Sommet d’Helsinki : Poutine et Trump en terrain neutre

Moscou et Washington se préparent intensément au sommet russo-américain qui aura lieu à Helsinki le 16 juillet. Selon la chaîne CNN, Donald Trump prévoit d’entamer la rencontre par un tête-à-tête avec Vladimir Poutine. Dmitri Peskov, porte-parole du président russe, a confirmé cette possibilité. Quelles seront les questions abordées et à quoi ces négociations pourraient-elles aboutir ?

La première rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump, à Hambourg en juillet 2017, n’a pas apporté de résultats tangibles. Les coopérations envisagées dans le domaine de la cybersécurité – le président de Russie avait alors proposé de créer un groupe de travail conjoint, ce qu’avait accepté son homologue américain – n’ont pour l’heure abouti à rien. L’autre piste de travail évoquée – l’établissement d’une trêve en Syrie et un élargissement des zones de désescalade – n’a également rien donné : la route reste longue avant que le conflit syrien ne soit résolu. Enfin, le scandale concernant l’ingérence supposée de la Russie dans l’élection américaine de 2016 se poursuit aux États-Unis, bien qu’à Hambourg Vladimir Poutine ait assuré à Donald Trump que la Russie était innocente.

Cliché protocolaire

Le rendez-vous Poutine-Trump suivant – au sommet de l’APEC (Coopération économique pour l’Asie-Pacifique) dans la ville vietnamienne de Da Nang en novembre 2017 – s’est révélé bref et confus : au dernier moment, les Américains ont décidé de ne pas mener de pourparlers bilatéraux. Le Kremlin a obtenu, malgré tout, un cliché protocolaire des deux présidents en train de se serrer la main, ainsi que plusieurs rencontres fugitives et même une déclaration conjointe sur la Syrie. Mais aucune véritable avancée n’a été réalisée au Vietnam.

DONALD TRUMP ET VLADIMIR POUTINE PARMI LES PARTICIPANTS DU SOMMET DE L’APEC, LE 11 NOVEMBRE 2017. CRÉDITS : KREMLIN.RU
DONALD TRUMP ET VLADIMIR POUTINE PARMI LES PARTICIPANTS DU SOMMET DE L’APEC, LE 11 NOVEMBRE 2017. CRÉDITS : KREMLIN.RU

Après Hambourg et Da Nang, le gouvernement russe a, semble-t-il, décidé de faire preuve de patience. Certes, Donald Trump a des relations tendues avec l’Europe occidentale et la Chine en raison de différends commerciaux. Mais sa cote de popularité dans son pays augmente progressivement, l’économie américaine reste forte et rien ne permet de penser qu’il ne sera pas réélu en 2020.

« Helsinki fonctionne comme un espace de médiation pour la Maison-Blanche et le Kremlin. »

La troisième rencontre des deux dirigeants aura donc lieu à Helsinki ‒ un sommet qui aura une forte valeur symbolique. C’est en effet dans la capitale finlandaise que s’est tenue, en 1975, la rencontre entre Leonid Brejnev et le président américain Gerald Ford, marquant une « détente » des relations internationales après plusieurs années de « guerre froide ». C’est ensuite de nouveau à Helsinki que George H. Bush et Mikhaïl Gorbatchev se sont rencontrés en septembre 1990 : les deux dirigeants y ont élaboré une position commune à l’égard de l’Irak de Saddam Hussein, qui, un mois plus tôt, avait attaqué et annexé le Koweït. Helsinki fonctionne comme un espace de médiation pour la Maison-Blanche et le Kremlin. Le président finlandais Sauli Niinistö y a organisé l’an dernier une rencontre entre Thomas Shannon, sous-secrétaire d’État américain aux Affaires politiques, et Sergueï Riabkov, vice-ministre russe des Affaires étrangères, ainsi qu’entre Joseph Dunford, chef d’État-major des armées des États-Unis, et Valeri Guerassimov, vice-ministre russe de la Défense.

George H. Bush et Mikhaïl Gorbatchev se rencontrent en septembre 1990 à Helsinki. Crédits : twitter @HistoryFoto
George H. Bush et Mikhaïl Gorbatchev se rencontrent en septembre 1990 à Helsinki. Crédits : twitter @HistoryFoto

Afin de préparer la nouvelle rencontre entre Vladimir Poutine et Donald Trump, John Bolton, conseiller à la sécurité nationale des États-Unis, s’est rendu à Moscou à la fin du mois de juin, où il a été accueilli par le président en personne. Pour la première fois depuis bien longtemps une mission d’une telle importance était confiée non au secrétaire d’État mais à un conseiller du président ‒ un choix qui visait probablement à empêcher toute fuite sur les pourparlers. L’actuel secrétaire d’État, Mike Pompeo, aurait été, en effet, dans l’obligation de révéler le contenu de ses échanges avec Vladimir Poutine aux membres du Sénat, auquel le département d’État doit rendre des comptes, tandis que le conseiller à la sécurité nationale ne répond que devant le président.

