« L’architecture de papier » : du Baroque au XXIe siècle

Le grand palais du musée Tsaritsyno – résidence moscovite de l’impératrice Catherine II, récemment reconstruite – accueille une exposition unique, axée sur le lien entre les époques, et intitulée : Hypnose de l’Espace. Architecture imaginaire.

Le palais de Tsaritsyno est le seul monument d’architecture pseudo-gothique russe – reconnaissable à son association de brique rouge et de pierre blanche – datant de l’époque des Lumières et conservé jusqu’à nos jours. Commandé par la Grande Catherine à l’architecte Vassili Bajenov en 1776, il est démonté avant même d’être terminé, sur ordre de la tsarine, dès sa première visite sur place. Son Altesse a peut-être préféré, entre-temps, d’autres résidences secondaires près de Saint-Pétersbourg ; ou bien Bajenov est-il tombé en disgrâce pour avoir rallié la franc-maçonnerie et s’être fait l’intermédiaire entre la Loge et le fils de Catherine, le tsarévitch Paul (franc-maçonnerie à laquelle l’exposition consacre d’ailleurs toute une partie, intitulée « Le Temple »).

Le palais, jamais achevé, n’est reconstruit qu’au tournant des XXe-XXIe siècles, à l’identique. Il continue aujourd’hui de déchaîner les passions : adoré des uns, honni des autres. Quoi qu’il en soit, c’est le lieu qu’ont choisi pour leur projet, mûri de longue date, le curateur d’Hypnose de l’Espace. Architecture imaginaire, Sergueï Khatchatourov, et le décorateur Stepan Loukianov, connu pour son travail à l’Électrothéâtre Stanislavski. L’exposition part de l’idée qu’un lien naturel unit l’industrie contemporaine du divertissement à l’« architecture de papier » de la Renaissance et des Lumières.

Le palais de Tsaritsyno à l'ouverture du musée en 2007. Crédits : Wikimedia
Le palais de Tsaritsyno à l’ouverture du musée en 2007. Crédits : Wikimedia

Opera seria et jeux vidéos

L’architecture « de papier », encore nommée « éphémère », naît dans les théâtres italiens de la Renaissance. Au cours de la première moitié du XVIe siècle, on commence à utiliser des décors fabriqués en papier : pièces, lieux et rues, reproduits en perspective. Cette architecture fictive connaît un véritable boum au XVIIIe siècle, grâce aux architectes de Bologne et à la famille de décorateurs Galli-Bibiena : les Opera seria, très en vogue à l’époque, qui mettent en scène des sujets issus de l’Antiquité et de la mythologie, ont largement recours à ces décors de palais et cathédrales fantastiques.

« Les décors sombres des actuels jeux de rôles vidéo rappellent trait pour trait ceux des opéras baroques. »

Pour Sergueï Khatchatourov, l’architecture de papier et l’Opera seria ont largement influencé notre actuelle industrie du divertissement : il suffit de regarder les décors sombres des actuels jeux de rôles vidéo, qui rappellent trait pour trait ceux des opéras baroques, affirme le curateur. (Pour mémoire, 70 % de l’ensemble des opéras existants datent d’avant 1800).
L’exposition consacre notamment toute une salle à la représentation de la prison, un espace qui sert fréquemment de décor aux opéras de l’époque baroque.
Aux XVIIe et XVIIIe siècles, l’architecture de papier « descend » des planches et gagne la ville. Elle orne les intérieurs et est utilisée dans les spectacles donnés en plein air : feux d’artifices, illuminations, fêtes de cour. On découvre des eaux-fortes représentant ces mises en scène dans les salles qui suivent celles consacrées au théâtre.
Ces dernières sont incontestablement les plus intéressantes. Dans les onze « salles théâtrales » à la lumière tamisée, Sergueï Khatchatourov et ses compagnons ont mis en scène tout un spectacle, en neuf actes. Les pièces exposées servent de décors à une représentation dans laquelle est plongé le public, et dont l’action se déroule à la Renaissance.

