La ligne rouge (les dix ans de la guerre russo-géorgienne)

La guerre d’Ossétie du Sud (aussi connue sous le nom de guerre de Cinq-jours) s’est déroulée du 8 au 12 août 2008. Au cours de cet affrontement à sens unique, les troupes russes ont mené une contre-attaque fulgurante contre l’armée de Tbilissi qui tentait de prendre le contrôle de cette région autonome placée, depuis 1992, sous le contrôle d’une force militaire conjointe ossète et russo-géorgienne. Elle était le premier conflit armé opposant la Russie postsoviétique à un autre État.

Au matin du 8 août 2008, lorsque le président géorgien Mikheil Saakachvili lance ses troupes contre Tskhinvali, la capitale d’Ossétie du Sud, il fait le pari que le nouveau président russe, Dmitri Medvedev, ne réagira pas. Mais ce dernier interrompt immédiatement ses vacances et donne l’ordre de déployer dans la zone de conflit la 58e Armée russe. Vladimir Poutine, devenu Premier ministre à la faveur d’un jeu de chaises musicales avec son ancien chef de gouvernement, est informé du début des combats alors qu’il se trouve à Pékin pour assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques.

Dix ans plus tard, le débat en Russie ‒ et à l’étranger ‒ à propos des ces événements demeure vif : qui est responsable du déclenchement de cette guerre ?

Les troupes russes en mouvement à 30 km de Tbilissi. 2008. Crédits : Jean-Claude Galli - LCDR
Les troupes russes en mouvement à 30 km de Tbilissi. 2008. Crédits : Jean-Claude Galli – LCDR

Deux vérités contradictoires

La vérité géorgienne, partagée en Russie par des voix critiques envers le Kremlin et par certains historiens, est que Mikheil Saakachvili a été contraint de déclencher cette guerre par Moscou, qui amassait des troupes à la frontière de l’Ossétie du Sud et incitait en permanence les milices ossètes à tirer sur les villages géorgiens de la région. Comprenant que le conflit était imminent, Mikheil Saakachvili préféra frapper le premier, comme Israël l’avait fait contre l’Égypte lors de la guerre des Six-jours de 1967.

L’ancien ministre géorgien des Affaires étrangères, Grigol Vachadze, a donné récemment une interview au quotidien russe Kommersant, dans laquelle il soutient ce point de vue. Pour lui, la Russie voulait la guerre et s’y préparait depuis le printemps, au lendemain du sommet de l’OTAN de Bucarest, où les Américains, en dépit de l’opposition ‒ molle ‒ de la France et de l’Allemagne, avaient annoncé l’adhésion prochaine de la Géorgie et de l’Ukraine à l’Alliance atlantique.

« En proie à un conflit territorial, la Géorgie ne pourrait plus rejoindre l’OTAN, la charte de l’Alliance interdisant toute adhésion dans ce cas de figure. »

Le Kremlin se serait alors convaincu ‒ à tort ? ‒ que le processus d’adhésion de la Géorgie à l’organisation militaire occidentale débuterait rapidement et qu’il fallait l’empêcher à tout prix. Comment ? En s’assurant, par le biais d’un conflit limité, que les territoires autonomes ‒ et disputés ‒ d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie fassent sécession, et en reconnaissant leur indépendance. En proie à un conflit territorial, la Géorgie ne pourrait plus rejoindre l’OTAN, la charte de l’Alliance interdisant toute adhésion dans ce cas de figure, et ses membres n’étant pas prêts à se retrouver en conflit direct avec Moscou.

Base militaire russe au col de Roki. 2008. Crédits : Jean-Claude Galli – LCDR

« Faux ! » réagit dans le même journal Sergueï Ivanov, proche de Vladimir Poutine et vice-Premier ministre russe en 2008. L’objectif de la Russie n’était pas d’empêcher l’adhésion de la Géorgie à l’OTAN en la privant d’une partie de son territoire. Si l’organisation militaire avait voulu de la Géorgie, elle l’aurait acceptée en dépit de ses conflits territoriaux, assure-t-il sans convaincre.

Aux portes de Tbilissi

En août 2008, affirme M. Ivanov, la Russie a agi pour défendre ses citoyens et ses forces de maintien de la paix contre une agression armée, décidée par un président géorgien à la santé mentale douteuse.