Donald Trump a donc choisi d’envoyer à Moscou John Bolton qui, « faucon parmi les faucons », a toujours adopté une position extrêmement dure à l’égard de la Russie. Manifestement, cette décision a été prise pour que nul n’aille imaginer que le maître de la Maison-Blanche puisse se montrer tendre avec les Russes.

G7 ou G8 ?

John Bolton n’est certes pas le seul « faucon » dans l’entourage de Donald Trump. Mike Pompeo est également loin d’être une « colombe » dès qu’il s’agit de la Russie. Toutefois, le secrétaire d’État a récemment admis que celle-ci pourrait participer aux réunions du G7, même si elle n’en était pas membre à part entière. Il faisait ainsi écho à Donald Trump qui, avant le sommet du G7 à Québec, avait proposé que la Russie réintègre le club des plus grandes puissances industrielles.

Le dernier G8 de Vladimir Poutine en juin 2013. en Irlande du Nord. Crédits : Wikimedia
Le dernier G8 de Vladimir Poutine en juin 2013. en Irlande du Nord. Crédits : Wikimedia

Les plus proches conseillers du président américain doivent tenir compte de la volonté de leur patron (rappelons que, quelques jours après la proposition d’en revenir au G8, celui-ci déclarait que la Crimée était russe « parce qu’on y parle russe ») et aspirent à afficher leur unanimité sur la Russie, même si Donald Trump lui-même subit presque quotidiennement l’ostracisme du Congrès et de la presse américaine à son sujet.

Tout cela n’est cependant pas synonyme d’un adoucissement imminent de la position américaine à l’égard de la Russie. Selon la politologue russe Lilia Chevtsova, Donald Trump « a beau qualifier la Crimée de russe », son administration continue de croire en la nécessité de maintenir un « cordon sanitaire » autour de la Fédération.

« Vladimir Poutine ne prévoit évidemment pas de se rendre à Washington, et discuter avec Donald Trump dans un pays neutre lui suffit amplement. »

C’est pourtant l’euphorie qui l’emporte à Moscou. Les chaînes fédérales russes évoquent presque quotidiennement les perspectives encourageantes de la prochaine rencontre. Le président Poutine lui-même ne lésine pas sur les compliments à l’égard de son homologue américain. Après sa Ligne directe de juin ‒ quatre heures de questions-réponses avec la population, diffusées en direct à la télévision ‒, Vladimir Poutine qualifiait Donald Trump de « personne réfléchie, capable d’écouter les arguments des autres ». Il n’est pas à exclure qu’il s’agisse d’un trait d’humour, le président américain étant connu pour posséder les traits de caractère inverses. Néanmoins, une telle déclaration témoigne de l’intérêt du maître du Kremlin pour une rencontre avec le locataire de la Maison-Blanche. Vladimir Poutine ne prévoit évidemment pas de se rendre à Washington, et discuter avec Donald Trump dans un pays neutre lui suffit amplement.

Un compromis sur la Syrie ?

Qu’espère Vladimir Poutine de sa rencontre avec Donald Trump ? Quelles concessions éventuelles attend-il de son homologue américain ?

Un compromis, bien que très hypothétique, pourrait concerner la situation en Syrie, selon les experts russes. Après la visite à Moscou de John Bolton, des informations ont immédiatement fuité dans plusieurs médias, que l’on peut résumer ainsi : Washington s’efforcera, à l’issue des négociations d’Helsinki, de conclure avec Moscou un accord sur la Syrie.

Cathédrale d'Helsinki. Crédits : eventstravel.net
Cathédrale d’Helsinki. Crédits : eventstravel.net

Quelques jours avant la visite de John Bolton, les forces gouvernementales syriennes, soutenues par l’aviation russe, ont lancé une vaste offensive dans le Sud du pays. L’ambassade américaine en Jordanie a fait à ce sujet une déclaration inattendue : les insurgés, que combat l’armée de Bachar el-Assad, ne doivent pas s’attendre à une quelconque aide américaine. Le Kremlin tire de cette déclaration la conclusion que l’administration Trump est prête à accéder aux demandes de la Russie et à donner à la Syrie le contrôle absolu de son destin : le président Bachar el-Assad est manifestement en train de gagner la guerre et le président américain a lui-même promis plusieurs fois de retirer ses troupes de Syrie.

