La Passion selon Chagall

L’Altmans Gallery ouvrira la saison d’automne par une exposition consacrée à l’un des plus grands peintres du XXe siècle, Marc Chagall. Pour cet événement relativement modeste (une trentaine d’œuvres), la galerie présentera des lithographies en couleurs et en noir et blanc, tirées de sa collection. En guise de titre, le choix s’est porté sur « Lioubovniki » [Les Amants], en référence à la célèbre série de tableaux peints par Chagall dans les années 1914-1917.

Pour l’occasion, la galerie fondée en 2015 par un couple de Moscovites, Egor et Kristina Altman, aura des airs d’atelier chagallien : sol et murs couverts de tapis, éclairage tamisé par des abat-jour… « Chagall a toujours vécu et travaillé dans une atmosphère douillette, explique la conceptrice de l’exposition, Ioulia Napolova. C’est un détail essentiel pour comprendre la manière dont le peintre traite de thèmes comme l’amour et la tendresse, qui sont au cœur de notre exposition ».

L'Altsman Gallery. Crédits : DR
L’Altsman Gallery. Crédits : DR

Un pur élixir d’amour

La technique de la lithographie met le public en contact intime avec l’émotion qui guide la main du peintre, souligne Elizaveta Pavlinskaïa, éditrice et critique d’art. À ses yeux, les œuvres exposées par la galerie Altman ont, bien sûr, « beaucoup de Chagall en elles, de son destin, de sa poésie, de sa vie ; mais elles sont aussi très marquées par l’immense liberté artistique qui est née et s’est développée à Paris, où le peintre russe a longtemps vécu ». La critique compare l’œuvre de Chagall à « un pur élixir d’amour, aussi grisant et hypnotique que Paris ».

Parmi les lithographies de genres très divers présentées cet automne, Elizaveta Plavinskaïa accorde une place particulière à la série des Mauvais sujets : « Malgré leur date tardive – 1958 –, on sent dans ces œuvres battre le cœur de l’inoubliable Ruche parisienne, du célèbre refuge qu’elle représentait pour les jeunes artistes et littérateurs modernistes du début du XXe siècle. »

De Mauvais sujets VII, 1958.
De Mauvais sujets VII, 1958.

Chemin de vie

Né en 1887 près de Vitebsk, Marc Chagall est le premier enfant d’un employé de bureau juif, Khatskel Chagall, qui a épousé sa cousine. Le petit Marc est éduqué à la maison, où il étudie l’hébreu, la Torah et le Talmud.

En 1906, il suit les cours du peintre Ioudel Pen, à Vitebsk. Puis il part pour Saint-Pétersbourg. Dans son livre, Ma Vie, il se souvient : « Avec vingt-sept roubles en poche – tout ce que mon père m’a jamais donné pour ma formation artistique – je partis pour Saint-Pétersbourg, jeune garçon au visage poupin encadré de boucles, en compagnie d’un ami. C’était décidé ! Les larmes et la fierté m’étouffaient, tandis que je ramassais l’argent que mon père avait fait valser sous la table. Je rampais pour le récupérer. Aux questions de mon père, je répondis en bégayant que je voulais entrer à l’école d’art… Je ne me souviens plus exactement de la mine qu’il tirait, ni de ce qu’il dit. Il est probable qu’il se tut un moment, puis qu’il fit chauffer le samovar, à son habitude, et qu’il se versa une tasse de thé. Ce fut alors que, la bouche pleine, il me dit : Soit. Pars, si tu veux. Mais rappelle-toi : je n’ai plus d’argent. Tu sais bien. C’est tout ce que j’ai pu grappiller. Et je ne t’enverrai rien. N’y compte pas. »

Dans la capitale russe, Chagall apprend la peinture à l’école dirigée par Nicolas Roerich, puis auprès du célèbre Léon Bakst.

En 1911, direction Paris. Il y fait la connaissance du poète Blaise Cendrars. Cette rencontre fait partie, avec la révolution russe, des événements les plus importants de sa vie, jugera-t-il plus tard.
Après la révolution, Chagall travaille dans un orphelinat. Adoubé par le pouvoir soviétique, il enseigne dans une école artistique de Vitebsk. Il voit alors débarquer un autre commissaire aux beaux-arts envoyé par Moscou, le peintre Kasimir Malevitch. Si l’un est partisan d’un art relativement académique, l’autre se fait le champion du suprématisme. La rupture est rapidement consommée, et Chagall doit quitter son poste.

Paris par la fenêtre, 1913.
Paris par la fenêtre, 1913.

En 1922, Chagall se rend en Lituanie, où ses œuvres sont exposées, puis en Allemagne. En 1923, il est invité par Ambroise Vollard à venir s’installer à Paris avec sa femme. Le peintre acquiert rapidement la citoyenneté française. En 1941, la France est occupée par les Allemands, et Chagall fuit aux États-Unis. Sa femme, Bella Rosenfeld, meurt subitement d’une infection en 1944. Il rentre à Paris en 1947, accompagné d’une autre femme, Virginia Haggard-McNeil, fille d’un ancien consul britannique, et de leur fils David. Trois ans plus tard, cette dernière quitte le peintre avec leur fils.

En 1952, Chagall se marie avec Valentina Brodsky, dite « Vava », directrice d’un salon de mode londonien et fille du célèbre entrepreneur Lazare Brodsky. Mais, jusqu’à la mort du peintre, le 28 mars 1985 à Saint-Paul-de-Vence, Bella restera sa muse. Jusqu’au bout, il refusera de parler de sa première femme au passé.

La muse de toute une vie

Bella Rosenfeld, fille d’un célèbre joaillier de Vitebsk, rencontre Marc Chagall en 1909. Elle croit immédiatement en ce jeune homme plein de talent et de détermination. De son côté, le peintre conservera intact, jusqu’à la fin de sa vie, le sentiment né de leur première rencontre. « C’est comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Elle savait tout de moi : mon enfance, ma vie actuelle, et ce qu’il adviendrait de moi ; comme si elle avait toujours été à mes côtés, à m’observer, alors que je la voyais pour la première fois. Alors j’ai compris : elle est ma femme », écrit le peintre une dizaine d’années après cette première rencontre.

Et d’ajouter : « Pendant de longues années, son amour illumina tout ce que je fis ».

Marc et Bella se marient le 25 juillet 1915. Dans l’œuvre du peintre, la thématique amoureuse est invariablement liée à l’image de Bella.

À la mort de sa femme, Chagall exprime son amour pour elle dans deux tableaux, Les Lumières du mariage et Autour d’elle.

Les Lumières du mariage, 1945.
Les Lumières du mariage, 1945.

Tout au long de la carrière de Chagall, même dans ses dernières années, dominent les grands yeux noirs de Bella, dont les traits sont présents dans presque toutes les femmes représentées par le peintre. Les lithographies exposées par l’Altmans Gallery ne font pas exception.

L’exposition de cet automne mettra notamment à l’honneur Les Amoureux au soleil rouge, où le peintre crée une atmosphère de bonheur festif, transfigurant la banale réalité matérielle. « On peut tout transformer, dans la vie comme dans l’art, disait le peintre. Et tout se transformera lorsque nous nous débarrasserons de la honte en prononçant le mot amour.» Avant d’ajouter : « Pour moi, seul l’amour a un sens, et j’ai affaire uniquement avec des choses qui tournent autour ».

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