« Y a-t-il une vie après la Coupe du monde ? »

La Coupe du monde 2018 en Russie s’est achevée dimanche soir. Au-delà de son incontestable réussite organisationnelle et des effets positifs de la compétition sur l’image du pays à l’étranger, quels seront ses effets sur la société russe ? L’afflux de visiteurs étrangers poussera-t-il le pays vers davantage d’ouverture, comme l’avaient fait les Jeux olympiques de 1980 ? Éléments de réponse avec Alexandre Boubnov, professeur de science politique à l’Université d’État de Moscou.

LCDR : Cette Coupe du monde est-elle une victoire pour le gouvernement russe ?

Alexandre Boubnov : La réussite de la Coupe du monde va naturellement renforcer le pouvoir russe. C’est un triple succès. Elle a d’abord démontré que, contrairement à ce qu’affirmaient certains médias, la Russie n’est pas complètement isolée sur le plan international. Il n’y a eu ni boycott ni perturbation de la compétition. Pour le public russe, c’est une démonstration de l’efficacité du gouvernement et de ses compétences diplomatiques et organisationnelles.

Un autre résultat important de la compétition est l’absence de débordements, de batailles rangées entre supporters, d’agressivité et de violence envers les visiteurs de la Coupe du monde. Prenez la rumeur annonçant sur les réseaux sociaux que des supporters russes avaient célébré leur victoire en brûlant vive une jeune fille. La fausse nouvelle a été presque immédiatement éventée. Il y a encore quelques semaines, elle aurait semblé beaucoup plus vraisemblable.

Enfin, la compétition a créé une atmosphère de fête, d’euphorie, impliqué toute la population, même ceux qui ne s’intéressent pas particulièrement au football en temps normal. Le pouvoir russe a décidé d’utiliser cet effet pour résoudre un problème de politique intérieure particulièrement délicat, en annonçant pendant le championnat le relèvement de l’âge de départ à la retraite. Mais le débat ne fait que commencer, l’effet anesthésiant du Mondial ne tardera pas à se dissiper et le gouvernement russe va devoir livrer un combat difficile contre une large coalition de mécontents.

« L’ouverture à l’Occident après les Jeux olympiques de 1980 a contribué à l’effondrement du régime soviétique »

LCDR : La dernière rencontre d’une ampleur comparable entre la Russie et le monde remonte aux Jeux olympiques de Moscou en 1980. Peut-on comparer les deux compétitions ?

AB : Si les JO de 1980 et la Coupe du monde 2018 ont des points communs, leur contexte est très différent. Les deux compétitions ont été utilisées pour améliorer l’image du pays à l’international et renforcer la légitimité du pouvoir à l’intérieur. Mais l’URSS de Brejnev était un pays en déclin, dont l’économie ne parvenait plus à assurer à la population un niveau de vie acceptable. Les Jeux olympiques étaient la vitrine d’un socialisme à l’agonie, pour lesquels on a créé une illusion de richesse apparente, une imitation d’abondance qui reléguait les éléments indésirables hors de la capitale. Le déclin de l’idéologie officielle, qui était au cœur de la légitimité du régime, n’en était que plus évident. L’Occident est alors devenu pour les Soviétiques un modèle alternatif, une incarnation de tout ce qui manquait à l’URSS : l’abondance, la liberté, les élections libres. Dans ces conditions, l’ouverture à l’Occident dans les années 1980 a bel et bien contribué à l’effondrement du régime soviétique.

« Ces dix dernières années, le rapport à l’Autre fantasmé, incarné par l’Occident, est devenu moins obsessionnel »

La situation est aujourd’hui très différente. Depuis l’effondrement de l’URSS, les nouveaux liens culturels, commerciaux, touristiques, scientifiques, entre la Russie et l’Occident ont permis à beaucoup de représentants de la nouvelle classe moyenne russe de le découvrir par eux-mêmes. Ce processus s’est particulièrement intensifié sous Poutine, avec l’augmentation du niveau de vie de la population, donc des voyages à l’étranger. Ces dix dernières années, le rapport à « l’Autre fantasmé », incarné par l’Occident, est devenu moins obsessionnel. Aujourd’hui, les évocations de l’Occident relèvent plus d’une comparaison des aspects positifs et négatifs de son mode de vie et du nôtre. Au fur et à mesure que la Russie s’enrichit, accumule les succès en politique étrangère, profite des bienfaits de la civilisation numérique (avec, par exemple, la numérisation des démarches administratives, dont la lourdeur était un des fléaux du système soviétique), l’image que les Russes ont d’eux-mêmes évolue. La Russie commence à se voir comme l’égale de l’Occident.

Le match des légendes du football, sur la place Rouge. Crédits : fifa.com
Le match des légendes du football, sur la place Rouge. Crédits : fifa.com

« La société russe va se débarrasser de son complexe de pays raté »

LCDR : Que restera-t-il en Russie de cette Coupe du monde ? Aura-t-elle des effets à long terme sur la société russe ?

AB : La Coupe du monde laissera une trace très positive dans l’estime de soi de la population russe. La société russe va se débarrasser du complexe de « pays raté » qu’elle traîne depuis les années 1990. Les médias nationaux reprennent en boucle avec jubilation les compliments adressés au pays par les supporters et les journaux étrangers. Ajoutez à cela les bonnes performances de la Sbornaïa et vous obtenez l’impression d’une renaissance du pays. Il en découle une nouvelle forme d’ouverture, d’égal à égal, plutôt que l’image d’un parent pauvre.

LCDR : L’image que les Russes ont d’eux-mêmes va changer, mais qu’en est-il de l’image qu’ils ont du reste du monde ?

AB : Le relatif succès de l’équipe de football russe va donner à la population un nouveau sujet de fierté nationale. L’effondrement du football russe était l’un des traumatismes postsoviétiques les plus vifs, une source inépuisable de comparaisons douloureuses. Ce sera moins le cas à l’avenir. Et la compétition a largement détendu l’atmosphère à l’intérieur du pays. Les Russes ont soutenu la Belgique, la France, l’Angleterre, malgré tout le mal que nos médias ont dit de ces pays pendant les crises syrienne, ukrainienne, l’affaire Skripal… C’est aussi l’un des miracles de cette compétition.

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