« Le Kremlin refuse de commenter les informations selon lesquelles John Bolton et Vladimir Poutine auraient discuté d’un retrait éventuel des troupes iraniennes de Syrie. »

Selon les médias américains, au cours de sa rencontre avec le roi Abdallah II de Jordanie à la fin du mois de juin à Washington, Donald Trump a fait part à celui-ci de ses idées concernant la création d’une zone démilitarisée au sud-ouest de la Syrie, qui permettrait aux États-Unis d’entamer le retrait de leurs troupes. Le président américain n’a pas précisé quand et comment ce projet pourrait être réalisé mais il a laissé entendre qu’il en discuterait lors de sa rencontre avec Vladimir Poutine. D’après le quotidien russe Kommersant, Moscou n’est pas opposée à la conclusion d’un accord avec Washington sur la Syrie, ce qui atténuerait les tensions entre grandes puissances dans la région. En avril 2018, les États-Unis ont lancé des missiles de croisière sur les forces de Bachar el-Assad, réplique à l’attaque chimique supposée visant les insurgés dans la banlieue de Damas. Une réplique qui, selon les observateurs, aggravait les risques de conflit militaire direct entre Russes et Américains.

Un accord détaillé sur la Syrie, qui satisferait Washington, mentionnerait inévitablement, pour le dénoncer, le rôle de Téhéran, dans le pays et l’aide apportée à Bachar el-Assad.

Les États-Unis et Israël s’opposent à toute présence militaire de l’Iran en Syrie. Alors que pour les ayatollahs iraniens, ce pays est l’un des principaux théâtres de la confrontation entre chiites et sunnites.

Pour l’heure, aucun signe n’indique que Téhéran soit prête à un quelconque compromis sur cette question. Visiblement, ce n’est pas un hasard si le Kremlin a catégoriquement refusé de commenter les informations selon lesquelles John Bolton et Vladimir Poutine auraient discuté d’un retrait éventuel des troupes iraniennes de Syrie.

Un « échange » sur l’Ukraine ?

L’Ukraine sera un autre thème majeur du sommet d’Helsinki. Lors d’une récente audience au Sénat, le représentant démocrate du Connecticut, Chris Murphy, a demandé au secrétaire d’État américain Mike Pompeo d’expliquer le sens de l’annonce de Donald Trump sur l’éventualité d’un retour de la Russie au G8, même si Moscou « ne quittait pas l’Ukraine ». Le secrétaire d’État a répondu qu’il pouvait envisager « une série d’échanges, à l’issue desquels un tel retour serait possible et légitime ». Le mot clé de cette mystérieuse déclaration, est évidemment « échanges ».

Toutefois, obtenir un quelconque compromis sur l’Ukraine semble encore plus difficile que sur la Syrie. La Russie n’a jamais promis et ne promettra jamais de confier le sort des républiques autoproclamées de Donetsk et Lougansk à Kiev, et encore moins de rendre la Crimée à l’Ukraine. Dmitri Peskov l’a déjà indiqué : la question de la Crimée ne sera pas débattue à Helsinki. Les États-Unis, de leur côté, ont commencé à livrer des armes létales à Kiev, ce qui n’a rien d’un signe avant-coureur de quelconques concessions.

 

Exercice militaire en Crimée. Crédits : mil.ru
Exercice militaire en Crimée. Crédits : mil.ru

Si les négociations d’Helsinki peuvent faire avancer les choses, c’est uniquement sur la question d’un déploiement de casques bleus de l’ONU dans le Donbass, Moscou n’étant pas opposée un élargissement de leur mandat dans la zone de conflit.

« Désolé, mon cher Vladimir, tu comprends bien que tout ne dépend pas de moi. Les sanctions contre la Russie sont une décision de ce foutu Congrès! »

À Moscou, personne ne s’attend non plus à un assouplissement de la position américaine sur les sanctions, même si Trump y aurait un intérêt personnel : les sanctions, au fond, pénalisent avant tout les milieux d’affaires, dont il est issu. Mais à Helsinki, le président américain dira vraisemblablement à son homologue : « Désolé, mon cher Vladimir, tu comprends bien que tout ne dépend pas de moi. Les sanctions contre vous sont une décision de ce foutu Congrès ! »

Ainsi, le sommet d’Helsinki ne débouchera sur aucun compromis substantiel. Est-il pour autant inutile ? Non, car les deux dirigeants en ont autant besoin l’un que l’autre : Vladimir Poutine, afin de montrer au monde qu’il n’est pas un paria ; Donald Trump, pour surfer sur son succès diplomatique au lendemain de sa rencontre avec Kim Jong-un à Singapour et continuer à prouver qu’il sait s’entendre même avec les « bad guys ». Et dans un contexte où les relations bilatérales ne se sont jamais aussi mal portées, ce simple intérêt mutuel est important en soi.

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