Les immigrés : un sujet encore tabou en Russie

L’actrice kazakhe Samal Esliamova a décroché le prix d’interprétation féminine au Festival de Cannes pour son rôle dans Ayka de Sergueï Dvortsevoï. Ce film raconte la vie d’Ayka, une émigrée kirghize à Moscou. Est-il facile d’être un immigré en Russie ? Voilà une question très actuelle que le cinéma russe n’a quasiment jamais abordée. Quel rôle jouent les travailleurs immigrés, en particulier ceux originaires d’Asie centrale, dans l’économie du pays et quelle place occupent-ils dans la hiérarchie sociale ?

Une maternité moscovite. Délaissant son nouveau-né en pleurs, une jeune mère se dirige vers les toilettes de l’hôpital, sa veste sous le bras. Après l’avoir enfilée à toute vitesse, elle sort par la fenêtre des toilettes tandis qu’une tempête de neige fait rage à l’extérieur.

C’est sur cette scène que s’achève la bande-annonce du film Ayka, dont la première en Russie est prévue à l’automne 2018. Les spectateurs ne peuvent, pour l’heure, connaître la suite de l’histoire qu’en lisant les articles des critiques de cinéma qui ont assisté à sa projection lors du festival de Cannes.

On apprend ainsi que la jeune Ayka, immigrée kirghize de 25 ans vivant à Moscou, cumule les petits boulots dans l’espoir d’ouvrir son propre atelier de couture. Elle plume des poulets, travaille comme technicienne de surface dans une clinique vétérinaire et s’active dans une laverie automatique…

« Ayka est un personnage collectif, incarnant les immigrés originaires d’Asie centrale, dont le nombre, rien qu’à Moscou, avoisine le million et demi. »

N’ayant pas les moyens de louer un appartement, elle dort dans une chambre qu’elle partage avec d’autres d’immigrés. Il n’entrait pas dans ses projets de se retrouver enceinte et elle n’a pas le temps de s’occuper d’un bébé. Elle décide donc de l’abandonner à la maternité. Pourtant, la fibre maternelle finit par prendre le dessus…

Ayka dans l'hiver moscovite. Crédits : Extrait du film
Ayka dans l’hiver moscovite. Crédits : Extrait du film

Dans son film, le réalisateur russo-kazakh Sergueï Dvortsevoï soulève une question délicate pour la société russe : la vie des travailleurs immigrés. Ayka est un personnage collectif, incarnant les immigrés originaires d’Asie centrale, dont le nombre, rien qu’à Moscou, avoisine le million et demi (chiffres officiels du ministère de l’Intérieur).

L’attrait des salaires russes

Selon les Nations-unies, la Russie fait partie des cinq pays comptant le plus d’immigrés. Il ne s’agit pas tant de réfugiés qui fuient des pays en guerre (il en vient aussi en Russie, mais moins massivement qu’en Europe) que de travailleurs immigrés. Nettoyage, construction, vente au détail, tels sont les secteurs d’activité traditionnellement occupés par des étrangers dans les grandes villes russes.

En 2018, le nombre d’immigrés venus s’installer en Russie s’élèvera à 343 000, selon le Service fédéral des statistiques (Rosstat). Il s’agit en premier lieu de ressortissants d’Asie centrale et du Caucase du Sud, anciennes républiques soviétiques (à l’exception de la Géorgie) avec lesquelles la Russie a instauré un régime sans visa. Les salaires russes leur permettent ‒ tout en se logeant dans des conditions le plus souvent déplorables ‒ d’envoyer de l’argent à leur famille restée dans leur pays d’origine. Ces transferts contribuent d’ailleurs grandement à l’économie des pays d’Asie centrale. Au cours des trois premiers trimestres de 2017, le montant des virements bancaires depuis la Russie vers l’Ouzbékistan s’est monté à 2,63 milliards de dollars, vers le Tadjikistan à 1,66 milliard de dollars, vers le Kirghizistan à 1,58 milliard, selon la Banque centrale de Russie‒ soit, en moyenne, entre 30º% et 40º% du PIB de ces pays !

Aujourd’hui, le salaire moyen d’un ouvrier du bâtiment à Moscou est d’environ 50 000 roubles (707 euros), celui d’un livreur ou d’un manutentionnaire de 40 000 roubles (566 euros) et celui d’un vendeur varie de 30 000 à 60 000 roubles (entre 424 et 849 euros) en fonction du secteur d’activité. À titre de comparaison, en 2016, en Ouzbékistan, le salaire moyen était de 166 dollars (134 euros), selon les statistiques officielles.