Il dévoile aussi en quoi consistaient les préparatifs militaires de la Russie, pointés du doigt par ceux qui l’accusent d’avoir prémédité cette guerre : l’état-major des forces armées russes préparait, comme l’aurait fait n’importe quel autre pays, un plan d’action pour le cas où un conflit éclaterait dans cette partie du Caucase. Lorsqu’il devint évident que Mikheil Saakachvili avait choisi l’affrontement armé, ce plan fut activé, avec plus ou moins de succès.

« Si l’armée russe entrait dans la capitale géorgienne, l’US Air Force bombarderait le col Roki, sa principale route d’approvisionnement. »

Une autre question reste ouverte : pourquoi les troupes russes se sont-elles arrêtées aux portes de Tbilissi ? Dans une interview récente, Mikheil Saakachvili laisse entendre que la Maison-Blanche avait fermement averti le Kremlin : si l’armée russe entrait dans la capitale géorgienne, l’US Air Force bombarderait le col Roki, sa principale route d’approvisionnement.

Tskhinvali, capitale de l'Ossétie du Sud-Alanie. 2008. Crédits : Jean-Claude Galli
Tskhinvali, capitale de l’Ossétie du Sud-Alanie. 2008. Crédits : Jean-Claude Galli – LCDR

Selon une autre version, le président Bush aurait mis en garde Vladimir Poutine (qui, devant le président français, Nicolas Sarkozy, avait promis de « pendre Saakachvili par les c… ») : des forces aéroportées américaines étaient prêtes à se poser sur la base géorgienne de Baziani.

Les dirigeants russes nient en bloc ces deux versions des faits. Selon eux, la Russie n’avait tout simplement pas l’intention d’entrer dans Tbilissi et de renverser le gouvernement géorgien. L’objectif de « punir la Géorgie et de la forcer à faire la paix » était atteint.

La dérive politique de Mikheil Saakachvili

Avant la crise d’août 2008, les Occidentaux soutenaient sans réserve les réformes de Mikheil Saakachvili, notamment celles destinées à moderniser à son armée. Le président géorgien pensait ainsi pouvoir compter sur le soutien de ses « alliés », une fois le conflit déclenché. Il s’attendait à ce que ces derniers le protègent contre la réaction de la Russie. Mais le calcul du jeune loup géorgien, qui avait grandi et fait ses études en Ukraine et aux États-Unis, et ne connaissait rien de la Russie, se révéla être une erreur fatale.

« Ne t’en fais pas Sergueï, il ne franchira pas la ligne rouge. »

Dans une interview télévisée donnée en août 2011 à la chaîne Russia Today, Dmitri Medvedev, estimait que Mikheil Saakachvili était certain que les Russes ne s’engageraient pas dans une guerre pour aider les Ossètes. Pour autant, le président russe de l’époque ne croyait pas à la version selon laquelle les Américains auraient poussé le pouvoir géorgien à attaquer Tskhinvali.

Officier russe en discussion avec un pope. Gori, Géorgie. 2008. Crédits : Jean-Claude Galli – LCDR

« Ne t’en fais pas, Sergueï, il ne franchira pas la ligne rouge », aurait, au contraire, assuré Condoleezza Rice, la Secrétaire d’État de George W. Bush, à Sergueï Ivanov, avec lequel ses relations étaient notoirement bonnes. Mais Mikheil Saakachvili lui donna tort. Quand Sergueï Ivanov ajoute que Condoleezza Rice lui affirma, par la suite, que le président géorgien avait agi sans l’aval de Washington, il dit sans doute la vérité.

Les relations entre les Occidentaux et « l’agresseur russe » ont d’ailleurs été rétablies avec une étonnante célérité. Ce fut l’affaire de quelques mois. En septembre 2009, le rapport de la commission Tagliavini, remis aux pays membres de l’Union européenne, rejetait la faute du déclenchement de la guerre sur Tbilissi. En novembre 2010, le président Medvedev était invité à participer au sommet de l’OTAN à Lisbonne.

La suite des événements côté géorgien est, elle aussi, inédite : le président Saakachvili, désavoué dans les urnes, décida de poursuivre sa carrière politique dans un autre pays, l’Ukraine, où il avait fait une partie de ses études. Cette aventure s’est, une nouvelle fois, achevée pour lui en catastrophe politique : lassées de ses provocations, les autorités de Kiev l’ont récemment expulsé du pays.

Les liens économiques, culturels et humains entre Moscou et Tbilissi se sont progressivement renoués. La Géorgie est maintenant l’une des destinations touristiques les plus prisées des Russes, son avenir ne dépend plus de l’humeur imprévisible et des calculs hasardeux de son ancien président.

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