Air Cocaïne à la russe

Le 30 juillet dernier, de retour à Moscou, Andreï Kovaltchouk était inculpé de trafic de cocaïne. La veille, il avait été extradé d’Allemagne à la demande du parquet général russe. L’« affaire de la cocaïne » a connu un écho particulier dans les médias moscovites : la drogue, qui était transportée via la valise diplomatique, avait été découverte dans une annexe de l’ambassade de Russie en Argentine.

En décembre 2016, les autorités argentines, prévenues par l’ambassadeur de Russie, Viktor Koronelli, découvrent 389 kg de cocaïne cachés dans une annexe de l’ambassade. La drogue, répartie dans 360 paquets dissimulés dans 12 valises, doit être envoyée à Moscou par la valise diplomatique en même temps que les affaires personnelles de l’intendant de l’ambassade, Ali Abianov, qui rentre définitivement au pays.

Les valises saisies par les autorités argentines. Crédits : Ministère argentin de la sécurité.
Les paquets saisis par les autorités argentines. Crédits : Ministère argentin de la sécurité.

L’affaire n’est révélée au public qu’en février 2018, après que la police argentine a mis au jour le réseau de trafiquants se servant de la mission diplomatique pour acheminer la drogue en Europe et en Russie. Les médias font état d’au moins cinq personnes impliquées dans le trafic, dont un employé de l’ambassade.

Entre-temps, une vaste opération de démantèlement du réseau est menée dans la plus grande discrétion, afin d’éviter toute fuite dans la presse. La cocaïne est remplacée par de la farine, des balises GPS sont introduites dans les valises, et la police argentine place les suspects sur écoute. Finalement, lors de la livraison de la marchandise en décembre 2017, trois citoyens russes sont arrêtés et poursuivis pour tentative de trafic de drogue. Deux autres suspects sont interpellés en Argentine. La police locale soupçonne un citoyen russe, Andreï Kovaltchouk, d’être l’organisateur du trafic. La Russie diffuse à son encontre un mandat d’arrêt international via Interpol. Le cerveau présumé de l’opération est arrêté début mars 2018.

Trafiquant ou agent secret ?

Andreï Kovaltchouk est un homme d’affaires bien installé en Allemagne. L’annonce de son extradition vers la Russie l’a pris au dépourvu : il était convaincu que les tribunaux mettraient du temps à examiner l’appel interjeté par ses avocats allemands. La justice allemande s’est révélée finalement plus rapide que prévu.

Andreï Kovaltchouk. Crédits : Chambre publique de la Fédération de Russie
Andreï Kovaltchouk, le principal accusé. Crédits : Chambre publique de la Fédération de Russie

Avant de quitter Berlin, il a eu droit à un dernier interrogatoire dans le bureau du directeur de la prison, en présence de quatre fonctionnaires russes en civil, sans doute des agents du service fédéral d’exécution des peines (FSIN). Une fois les ultimes formalités administratives accomplies, Andreï Kovaltchouk a été menotté et conduit à l’aéroport.

« Andreï Kovaltchouk se présente comme un agent des services spéciaux russes, qui aurait été chargé de placer sous surveillance le personnel des représentations diplomatiques. »

Le quotidien Kommersant raconte que le suspect et son escorte ont embarqué sur un vol régulier à destination de Moscou. Durant tout le trajet, Andreï Kovaltchouk est resté menotté, il lui a même été interdit d’aller aux toilettes. Peu après l’atterrissage, il est incarcéré à la maison d’arrêt de Matrosskaïa tichina.

Les mesures de sécurité entourant le suspect ont été renforcées pour une raison simple : Andreï Kovaltchouk se présente comme un agent des services spéciaux russes, chargé par ces derniers de placer sous surveillance le personnel des représentations diplomatiques russes en Argentine. Selon le journal Nastoïachtcheïé vremia, Andreï Kovaltchouk serait effectivement un employé du service de sécurité du ministère des Affaires étrangères. Il ne ferait donc pas partie du corps diplomatique, mais bien des services spéciaux. Une information démentie par la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova : « Nous avons fouillé les archives, tous les documents ont été vérifiés ‒ Kovaltchouk n’a jamais travaillé au ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie », a-t-elle déclaré à l’antenne de la radio Govorit Moskva.

Trafic et espionnage

Un détail ajoute du piquant à l’affaire : peu après la révélation de l’opération menée contre le réseau de trafiquants, la gendarmerie argentine publie des photos montrant le chargement des prétendus paquets de cocaïne à bord d’un avion Iliouchine-96, immatriculé 96023. Ce numéro correspond à un appareil de la flotte spéciale Rossia, réservée aux premiers personnages de l’État. Cette information laisse penser que la drogue devait initialement être acheminée vers la Russie par vol spécial. Selon le service de gestion des affaires du président de Russie (UDPRF), les photos ont été truquées : le numéro d’immatriculation aurait été modifié à l’aide d’un logiciel informatique. Toutefois, les autorités argentines confirment l’authenticité des clichés, qui ont été versés au dossier de l’instruction.

Iliouchine-96 de la flotte spéciale Rossia. Crédits : airinfo.org
Iliouchine-96 de la flotte spéciale Rossia. Crédits : airinfo.org

« Le directeur du département Amérique Latine du ministère russe des Affaires étrangères, Piotr Polchikov, est retrouvé mort dans son appartement moscovite, une balle dans la tempe. »

Depuis que l’affaire a été rendue publique, les médias de différents pays dissertent sur l’éventuelle implication de diplomates et d’agents russes dans le trafic de drogue en provenance d’Amérique du Sud. En Grande-Bretagne, le Telegraph écrit que la cocaïne serait arrivée à Moscou à bord d’un avion utilisé par Nikolaï Patrouchev, président du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, lors de son voyage en Argentine. Dans une chronique pour le site Deutsche Welle, le journaliste russe Konstantin von Eggert évoque de possibles liens entre trafic de drogue et services secrets russes.

