Comment (ne pas) se faire comprendre en russe

À un moment de mon apprentissage du russe, j’avais trouvé une méthode en apparence infaillible pour me faire comprendre même lorsque je manquais de vocabulaire : prononcer un mot français avec un accent russe. Croyez-le ou non, ça fonctionne avec des exemples très étonnants. Ma première expérience fut faite sur le mot « cortège », et je lançai avec un peu d’appréhension un koRRtèj tous R roulés, pour voir le miracle s’opérer sous mes yeux ébahis : ce mot existait bien en russe.

Il faut cependant en user avec modération, voire méfiance. J’ai d’ailleurs rencontré une Russe qui avait la même méthode pour s’exprimer en français, et parlait par exemple toujours d’un « plat » pour désigner une robe, qui se dit en russe platié : je vous laisse imaginer les quiproquos. Le russe, qui semble si éloigné du français, et que l’on découvre en réalité si proche lorsqu’on l’apprend, se révèle une redoutable mine de faux-amis.

Ainsi, les Russes appellent « anecdote » une histoire drôle, « bocal » un verre à vin, « bâton » du pain en tranches, « débris » une forêt impénétrable, « canicule » les vacances scolaires, « courage » la désinvolture, « morose » le gel en hiver, « parole » un mot de passe, « troupe » un cadavre, « fougère » une coupe de champagne, « fourchette » un buffet, et j’en passe : autant dire que les échanges ne sont pas toujours faciles.

J’ai moi-même, malgré mon premier succès avec le mot « cortège », rencontré le problème inverse : en plus de tous les faux-amis énumérés plus haut, sachez que « luge » prononcé à la russe, louja, désigne en fait « une flaque » (impossible, donc, de descendre une pente avec), que celui qu’on appelle le konduktor en russe n’est pas le conducteur mais la personne qui vend des tickets dans le tram, que le mot « quartier » prononcé à la russe, kvartira, ne signifie pas du tout « quartier » mais « appartement » : imaginez la surprise de mes interlocuteurs quand j’ai dit qu’il y avait toujours de nombreux touristes dans le mien.

Un accent mal placé, et vous n’avez pas écrit une lettre à vos parents, vous leur en avez pissé une – « de quinze pages », avais-je ajouté, très fière de moi. Un verbe de mouvement de travers, et vous voici partie aux toilettes pour n’en plus jamais revenir. Un verbe de position mal conjugué, et vous n’avez pas un tableau pendu au mur, chez vous, c’est plutôt un tableau suicidaire qui est venu s’y pendre tout seul.

Si quelqu’un dans la rue, à Moscou, vous a un jour demandé où trouver une arme automatique à proximité, c’était sans doute moi, croyant innocemment que le mot automate désignait, comme en France, une machine où retirer du liquide. Quant au mot « liquide », justement, je peux assurer d’expérience qu’il ne désignera en aucun cas de l’argent en espèces dans la langue russe ; en témoigne le regard dégoûté que m’a lancé une vendeuse quand j’ai demandé si je pouvais payer avec. Au sommet de ma pyramide de moments gênants en russe, je placerais sans doute le jour où j’ai fait un cours entier sur la circoncision en France (obrézanié), en croyant parler de l’éducation (obrazovanié).

Mais parler une langue étrangère, c’est aussi être ambassadeur de son pays : un jour qu’un Russe me complimentait sur ma robe, j’ai répondu avec fierté que, par souci d’élégance, je ne possédais même pas de pantalon. Au regard qu’il m’a lancé, j’ai compris que j’avais dû mal m’exprimer – et pour cause ! Pensant à l’anglais trousers, j’avais expliqué à mon interlocuteur avec un parfait naturel que je portais toujours des jupes mais jamais de troussy, c’est-à-dire de… culotte. Ce à quoi il a simplement répondu, avec un sourire : « Ah, ces Françaises… ! »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *