Kouzma Petrov-Vodkine, l’icône rouge

Le Musée russe de Saint-Pétersbourg accueille actuellement une grande exposition consacrée au peintre et graphiste Kouzma Petrov-Vodkine, figure majeure de l’avant-garde russe. Près de deux cent cinquante œuvres issues des collections du Musée russe, de la galerie Tretiakov de Moscou, du musée de Khvalynsk, ville natale de l’artiste, ainsi que d’autres musées russes et de collections privées, y sont présentées à l’occasion du 140e anniversaire de la naissance du peintre.

Kouzma Petrov-Vodkine n’a pas été à l’honneur de beaucoup d’expositions personnelles, ni de son vivant ni après sa mort. La dernière exposition de ses œuvres, organisée de son vivant, remonte à 1936, soit trois ans avant sa mort. La suivante s’est tenue trente ans plus tard : en 1966, le Musée russe a présenté au public une rétrospective de ses œuvres. En 1978, le musée a célébré le centenaire du maître avec une nouvelle exposition.
Et voici que quarante ans plus tard les visiteurs du Musée russe ont de nouveau l’occasion d’apprécier la riche personnalité de ce grand artiste russe. L’exposition, qui se tient dans l’aile Benois, est composée de façon à ce que les visiteurs puissent admirer l’étendue de l’œuvre du peintre, de ses travaux d’étudiant à Paris à ses œuvres plus mûres, devenues des canons de l’art russe du XXe siècle, en passant par son engouement pour l’art italien de la Renaissance.

Autoportrait de Kouzma Petrov-Vodkine (1926-1927).
Autoportrait de Kouzma Petrov-Vodkine (1926-1927).

Un destin russe

Kouzma Petrov-Vodkine naît à Khvalynsk (région de Saratov) dans une famille de cordonniers. Il ne suit toutefois pas les traces de son père : sous l’influence de peintres d’icônes locaux, il se passionne pour le dessin. Après l’école secondaire, il poursuit ses études à Samara, où il s’inscrit à un cours de peinture et de dessin donné par le peintre Fiodor Bourov.
Avant la fin de ses études, Petrov-Vodkine retourne à Khvalynsk, où le destin lui donne un coup de pouce : les dessins du jeune talent attirent l’attention de l’architecte pétersbourgeois Robert Meltzer, qui prend le futur peintre sous son aile et l’emmène étudier à l’Académie d’art et d’industrie Stieglitz, à Saint-Pétersbourg.

Entre 1897 et 1900, Petrov-Vodkine étudie à l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou, chez le peintre Valentin Serov. De 1905 à 1908, il visite Paris, l’Italie et l’Afrique du Nord. Après la révolution de 1917, il travaille en tant que graphiste et scénographe, écrit des récits, des nouvelles, des pièces et des essais. Petrov-Vodkine est également l’un des réorganisateurs du système d’éducation artistique dans le pays : entre 1918 et 1933, il enseigne dans différents ateliers et des instituts. En août 1932, il est élu premier président de l’Union des peintres soviétiques de Leningrad. Il décède de la tuberculose en 1939.

« Le cheval rouge joue le rôle du « Destin de la Russie », que son cavalier, frêle et jeune, ne peut maîtriser. »

L’exposition ouverte aujourd’hui au public témoigne de son parcours artistique : « Les œuvres et les travaux présentés donnent d’emblée une idée de la grande maîtrise de Petrov-Vodkine, explique Natalia Kozyreva, responsable du département de dessin du Musée russe. On voit, au premier coup d’œil, les différentes étapes de son évolution en tant que peintre : les bases acquises à l’école de peinture d’icônes, le professionnalisme dû à l’enseignement de Valentin Serov ainsi que l’académisme français et sa passion pour l’Italie. »
La première salle contient également des travaux inconnus du public et des critiques d’art. Parmi eux, La Crucifixion (1910), esquisse à l’aquarelle réalisée pour l’église de l’Élévation de la Croix de Khvalynsk, et Garçons qui jouent (1916), peinture considérée comme perdue et redécouverte dans une collection privée.
Petrov-Vodkine a peint une série de nus sous l’influence de l’association « Le Monde de l’art » au début du XXe siècle. À l’époque, le tableau Le rêve (1910), sur lequel sont représentés trois corps nus (deux femmes regardent un homme en train de dormir), a provoqué l’indignation du très académique peintre Ilia Repine. Toutefois, les nus de Petrov-Vodkine sont, de l’avis des critiques d’art, son interprétation des sujets bibliques sous l’influence du symbolisme russe.

Le rêve (1910).
Le rêve (1910).

Parmi les œuvres présentées se trouve une véritable icône : Madone à l’enfant. Le réveil  (1922). De petit format, elle a été réalisée par Petrov-Vodkine peu de temps avant la naissance de sa fille Elena et a été consacrée à l’église.