Sur la chaîne Telegram, Pavel Tchikov, président du groupe international de défense des droits Agora, pointe du doigt une information troublante : les valises de cocaïne ont été découvertes en décembre 2016 et, le 20 de ce même mois, le directeur du département Amérique Latine du ministère russe des Affaires étrangères, Piotr Polchikov, était retrouvé mort dans son appartement moscovite. Cause du décès : une balle dans la tempe. Un « accident », selon les autorités russes. De son côté, le site russe en ligne Online812 fait le rapprochement entre l’« affaire de la cocaïne » et les crises cardiaques de plusieurs diplomates russes.

Le rôle trouble de l’ambassadeur

Moscou nie toute implication de l’ambassade de Russie à Buenos Aires, du ministère des Affaires étrangères ou de quelque service que ce soit dans le trafic de cocaïne. Les criminels auraient simplement utilisé l’ambassade à leurs propres fins.

Reste que les autorités argentines semblent douter de la sincérité de Viktor Koronelli, qui, le premier, a alerté la police sur la présence de valises suspectes dans l’annexe de l’ambassade. Le nom de l’ambassadeur figure dans la transcription des écoutes effectuées au cours de l’enquête : deux suspects, les fonctionnaires de la police de Buenos-Aires Alexandre Tchikalo et Ivan Blizniouk (deux Russes naturalisés argentins !) y évoquent leur chef, un certain « Señor K. » (Andreï Kovaltchouk ?), lequel se serait disputé avec l’ambassadeur, ce qui aurait entraîné des difficultés logistiques. Jusque-là, il ressortait des écoutes que ce Señor K. utilisait sans problème la voiture de l’ambassade pour transporter sa marchandise jusqu’à l’aéroport..

Viktor Koronelli. Crédits : Josefina Minujen
Viktor Koronelli, ambassadeur de Russie en Argentine au moment des faits. Crédits : Josefina Minujen

« Il est probable que de petits envois aient été effectués avant de tenter un aussi gros coup. »

Détail édifiant, les deux policiers trafiquants évoquent dans leurs entretiens les perspectives de carrière de l’ambassadeur lui-même. En octobre 2017, Tchikalo et Blizniouk parlent de l’arrivée prochaine d’un nouvel ambassadeur, avec lequel Andreï Kovaltchouk entretiendrait de bonnes relations.

Selon l’avocat russe Evgueni Gomouline, du cabinet Karabanov i partnery, ce n’était sans doute pas la première fois que les trafiquants bénéficiaient des services de la valise diplomatique : « Il est probable que de petits envois aient été effectués auparavant ; personne ne s’aventurerait à tenter un aussi gros coup sans avoir d’abord réussi plusieurs tentatives ».

Un réseau très développé

L’enquête a révélé que d’autres pays que l’Argentine étaient concernés pas le trafic. Dans ses dépositions, Ali Abianov, l’ancien intendant de l’ambassade de Russie en Argentine aujourd’hui en prison, déclare avoir envoyé à plusieurs reprises à Moscou des valises « diplomatiques », à la demande d’Andreï Kovaltchouk. Le transport s’effectuait par avion cargo militaire, avec une escale dans la capitale uruguayenne, Montevideo. Selon ses dires, Ali Abianov touchait mille dollars par valise convoyée.

« Les interrogatoires de Kovaltchouk pourraient bien révéler la suite de l’histoire. À moins que la raison d’État ne vienne l’étouffer. »

Ali Abianov raconte que, vers le milieu de l’année 2012, Andreï Kovaltchouk l’appelle sur son téléphone de service. Les deux hommes se rencontrent rapidement. Kovaltchouk se présente comme un agent du service de sécurité de l’ambassade de Russie en Allemagne (information catégoriquement démentie par la mission diplomatique), et demande à Ali Abianov de le conduire à l’aéroport de Buenos Aires. Ce dernier se rend à l’hôtel de Kovaltchouk dans son Hyundai Santa Fe et charge les bagages de son nouvel ami. Il remarque notamment « une valise très lourde, de 25 ou 30 kilos ». Quand ils arrivent à l’aéroport, Kovaltchouk enjoint à l’intendant d’expédier la valise plus tard, « quand l’avion sera prêt ». Il ajoute qu’elle contient des bouteilles de vin, très chères, du café et des cadeaux. « Je n’ai pas été voir à l’intérieur », raconte Abianov aux enquêteurs. Il se dit alors que la valise doit contenir une vingtaine de bouteilles de vin, « ça correspondrait au poids ». Il entrepose le colis à l’ambassade. Le « vin » ne sera expédié en Russie que fin 2012, « par avion cargo russe », depuis l’aéroport de Montevideo.

Aéroport international de Buenos Aires. Crédits : argentine-info.com
Aéroport international de Buenos Aires. Crédits : argentine-info.com

Les interrogatoires d’Andreï Kovaltchouk pourraient bien révéler la suite de l’histoire. À moins que la raison d’État ne vienne l’étouffer, si l’homme est effectivement lié aux services secrets russes.

En juin 2018, le Kremlin a nommé Dmitri Feoktistov, un diplomate de carrière, nouvel ambassadeur de Russie en Argentine. Son prédécesseur à Buenos Aires, Viktor Koronelli, se trouve désormais à la tête de la représentation diplomatique russe au Mexique.

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