La révolution numérique à l’usage de l’histoire des révolutions

Plusieurs projets éducatifs en ligne ont vu le jour en Russie, créés par d’anciens journalistes, lassés du contenu et du format des médias traditionnels. Le Courrier de Russie revient sur les exemples les plus significatifs d’un phénomène qualifié, par ceux qui l’ont déclenché, de « typiquement russe ».

En novembre 2015, Mikhaïl Zygar, rédacteur en chef de la chaîne télévisée Dojd et ex-rédacteur en chef adjoint de Newsweek Russia, publie son premier livre : La cohorte du Kremlin (« Vsia kremliovskaïa rat »). L’essai, qui revient sur l’histoire récente de la Russie de Vladimir Poutine, figure très rapidement sur la liste des best-sellers. Surfant sur son succès, le journaliste de 37 ans démissionne de Dojd en décembre 2015 ‒ selon la rumeur, non sans certaines pressions du Kremlin, pas vraiment emballé par le livre ‒ pour se consacrer à des projets de vulgarisation historique. Mikhaïl Zygar justifie son départ par une forme de lassitude des médias d’actualité, auxquels il reproche de se focaliser sur des événements « dérisoires, dont tout le monde se fiche ».

Mikhaïl Zygar. Crédits : musée Erarta
Mikhaïl Zygar. Crédits : musée Erarta

1917. Histoire libre : le réseau social de la révolution

Un an plus tard, le 14 novembre 2016, le même Zygar lance le site internet « 1917. Histoire libre », consacré à la révolution russe. Le projet imagine à quoi aurait pu ressembler un réseau social en 1917. À partir de documents d’archives, Mikhaïl Zygar et son équipe créent 1 500 comptes de personnalités, journaux et institutions. Le résultat est créatif et très vivant : en temps réel, le tsar Nicolas II, Lénine, Trotski et les autres figures du temps postent sur leurs « pages » respectives des commentaires sur les déclarations des uns et des autres et les événements dramatiques qui ébranlent le pays.

« Personne ne lisait ces notes personnelles, longues mais très intéressantes. Je les ai adaptées à un format plus actuel. »

Mikhaïl Zygar explique avoir été inspiré par la lecture des journaux des membres de la famille impériale. « Personne ne lisait ces notes personnelles, longues, certes, mais très intéressantes. J’ai simplement eu l’idée de changer l’emballage : de les adapter à un format actuel, plus familier au lecteur d’aujourd’hui », explique le fondateur de « 1917. Histoire libre ».

Page d'accueil du site 1917. Histoire libre.
Page d’accueil du site 1917. Histoire libre.

Mais une idée ne suffit pas à lancer un projet : il faut de l’argent. Mikhaïl Zygar a de la chance : le concept plaît à Dmitri Zimine, président de la Dynasty Foundation, ex-PDG de la société Vympelkom, qui finance la création du site. Ce premier investisseur est rejoint par la société de hautes technologies Yandex et par la plus grande banque publique russe, Sberbank, qui fournissent à l’ancien journaliste « financement et savoir-faire ».

Le « réseau social de la révolution » est régulièrement mis à jour jusqu’à la fin de 2017. Parallèlement, Mikhaïl Zygar crée le studio « Histoire de l’avenir » pour élargir et développer son concept et d’autres projets de vulgarisation historique. « L’information, en particulier dans les médias, est cantonnée à des formats extrêmement conservateurs, estime-t-il. Et pourtant, nous disposons aujourd’hui d’une masse de possibilités pour expérimenter et inventer des formats proprement révolutionnaires. »

« Les manuels scolaires présentent l’Histoire comme un mélange de décrets étatiques, de descriptions de combats et de biographies de dirigeants »

En janvier 2018, le studio lance le jeu en ligne « La Carte de l’Histoire », qui propose aux utilisateurs de se mettre dans la peau de grandes personnalités du XXe siècle et de faire des choix, à leur place, en situation historique concrète. « Les manuels scolaires présentent l’Histoire comme un mélange de décrets étatiques, de descriptions de combats et de biographies de dirigeants, déplore Mikhaïl Zygar. Nous, nous racontons une histoire vivante, de gens en chair et en os. »

La Carte de l’Histoire consacre notamment un épisode à l’ingénieur Sergueï Koroliov, fondateur du programme spatial soviétique, génie de l’aéronautique au destin tragique, passé par les camps staliniens.

Quatre mois plus tard, en avril dernier, Mikhaïl Zygar lance le projet « 1968. Digital », consacré aux événements de 1968, « l’année qui a créé le monde tel que nous le connaissons ».

Chaque série met en scène des personnages et événements de l’année 1968 ‒ des révoltes étudiantes dans les rues de Paris, en mai, à l’invasion des troupes soviétiques en Tchécoslovaquie, au mois d’août ‒ comme s’ils se déroulaient de nos jours. « Imaginez qu’internet, les smartphones, les réseaux sociaux et les applications mobiles aient existé en 1968 », fantasment les créateurs du projet. Ainsi, François Truffaut correspond avec Jean-Luc Godard sur WhatsApp ou commente des images postées sur Instagram, et Salvador Dali Like les publications Facebook d’Andy Warhol, qui manque d’être assassiné à l’aide d’un revolver trouvé sur Google… Les événements, pourtant maintes et maintes fois décrits et pensés par les historiens, apparaissent sous un nouveau jour : ils prennent vie.

