Le football et l’âme russe

L’écrivain Sergueï Dovlatov affirmait que pour l’homme soviétique, le football et le hockey remplaçaient la religion et la culture… Il exagérait, bien sûr : l’éventail des centres d’intérêt des citoyens d’URSS était un peu plus large. Mais ces deux sports ont effectivement toujours été très aimés. La passion du hockey est compréhensible : le climat, les succès de l’équipe nationale, notamment au terme de luttes acharnées contre les Canadiens dans les années 1970… les Russes n’avaient tout simplement pas le choix. Même à la fin de sa vie, ma grand-mère, médecin dans une polyclinique rurale, était impossible à décrocher de la télévision lors des retransmissions de matchs. Et pourtant, c’est le football qui l’emporte dans le cœur des supporters, en URSS comme en Russie. Le football, c’est le sport numéro un, la grande passion, et aussi, souvent, de la douleur.

Le « jeu anglais » conquiert la Russie dès l’époque de l’Empire. La mode vint, dit-on, du port d’Odessa, importée par les marins britanniques. Au début du XXe siècle, des clubs se forment un peu partout dans le pays, jusque dans les petites villes de province. L’équipe russe participe même aux Jeux olympiques de 1912 (la Coupe du monde n’existe pas encore), mais en revient bredouille. La même année, le pays se dote d’une Union russe de football, qui rassemble 150 clubs.

« Le premier long-métrage soviétique sur le sport est consacré au football. Il sort en 1937, année terrible, à l’apogée des répressions »

La passion des Russes d’avant 1917 pour le football est le sujet du film Garpastum, d’Alexeï Guerman junior (2005). Elle apparaît aussi, en filigrane, dans un film de guerre soviétique culte Le Fourgon vert (1983), qui décrit la vie des faubourgs d’Odessa juste après la révolution.

Première Guerre mondiale et révolution, avènement d’un État totalitaire et culte de la personnalité, grande terreur stalinienne et nouvelle guerre mondiale… : l’histoire mouvementée de la Russie au XXe siècle s’écrit aussi dans le sport. Dans l’URSS d’avant-guerre, l’engouement pour le football perdure et grandit. Le premier long-métrage soviétique sur le sport ‒ Le Gardien, de Simion Timochenko ‒ lui est consacré. Ce film joyeux sort d’ailleurs en 1937, année terrible, à l’apogée des répressions. Le premier championnat d’URSS de football s’est déroulé un an plus tôt, en 1936, et les footballeurs sont déjà des idoles populaires. Mais ils ne sont pas plus épargnés que les citoyens ordinaires : les frères Starostine, fondateurs du club moscovite Spartak, grand favori des Russes jusqu’à nos jours, passent par les camps staliniens.

Cadre du film Le Gardien, de Simion Timochenko. Crédits : archives
Cadre du film Le Gardien, de Simion Timochenko. Crédits : archives

Le film Le Gardien est aussi emblématique de l’organisation du sport soviétique. Le personnage principal, simple ouvrier agricole, se découvre des talents de gardien de but hors pair en jonglant avec les pastèques qu’il charge sur des péniches de transport… Officiellement, l’URSS n’a pas de sportifs professionnels. Les athlètes sont employés d’unions sportives rattachées à divers ministères, qui les salarient en tant que fonctionnaires, militaires ou ouvriers… En pratique, évidemment, ils passent leurs journées à s’entraîner. Mais ce statut permet aux sportifs soviétiques, footballeurs compris, de réaliser des performances exceptionnelles lors de compétitions internationales en principe réservées à des amateurs, comme les Jeux olympiques, à l’époque.

En 1946, l’URSS intègre la FIFA, et l’équipe soviétique de football peut participer aux Jeux olympiques, puis aux championnats d’Europe et du monde. Aux JO, la sélection soviétique remporte deux médailles d’or et trois de bronze. En Coupe d’Europe, elle est une fois championne, en 1960, et se classe trois fois deuxième. Le meilleur classement de l’URSS en Coupe du monde est une quatrième place, en 1966.