Les immigrés sont non seulement un gage de croissance du PIB pour les pays d’Asie centrale, mais également une source de main-d’œuvre ‒ bon marché ‒ pour la Russie, où la population active ne cesse de se réduire. Selon le Centre d’études stratégiques, dirigé par le président de la Chambre des comptes de Russie Alexeï Koudrine, suite à la chute brutale de la natalité dans les années 1990, le pays devrait perdre entre 11 et 13 millions d’actifs d’ici à 2030.

Mais en dépit du manque de main d’œuvre qui ne cesse de s’aggraver, les travailleurs immigrés se heurtent à une multitude d’obstacles : la discrimination ‒ de nombreux Russes les considérant comme des voleurs d’emplois – et, généralement, l’impossibilité de défendre leurs droits devant les tribunaux russes.

Expulsion de clandestins par les forces antiémeutes. Crédits : Migranto.ru
Expulsion de clandestins par les forces antiémeutes. Crédits : Migranto.ru

À qui profite le travail illégal ?

Les migrants économiques des ex-républiques soviétiques ont commencé à venir gagner leur vie en Russie dès la chute de l’URSS. Ils ont obtenu en 2002, au terme de longs débats, un statut particulier leur permettant de bénéficier d’un permis de travail. Selon les statistiques, le nombre de permis délivrés est cependant bien inférieur à celui des travailleurs immigrés.

« En Russie, les travailleurs clandestins peuvent être arrêtés et expulsés du pays, alors que les employeurs restent exempts de tout reproche grâce aux pots-de-vin. »

Selon Svetlana Gannouchkina, présidente du Comité de soutien citoyen, une ONG s’occupant des problèmes de migration, la reconnaissance d’un statut et de droits pour les migrants est mal vécue par les fonctionnaires russes et les chefs d’entreprise. Il est plus rentable pour ces derniers d’embaucher des travailleurs clandestins et de leur verser un salaire de misère sans avantages sociaux ni assurances. « Les patrons de grandes entreprises ne craignent rien ni personne – ni les contrôles, ni la police, ni les fonctionnaires qui délivrent les permis de travail – car les pots-de-vin ont réponse à tout. Un travailleur clandestin ne fera pas valoir ses droits, d’autant qu’il n’a aucun document officiel à présenter », explique Mme Gannouchkina.

En cas de contrôle, toute la responsabilité incombe au travailleur, ajoute-t-elle : « Le système est tel que le travailleur clandestin peut être arrêté et expulsé, alors que l’employeur reste exempt de tout reproche grâce aux pots-de-vin. Ensuite, il lui suffit simplement de trouver un autre employé qui travaillera, lui aussi, illégalement. »

Une intégration difficile

La Russie ne dispose d’aucun système ou programme d’intégration qui permettrait aux immigrés de « s’immerger dans leur nouvel environnement », affirme Marina Obmolova, directrice du Centre d’intégration pour les réfugiés et les migrants « Takie je deti ». Beaucoup d’immigrés et de réfugiés maîtrisent peu, voire pas du tout, le russe.

Leurs enfants ont également leur lot de difficultés, par exemple, pour s’inscrire dans une école. Selon Mme Obmolova, « en plus des papiers habituellement demandés aux parents, les immigrés doivent présenter un document confirmant leur droit à séjourner en Russie », ce qui dans bien des cas est évidemment impossible.

« L’immigration ne fait pas encore partie du débat politique en Russie. »

La situation des immigrés et des réfugiés en Russie s’améliorera-t-elle à court terme ? Difficile, pour l’heure, de répondre à cette question, affirment les experts. L’immigration ne fait pas encore partie du débat politique en Russie. Ce constat pourrait toutefois changer avec la Coupe du monde de football.

La police d'Ekaterinbourg durant la Coupe du monde. Crédits : Migranto.ru
La police d’Ekaterinbourg durant la Coupe du monde. Crédits : Migranto.ru

Svetlana Gannouckina a assisté aux matchs organisés sur la place Rouge dans le cadre du Mondial, auxquels ont participé des réfugiés vivant en Russie : « J’ai vu les policiers sourire en regardant le match », commente-t-elle, précisant que les forces de l’ordre ne manifestent habituellement pas d’émotions positives à l’égard des réfugiés. « La façon la plus pragmatique de résoudre le problème des immigrés et des réfugiés est de faire preuve d’humanité », conclut l’experte.

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