1968.Digital
1968.Digital

Le smartphone, « nouveau monde intérieur »

« 1968.Digital », présenté comme la « première série interactive pour téléphones mobiles », est effectivement unique en son genre. C’est le format vertical des vidéos qui les destine à être vues sur des appareils mobiles, alors que l’interactivité fonctionne par le biais de multiples liens, dans chaque épisode, vers d’autres petits films de la série. Il s’agit, enfin, du premier projet international du studio de Mikhaïl Zygar, en association, pour l’heure, avec le web media Buzzfeed aux États-Unis, et avec l’INA en France.

« Le smartphone a remplacé notre monde intérieur : c’est là que les gens tombent amoureux, s’affrontent, écrivent des poèmes. »

Tous les projets de Mikhaïl Zygar s’adressent à un public qui maîtrise le langage de l’ère d’Internet et du multimédia. Le journaliste estime en effet que la plupart des médias actuels sont conçus et alimentés par des gens d’un certain âge pour des gens d’un certain âge, ignorant la jeunesse, à la différence des formats qu’il invente : « Le smartphone a remplacé notre monde intérieur : c’est là que les gens tombent amoureux, s’affrontent, écrivent des poèmes, dit le journaliste. De fait, il nous devient plus facile de comprendre les héros d’hier, leurs émotions et leur pensée, en les suivant sur Instagram, WhatsApp ou Twitter. »

Retour aux classiques

Ces nouveaux projets associant le numérique à la pédagogie n’ont toutefois pas nécessairement un format « révolutionnaire ». C’est même l’inverse pour le site Polka.Academy, « projet pédagogique consacré aux œuvres les plus importantes de la littérature russe ». Le journaliste et chroniqueur Iouri Saprykine, persuadé que le public s’est déjà lassé du tout technologique et des réseaux sociaux, a créé ce qui ressemble «  à un grand livre sans fin ». Du point de vue du nombre de visites, le format est loin d’être idéal, reconnaît Saprykine, mais l’expérience, pour les utilisateurs, est comparable à la lecture d’un vrai livre. Et les gens apprécient, assure l’ex-rédacteur en chef de la revue Afisha.

Iouri Saprykine. Crédits : Wikimedia
Iouri Saprykine. Crédits : Wikimedia

« Les gens ne cesseront jamais de lire des livres et d’aller chercher sur internet ce qu’ils veulent dire. »

Dans un format « questions-réponses », Polka (« Rayonnage ») revient sur la genèse de la création, l’histoire de l’écriture et le contexte historique de 108 grands classiques de la littérature russe.

L’idée, née d’une forme de frustration, est venue à Iouri Saprykine, il y a deux ans : « Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï sont vénérés en Russie comme des saints, mais personne ne les lit !, juge le créateur de Polka. Et nos hommes politiques encore moins que les autres : la dernière fois qu’ils se sont souvenus de l’existence des classiques russes, c’est quand ils ont passé leur bac. »

Iouri Saprykine compare Polka à un « guide touristique » : « On n’en pas besoin tous les jours, juste quand on va au musée. » Selon le créateur du site, les lecteurs contemporains sont un peu perdus face à la complexité de la littérature classique, ils veulent « qu’on les prenne par la main » en leur fournissant des explications.

Alexandre Pouchkine, Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski représentent le cœur de la littérature russe classique du XIXe siècle. Crédits : Archives
Alexandre Pouchkine, Léon Tolstoï et Fiodor Dostoïevski représentent le cœur de la littérature russe classique du XIXe siècle. Crédits : Archives

Fatigués de la politique

Sous sa forme actuelle, Polka.Academy n’est qu’une première étape, assure Iouri Saprykine, qui prévoit de le rendre plus interactif et de l’élargir à la poésie russe, aux livres pour enfants et à la littérature étrangère. « Tout dépendra des financements », confie-t-il. Si les mécènes du site actuel décidaient de populariser la littérature classique, ils pourraient montrer moins d’intérêt pour les autres projets. Pourtant, Iouri Saprykine demeure confiant : « Il y aura toujours de la demande. Les gens ne cesseront jamais de lire des livres et d’aller chercher sur internet ce qu’ils veulent dire. »

« Les Russes sont fatigués du débat politique et se réfugient dans la conversation philosophique. »

Pour le journaliste, le succès de ces projets pédagogiques en ligne est un phénomène typiquement russe, qui s’explique par « la dérive autoritaire du pouvoir » : « Les Russes sont fatigués du débat politique et se réfugient dans la conversation philosophique. »

« À la fin, j’avais l’impression de réécrire un seul et même article à chaque fois, avoue-t-il à propos de son expérience à la tête d’Afisha, où il commentait régulièrement l’actualité politique. C’est ce qui m’a décidé à partir : je voulais, en quelque sorte, écrire dans un autre cycle temporel. »

Iouri Saprykine ne doute pas que cette prise de conscience soit partagée : « Les gens ne veulent plus perdre leur temps et leur vie à critiquer le pouvoir. Ils s’intéressent à des choses plus profondes. »

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