Héritière de la sélection soviétique, l’équipe de la Russie contemporaine, formée en 1991, est loin d’égaler ces succès. La troisième place du Championnat d’Europe, en 2008, est la plus belle performance de son histoire. Quant à la Coupe du monde ‒ jusqu’à cette année ‒, les rares fois où l’équipe russe est parvenue à se qualifier, elle n’est jamais sortie des matchs de poules.

Le football en URSS : une bouffée de liberté

Dans les années 1970 et 1980, les citoyens soviétiques n’ont qu’une très vague idée de ce qu’est le football mondial. Il n’est pas question pour les joueurs de faire carrière à l’international, et la télévision ne retransmet pas les championnats des autres pays. Les fans russes de foot n’aperçoivent les stars occidentales que lors des compétitions internationales auxquelles participent les équipes soviétiques (notamment les championnats interclubs, sans grand succès, d’ailleurs), ainsi que lors de matchs amicaux organisés par l’URSS avec des clubs étrangers. Ce qui ne les empêche pas de soutenir les leurs avec ferveur.

Rencontre Spartak contre CSKA. Crédits : Archives
Rencontre Spartak contre CSKA. Crédits : Archives

Dans les années 1980, les clubs de football nationaux sont en effet l’objet d’un véritable culte en URSS. Pour un adolescent de l’époque, supporter telle ou telle équipe est un élément quasi obligatoire de construction identitaire et de socialisation. Il est presque impossible de se faire des amis si l’on ne soutient pas la bonne équipe ou, pire, si l’on ne s’intéresse pas au football… De façon totalement autonome, les supporters soviétiques suivent le même chemin que leurs confrères occidentaux, inventant des cris et des chants et, naturellement, réglant régulièrement leurs différents à coups de poing. Ils fabriquent eux-mêmes leurs attributs de fans. Des objets aussi simples que des badges de clubs sont rares ; quant aux écharpes aux couleurs des équipes, que l’on voit aujourd’hui partout, elles relèvent du rêve inaccessible. En 1984, après sa victoire en championnat interclubs, le Zenith Leningrad sort des sacs plastiques portant sa marque. Le phénomène frappe tellement la société que les supporters qui les exhibent partout sont immédiatement surnommés : mechki, « les sacs ». Et pour longtemps.

« Dans ce pays où toute activité est soit idéologisée, soit sévèrement contrôlée, le football est un exutoire, une fenêtre sur un espace de liberté. »

À l’époque, les footballeurs inspirent des films, des romans, des poèmes, et pas seulement aux artistes officiels : le poète non-conformiste pétersbourgeois Oleg Grigoriev est l’auteur d’un long poème intitulé simplement : Football. Les chorales de pionniers et le rocker underground Mike Naoumenko chantent le foot… Cette passion réunit ouvriers et intellectuels, comme dans le reste du monde : « A l’instar de l’ulcère, ça frappe aussi bien le riche que le pauvre », écrivait Umberto Eco à propos des tifosi, les supporters italiens.

Mais que signifie le football pour les Russes d’alors, que leur apporte-il ? D’abord, le football est un jeu d’une beauté, d’une complexité et d’une finesse divines. Le football soviétique est vigoureux, dynamique, il a ses propres stars, comme Lev Iachine, pour les anciens, ou Oleg Blokhine et Fiodor Tcherenkov, pour les plus jeunes. « Des comme ça, on n’en fait plus ! », vous disent aujourd’hui les uns et les autres, dans un soupir…

Lev Iachine reçoit le ballon d'or. 1963. Crédits : Archives
Lev Iachine reçoit le ballon d’or. 1963. Crédits : Archives

Ensuite, dans un pays captif, où toute activité est soit idéologisée, soit sévèrement contrôlée, le football est un exutoire. Une fenêtre sur un espace de liberté, où l’on n’est pas tenu de rejouer en permanence le combat pour la victoire du communisme dans le monde entier.

Son club favori, on peut se contenter de le soutenir. Et l’on entre alors dans une communauté débarrassée de la coquille idéologique qui enveloppe tout le reste. On échappe aux tracas d’un quotidien pénible, on a le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que sa propre existence morose.

Le parti communiste fichait la paix aux supporters. Là, toutes les hiérarchies soviétiques complexes étaient abolies, le tourneur-fraiseur et l’enseignant tremblaient ensemble dans les tribunes du stade. Et, surtout, personne ne vous obligeait à rien.

