Instagram plus fort que Russia Today

Des centaines de milliers d’étrangers découvrent la Russie à l’occasion de la Coupe du monde de football. Une situation inédite dans l’histoire du pays et une opportunité inespérée pour sortir celui-ci de l’impasse internationale dans laquelle il se trouve, nous explique Igor Porochine du Centre Carnegie de Moscou.

Il y a une douzaine d’années, alors que le prix du pétrole atteignait tous les jours un nouveau seuil historique et que l’économie russe rivalisait avec la croissance chinoise, les conseillers de Vladimir Poutine lui soumirent un plan pour réaliser – enfin ! –, au XXIe siècle, le rêve de Pierre le Grand : faire entrer la Russie dans le club des pays les plus avancés de la planète.

C’était un plan en trois points, reposant sur des cérémonies rituelles, un peu à la façon des membres de la famille Romanov qui, jadis, épousaient d’autres têtes couronnées d’Europe dans le but de renforcer leur pouvoir : construire une piste de Formule 1, accueillir les Jeux olympiques d’hiver, puis sceller la victoire en organisant le plus grand événement médiatique mondial : la Coupe du monde de football.

« Pendant les JO de Sotchi, Vladimir Poutine réfléchissait au dilemme le plus shakespearien de son règne : prendre ou ne pas prendre la Crimée ? »

Ils auraient pu se passer du premier point. Saisis, comme pratiquement tous les Russes des années 2000, d’une fièvre consumériste, les conseillers du président considéraient les courses automobiles comme le summum de l’évolution technologique. Il fallut deux crises économiques successives pour qu’en 2005, juste après l’ouverture du circuit de Sotchi, ils comprennent le caractère superflu de cet investissement.

Circuit de Grand Prix et Parc olympique à Sotchi. 2014. Crédits : hmgsites.net

Les Jeux olympiques de Sotchi en 2014 ont, eux aussi, accouché d’un résultat mitigé. Le gain espéré en termes d’image internationale fut gâché par la crise ukrainienne, puis totalement étouffé par un gigantesque scandale de dopage, ces deux événements ajoutant à l’isolement politique croissant de la Russie.

Alors que la cérémonie d’ouverture des JO donnait l’image d’une Russie intégrée à la communauté internationale, Vladimir Poutine réfléchissait au dilemme le plus shakespearien de son règne : comment répliquer à l’implication des Occidentaux – irresponsable à ses yeux – dans la révolution ukrainienne ? Prendre ou ne pas prendre la Crimée ? Le 23 février, au dernier jour de l’olympiade de Sotchi, il prit sa décision et donna ses ordres à l’armée. Moins d’une semaine plus tard, la Russie contrôlait la péninsule, enfreignant par là même, la règle n° 1 de l’ordre mondial post-Seconde Guerre mondiale : l’intangibilité des frontières.

« On n’organise pas une Coupe du monde, attirant des centaines de milliers de touristes, dans un pays en état de siège. »

On connait la suite : la Russie devint une sorte de forteresse assiégée. Pourtant, le pays n’évoque en rien un bastion qui serait, à la fois, cerné par les forces du Bien et dirigé d’une main de fer par un tyran forçant son peuple à combattre contre son gré. On n’organise pas une Coupe du monde, attirant des centaines de milliers de touristes, dans un pays en état de siège.

La porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, revendique le chiffre hallucinant de deux millions de visiteurs. Même Londres, deuxième ville la plus visitée du monde, n’accueille que 800 000 personnes dans les semaines les plus actives de l’année. Un million environ de billets pour les matchs de football ont été vendus à l’étranger. Chaque supporter achetant en général deux ou trois billets, il semble plus réaliste de parler de plusieurs centaines de milliers de visiteurs. Néanmoins, jamais dans toute son histoire la Russie n’avait vu autant d’étrangers sur son sol. Beaucoup, à n’en pas douter, seront désormais des « agents bénévoles au service du Kremlin ».

Supporters étrangers à Moscou. Crédits : Tom Grimbert
Supporters étrangers à Moscou. Crédits : Tom Grimbert

Bien entendu, nous trouverons sur les réseaux sociaux quelques photos prises par un touriste suédois d’un alcoolique endormi au pied d’une clôture délabrée, avec cette légende : « Dans une petite ville russe, à 300 kilomètres de Moscou ». Mais ce ne sont pas les témoignages de ce genre qui auront le plus de succès.

C’est une caractéristique connue du tourisme international : les gens ne cherchent pas à vivre à l’étranger des expériences trop différentes de leur univers familier. Ce qui leur plaît, au contraire, c’est de poursuivre leurs pratiques de consommation habituelles dans un décor inhabituel. C’est la raison pour laquelle, par exemple, la rue Nikolskaïa, à deux pas de la place Rouge, est devenue le point de ralliement des supporters étrangers à Moscou. La fête s’étend dans les rues voisines mais ne déborde pratiquement pas du centre-ville.

« Personne n’aurait pu imaginer que la vie nocturne, l’alcool, la gueule de bois et le football seraient, un jour, un investissement d’avenir pour la Russie. »

Tous les doutes et les critiques exprimés à l’encontre de l’organisation de la Coupe du monde en Russie, toutes les déclarations politiques portant sur le respect des droits de l’homme dans le pays, les milliers d’articles écrits dans les meilleurs journaux par les plumes les plus acérées, seront écrasés, balayés par les millions de « Like » réagissant aux vidéos Instagram de Mexicains en train de faire la fête à Moscou ou de Péruviens en goguette à Saransk.

Supporters dans la fan zone de Moscou. Crédits : Tom Grimbert
Supporters dans la fan zone de Moscou. Crédits : Tom Grimbert

À l’international, c’est ainsi désormais que s’obtiennent prestige et influence. La Russie n’avait jamais reçu autant de « Like ». Jamais elle n’avait présenté au monde un visage aussi riche, radieux, solaire. Même Venedikt Yerofeïev (célèbre écrivain soviétique, auteur de Moscou-sur-Vodka) n’aurait pu imaginer que la vie nocturne, l’alcool, la gueule de bois et le football seraient, un jour, un investissement d’avenir pour la Russie. Le meilleur des investissements.

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