« Les autorités soviétiques se montrent très tolérantes envers l’artiste : en 1924, il fait partie des rares élus auxquels est confiée la tâche de représenter Lénine sur son lit de mort. »

La salle suivante s’ouvre sur ce qui est peut-être le plus célèbre tableau de Petrov-Vodkine : Le Cheval rouge au bain.
« Lorsque, dans les années 1960, j’ai vu ce tableau pour la première fois, j’ai été bouleversée. Il est devenu pour moi le symbole de la peinture, se souvient Natalia Kozyreva. Je n’ai plus jamais rien vu d’aussi expressif dans sa force et son éclat. Il ne comporte rien de superflu. C’est l’incarnation du rêve juvénile. La couleur rouge est le symbole de la vie, du sang. Personne ne savait alors que l’avenir serait aussi sanglant. »

« La Russie, lavée par le sang »

Comme l’écrit le peintre dans ses mémoires, cette toile est influencée par les icônes de Nijni-Novgorod. C’est probablement pour cette raison que le cheval est flamboyant, tel celui de Georges de Lydda. Les critiques soulignent que le cheval rouge joue ici le rôle du « Destin de la Russie », que son cavalier, frêle et jeune, ne peut maîtriser.
À toutes les étapes de la vie de Petrov-Vodkine, on relève des motifs religieux dans ses œuvres, notamment dans le cycle de toiles révolutionnaires présentées dans la salle suivante de l’exposition. Son tableau 1918 à Petrograd, presque aussitôt rebaptisé La Madone de Petrograd, symbolise, bien sûr, la maternité, l’espoir, l’œuvre divine. Mais il représente aussi une femme ayant accepté son destin tragique dans une Petrograd affamée. « Pourquoi Dieu ne donne-t-il des forces qu’à nous, les affamés : les chevaux sont rares, on mange des moutons, des chiens et des chats. Ne parlons même pas des prix », écrit le peintre dans ses Mémoires alors qu’il travaille au tableau.

La Madone de Petrograd (1920).
La Madone de Petrograd (1920).

« Le cousin du peintre est envoyé en camp pour des lettres reçues de Paris. »

Dans les années 1920, malgré l’épouse française du peintre et ses fréquents voyages à Paris, les autorités soviétiques se montrent très tolérantes envers lui : ses œuvres sont constamment exposées à l’étranger, où elles représentent le « nouvel art soviétique ». En 1924, il fait partie des rares élus auxquels est confiée la tâche de peindre Lénine sur son lit de mort.

Les angoisses de la « Grande Terreur »

Il sera tout de même arrêté, mais immédiatement relâché après l’intervention d’Anatoli Lounatcharski, commissaire du Peuple à l’Instruction publique. En revanche, son cousin est envoyé en camp pour des lettres reçues de Paris. L’artiste connaît donc bien les craintes et les angoisses qu’éprouvent des millions de citoyens soviétiques quand s’instaure la « Grande Terreur ». Il réussit à les exprimer dans ses tableaux Angoisse (1934) et L’emménagement (1937).

L’emménagement (1937).
L’emménagement (1937).

Sur le premier, un homme regarde avec méfiance, la nuit, par la fenêtre ; sa femme se tient immobile au milieu de la pièce dans l’attente d’un coup frappé à la porte. Sur le second, un grand appartement dont les anciens propriétaires ont été expulsés et où est célébré l’emménagement des maîtres de la vie : les prolétaires, les soldats, l’élite du Parti.

Visages aimés

Au cours des premières années postrévolutionnaires, l’artiste réalise presque exclusivement des portraits de femmes : elles incarnent pour lui l’harmonie du monde. On trouve dans son œuvre un grand nombre de portraits de sa mère, de sa femme et de sa fille chérie Elena.
Le portrait d’Anna Akhmatova, réalisé en 1922, occupe une place particulière. On sait que la poétesse elle-même en fut insatisfaite : elle le qualifia de « raté » et de « peureux ». Ce portrait caractérise le style de Petrov-Vodkine à cette époque : une tête large, des teintes contrastées, le langage parcimonieux de la peinture d’icônes. Le chagrin qui se lit sur le visage d’Anna Akhmatova est religieux. Un an plus tôt, son ex-mari, le poète Nikolaï Goumiliov, a été fusillé.

Égaux devant la mort

Une autre salle est consacrée à un thème crucial pour Petrov-Vodkine : l’interprétation philosophique de la mort. Plusieurs de ses œuvres y sont réunies pour la première fois : La mort du commissaire (1918), réalisée à l’occasion du dixième anniversaire de l’Armée rouge, Sur la ligne de feu (1916) et Après le combat (1923).

Sur la ligne de feu (1916).
Sur la ligne de feu (1916).

« Le commissaire a les yeux fermées : athée, il a déjà rejoint les ténèbres du néant. Le jeune officier de l’armée impériale, lui, a les yeux ouverts : la lumière de l’éternité brille devant lui. »

« Pour Petrov-Vodkine, il n’y a ni Rouges ni Blancs, les poses, mouvements et silhouettes sont identiques, explique Natalia Kozyreva. Le peintre a réussi à mettre en pause l’instant où les hommes meurent. Ils sont à la fois encore debout et déjà dans les cieux, ils quittent ce monde. »
Beaucoup de critiques d’art comparent Après le combat à l’icône de la Trinité d’Andreï Roublev. Sur la toile de Petrov-Vodkine, trois personnages sont également assis autour d’une table. Mais si, sur l’icône de Roublev, l’Esprit Saint est présent de manière invisible, sur le tableau de Petrov-Vodkine, un homme décédé, presque immatériel, transparaît derrière les commissaires assis. Il s’agit d’un rappel de son tableau plus ancien Sur la ligne de feu : d’un même geste, le commissaire rouge et l’officier de l’armée impériale pressent une main contre leur torse ; tous deux ont la tête rasée ; ils portent le même ceinturon, la même veste… À un détail près. Le commissaire a les yeux fermés : athée, il a déjà rejoint les ténèbres du néant. Le jeune officier, lui, a les yeux ouverts : la lumière de l’éternité brille devant lui.

Après le combat (1923).
Après le combat (1923).

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