le menuisier », faisant par là référence à son passé d’employé d’une entreprise de meubles durant l’époque soviétique.

En novembre 2012, un an après le départ de M. Serdioukov, la Défense décide de « passer l’éponge » et propose une collaboration aux musiciens de Nachestvié : le ministère devient partenaire officiel du festival.

Anton Tchernine reconnaît que lui-même, pourtant éloigné des affaires militaires, a dans un premier temps été favorable à cette idée : « J’ai toujours aimé escalader les chars, et les courses d’orientation en forêt sont géniales. »

« Après le rattachement de la Crimée en 2014, Sergueï Choïgou se met à utiliser le festival pour faire la propagande du patriotisme militaire. »

Mais ce qui, récemment encore, semblait n’être qu’un jeu et un mélange fantasque d’accords de guitare et de bruits de chars menaçants est rapidement devenu un enjeu politique. En 2013, Sergueï Choïgou, successeur d’Anatoli Serdioukov à la tête du ministère de la Défense, approuve l’organisation d’une opération de communication militaro-patriotique : « Ensemble, nous sommes forts », dans le cadre de Nachestvié.

Le ministre, populaire et charismatique, attend de cette coopération qu’elle bénéficie aux armées en termes d’image. L’idée principale est de montrer des véhicules militaires aux participants du festival, ou de leur permettre de faire du saut en parachute, sous le contrôle de professionnels.

Char amphibie BMD-2 en exposition au festival Nachestvié. Crédits : LCDR
Véhicule de combat aéroporté BMD-2 en exposition au festival Nachestvié. Crédits : LCDR

« Ce divertissement plaît à ceux qui sont las de musique, explique Lioudmila Streltsova, ex-DJ de Naché Radio. Mais après la crise ukrainienne, les musiciens les plus pacifistes s’indignent de la présence de véhicules militaires. »

Le rock et l’armée divorcent à cause de la Crimée

Il est vrai qu’après le rattachement de la Crimée en 2014, où la popularité de l’armée dans les cercles conservateurs était au plus haut, Sergueï Choïgou se met à utiliser le festival comme un lieu de recrutement pour l’armée.

« Sur fond de montée post-criméenne du patriotisme, la collaboration avec l’armée ressemble désormais à un coup de pub », écrit alors avec ironie le critique musical Ian Chenkman dans le journal libéral de gauche Novaïa Gazeta.

Par ailleurs, les artistes ukrainiens refusent d’aller à Nachestvié : « ils savent qu’ils seront descendus en flammes en Ukraine », commente Vladimir Chakhrine, leader populaire du groupe de rock Chaif, sur les ondes de la radio Écho de Moscou.

« En 2017, l’armée présente vingt et un véhicules militaires lourds. Debout à côté des blindés, les soldats expliquent aux rockeurs comment trouver de l’eau et faire du feu sur le terrain. »

En 2015, le célèbre musicien russe Andreï Makarevitch, connu pour ses opinions libérales, refuse à son tour de participer au festival. « L’éducation militaro-patriotique et le rock’n’roll sont incompatibles », commente-t-il dans une interview au journal Komsomolskaïa Pravda.

Boris Grebenchtchikov, autre célèbre musicien russe présent pour la dernière fois au festival en 2014, qualifie la collaboration entre l’armée et les musiciens de « curieux hybride ».

En 2017, nullement désarçonnée par ces critiques, l’armée présente au festival vingt et un véhicules militaires lourds. Debout à côté des blindés, des soldats expliquent aux amateurs de rock comment « trouver de l’eau et faire du feu » sur le terrain.

Un festivalier dans un char d'exposition de la zone dédié à l'armée. Nachestvié 2017. Crédits : Rusina Shikhatova - LCDR
Un festivalier dans un char d’exposition de la zone dédié à l’armée. Nachestvié 2017. Crédits : Rusina Shikhatova – LCDR

Cette même année, le populaire rockeur Iouri Chevtchouk interprète à Nachestvié une chanson contre la guerre. « J’aurais aimé que ce festival ne se mette pas à ressembler au jeu militaro-sportif Zarnitsa », lance-t-il aux spectateurs en guise d’adieu, faisant référence à un célèbre jeu pour enfants devenu un des symboles du militarisme soviétique.

Le refus de plusieurs musiciens de participer à Nachestvié témoigne du fait que la société « commence à avoir une indigestion de patriotisme et de militarisme », estime le politologue Konstantin Kalatchev.

« La fracture dans le show-business concernant le rapport au pouvoir remonte à 1996, où l’équipe de Boris Eltsine avait recruté des musiciens pour sa campagne électorale. »

Les critiques musicaux citent souvent l’exemple des frères Samoïlov, qui jouaient jadis ensemble au sein du groupe Agatha Christie, comme une incarnation de la fracture politique au sein du show-business.

Vladimir Samoïlov a confirmé sa présence à Nachestvié. La participation du ministère de la Défense ne le « dérange pas », affirme-t-il. Le musicien est connu pour ses idées conservatrices et son amitié avec l’« éminence grise » de la politique russe, Vladislav Sourkov. Lui-même amateur de rock, ce dernier supervise aujourd’hui la politique du Kremlin envers l’Ukraine.

Vladimir Samoïlov. Crédits : maximilians.ru
Vladimir Samoïlov. Crédits : maximilians.ru

Le frère de Vladimir Samoïlov, Gleb, lui aussi rockeur, soutient pour sa part l’opposition anti-Poutine et se produit aux événements qu’elle organise.

Pour les historiens de la musique, la fracture dans le monde du rock remonte à 1996, année où l’équipe de Boris Eltsine avait recruté des musiciens pour sa campagne électorale, avec le slogan : « Vote ou perds ». Beaucoup ont reconnu avoir accepté de l’argent en échange de leur participation.

« Notre festival est ouvert à tous. Si demain le ministère de l’Agriculture nous propose d’organiser des courses en tracteur, nous accepterons volontiers », se défend l’un des producteurs du festival, Alexandre Chkolnik.

Malgré l’absence de certains groupes, Nachestvié continuera, estime, quant à lui, le critique Ian Chenkman, opposé à la présence des militaires au festival : « Ceux qui affirment le contraire se trompent. Nachestvié est un événement colossal et très rentable. »

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