Les Soviétiques choisissaient leur club favori ou se le transmettaient de père en fils en toute liberté, indépendamment de toute instance. Cet amour était une révolte silencieuse, une façon de sortir de l’enclos dans lequel l’État s’efforçait, partout ailleurs, de parquer les individus.

On pouvait se réunir et communier hors de toute pression du pouvoir, sans devoir viser des réalisations supérieures, loin de la sempiternelle propagande soviétique. On aimait son football et son club, en toute simplicité.

Le football en Russie : du marasme à la fête

Après la chute de l’URSS, la Russie a tout fait pour mener une vie européenne normale. Non sans douleur. Le football n’a pas fait exception, et la douleur fut vive. Les joueurs russes ont intégré des clubs étrangers, et nous avons, nous aussi, recruté nos mercenaires. Les chaînes sportives retransmettent aujourd’hui tous les grands championnats et tournois interclubs européens et mondiaux. Résultat, nous avons pris conscience du niveau plus que moyen du football russe. Et ce constat nous a fait mal.

Supporters Russes. Crédits : sport-express.ru
Supporters Russes. Crédits : sport-express.ru

De fait, si les clubs nationaux avaient toujours autant de supporters et si les insignes pour les fans se vendaient désormais à tous les coins de rue, la passion des Russes pour leur football semblait éteinte. La Russie postsoviétique avait, en outre, découvert une face sombre du jeu : le hooliganisme et ses groupes de supporters ultra-organisés, plus soucieux d’en découdre avec les bandes adverses que de suivre le déroulement des matchs. Les hooligans russes sont même devenus tristement célèbres, notamment au lendemain de combats de rue d’une extrême violence contre les Anglais, à Marseille, en marge de l’Euro-2016.

Parallèlement, l’équipe russe ‒ à l’exception notable de sa qualification en demi-finale de l’Euro-2008 ‒ a enchaîné les échecs stupides et les défaites cuisantes. Les joueurs de la sélection nationale sont constamment raillés, insultés, traités de boiteux et de jambes de bois, ce qui n’empêche pas le pays, à chaque grande compétition, d’espérer un miracle… Les supporters soviétiques ne souffraient pas d’un tel complexe : à l’époque, personne n’aurait songé à se moquer de l’équipe nationale.

« La Coupe du monde-2018 a rendu aux Russes leur ancien amour du football. Elle a refait rimer football et liberté. »

Ces dernières années, enfin, comme au bon vieux temps de l’URSS, l’État essaie de nouveau d’utiliser le football à des fins de communication et de propagande. Le moindre petit succès de l’équipe nationale est présenté comme une victoire majeure, et l’échec suivant, comme une tentative de sabotage de la part de joueurs irresponsables et mauvais patriotes…

Mais la Coupe du monde-2018 est arrivée, et rien ne sera jamais plus pareil.

Bien sûr, la propagande étatique va aussi vouloir s’en saisir ; bien sûr, nous aurons droit au couplet sur les meilleurs stades du monde, l’organisation exceptionnelle et l’équipe arrivée en quart de finale pour la première fois de son histoire

Mais peu importe ! Cette Coupe du monde a rendu aux Russes leur ancien amour du football. Elle a refait rimer football et liberté. Dans les rues des villes hôtes, la fête est éternelle, et les Russes – auxquels la télévision raconte depuis des années que l’Occident n’a rien d’autre à leur offrir que pression, chantage et menace ‒ accueillent les supporters étrangers à bras ouverts, joyeusement.

Supporters russes. Crédits : Twitter @Teamrussia
Supporters russes. Crédits : Twitter @Teamrussia

Et c’est bon signe. C’est le signe que la « majorité conservatrice », dont le pouvoir et l’opposition nous rebattent les oreilles, cette partie de la population russe dont ils prétendent défendre les intérêts pour justifier tous leurs échecs politiques, parfois destructeurs, n’existe pas. Elle n’est qu’un mythe, une construction médiatique. Il n’y a pas la moindre  « majorité conservatrice » en Russie ; il n’y a que des gens normaux, qui désirent une vie et des joies normales.

Et c’est au football que nous devons d’avoir dissipé ce mythe.

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