L'une des onze « salles théâtrales ». Crédits : tsaritsyno-museum.ru
L’une des onze « salles théâtrales ». Crédits : tsaritsyno-museum.ru

Voyage dans le temps

Pour Sergueï Khatchatourov, l’histoire est une suite de répétitions cycliques, et cet éternel retour s’incarne dans les productions artistiques. Dans l’une des salles, le visiteur « pénètre » à l’intérieur d’un écran, encastré au fond d’une d’une boîte, et se retrouve, grâce à la technologie 3D, transporté sur la scène d’un théâtre ancien, au cœur d’un conte merveilleux. Il a l’impression d’effectuer un saut dans le temps.
Hypnose de l’espace est d’ailleurs conçue comme un voyage : les salles de cette exposition-spectacle jettent des ponts entre la culture des XVIIe et XVIIIe siècles, des XXe et XXIe, ignorant le XIXe. Ces époques, très différentes, semblent unies par une forme de parenté, des interrogations similaires sur les thèmes de la liberté et de l’enfermement, de la foi et de l’impiété, de la création et de la destruction, de l’abondance et de la privation…
Les œuvres des siècles passés dialoguent avec les productions d’architectes et artistes contemporains reconnus, tels Alexeïeva, Estrine, Brodski, Outkine, Avvakoumov et Kochelevy, mais aussi très jeunes, comme Olenev, Kartachov, Morokov et Filatov.

« Héros-écrans », Vladimir Kartachov.
« Héros-écrans », Vladimir Kartachov.

« Pour Pietro di Gottardo Gonzaga, la décoration était l’élément essentiel du théâtre, et ses mises en scène n’étaient constituées que de changements de décors successifs, sans musique, ni acteurs, ni sujet. »

La gigantesque gravure qui ouvre l’exposition, intitulée Ichnographie, ou Plan du Champ de Mars dans l’Antiquité (1757), est signée du Piranèse, que les concepteurs de l’exposition considèrent comme le fondateur de l’architecture de papier conceptuelle contemporaine. Malgré son titre, en effet, la gravure n’est pas une reconstruction à l’identique d’un espace de la Rome antique. Il s’agit du plan, scrupuleusement dessiné, d’un espace totalement fantastique, né de l’imagination de cet artiste de la Renaissance.

Le visiteur découvre ensuite des dessins de Pietro di Gottardo Gonzaga, idéologue du « théâtre d’architecture » de l’époque baroque, un concept qui s’incarne précisément dans le spectacle que lui a commandé le prince Ioussoupov pour son théâtre du domaine d’Arkhangelskoïé, en 1818. La représentation de Gonzaga était une suite de douze décors, dont quatre ont été conservés : « Le temple romain », « La taverne », « La prison » et « La salle de malachite ».
Pour Gonzaga, en effet, le décor était l’élément essentiel du théâtre, et ses « mises en scène » consistaient exclusivement en des changements de décors successifs, sans musique, ni acteurs, ni sujet. Le décorateur avait coutume de dire : « L’architecture, c’est de la musique figée. La ville, c’est de l’opéra figé. C’est la ville qui vous accueille la première. » C’est aussi à lui que l’on attribue cette citation : « On peut juger un peuple à son architecture… »

L'une des Fantaisies architecturales de Pietro di Gottardo Gonzaga. Crédits : tsaritsyno-museum.ru
L’une des Fantaisies architecturales de Pietro di Gottardo Gonzaga. Crédits : tsaritsyno-museum.ru

L’exposition s’achève par une sorte de grand livre de pierre ouvert, où il est écrit : « Tout ce que nous faisons a déjà été fait avant nous… »

les gardes rouges,
au cri de hourra !,s’élancent à l’attaque

Dans son roman autobiographique, le peintre Iouri Annenkov, responsable des spectacles de masse révolutionnaires en Russie dans la première moitié des années 1920, écrit :

« En 1561, le sculpteur Leone Leoni écrivait à Michel-Ange : “Je travaille à la fête la plus somptueuse qui ait été donnée depuis un siècle. En feront partie des montagnes, des îles, de vraies eaux, des combats sur terre et sur mer, le ciel, l’enfer, et d’innombrables constructions en perspective. Mantoue présente aujourd’hui le spectacle du chaos le plus absolu, et l’on pourrait croire que l’on m’a envoyé ici pour détruire. Impossible de trouver une planche, un clou, un toit, rien, tant j’utilise de matériel pour mes constructions.”
Au palais d’Hiver, dans les salles du Trône et des Armoiries, on répète les scènes de masse. Sur les parquets en marqueterie, les gardes rouges, au cri de “hourra ! “, s’élancent à l’attaque en ordre serré et déployé. Dans la cour, les cuisines de campagne font bouillir l’eau.
Le jour du 1er Mai est toujours ensoleillé, venteux et chaud. Ce jour-là, la nature n’a pas de ratés. De nouveau, dans les rues de Pétersbourg, rouges de drapeaux et noires de monde, défilent des chars de carnaval : des camions transformés en appareil de téléphone, en bibliothèque de village, en bat-teuse, en avion, en moulinette pleine de généraux, en guillotine avec la tête de Poincaré, énorme, ballottant sous la lame. »
Iouri Annenkov
De petits riens sans importance
(Verdier, Paris, 2018)

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *