Alvaro Vargas Llosa : « La Coupe du monde va aider la Russie à sortir de l’isolement »

Pour cette Coupe du monde 2018 en Russie, la FIFA a reçu plus de 670 000 demandes de billets en provenance d’Amérique du Sud. Le journaliste, politologue et écrivain péruvien Alvaro Vargas Llosa, fils de l’écrivain Mario Vargas Llosa, a assisté aux matchs à Moscou, Saint-Pétersbourg, Kazan et Samara. Il revient pour Le Courrier de Russie sur l’organisation de l’événement, ses équipes favorites et les liens, parfois indissociables, entre football et politique.

Alvaro Vargas Llosa. Crédits : BAE
Alvaro Vargas Llosa. Crédits : BAE

Le Courrier de Russie : Avant la Coupe du monde, les autorités de plusieurs pays occidentaux, en particulier le Royaume-Uni, ont tenté de convaincre leurs compatriotes de renoncer à se rendre en Russie pour des raisons de sécurité, évoquant la menace terroriste. Ces craintes étaient-elles justifiées ? Plus globalement, que pensez-vous de l’organisation de ce championnat ?

Alvaro Vargas Llosa : Tout d’abord, j’estime que personne ne devrait céder au chantage des terroristes, par exemple en renonçant à assister à des compétitions sportives à l’étranger. Sinon, précisément, ce sont les terroristes qui gagnent.
Quant à l’organisation de cette Coupe du monde en Russie, elle est parfaite ! Les villes hôtes ont été très bien choisies, et les infrastructures sont irréprochables. On est loin de l’improvisation crasse qui avait caractérisé l’organisation de la précédente Coupe du monde au Brésil, où certains chantiers n’étaient même pas terminés pour les premières rencontres. Les Russes sont même mieux préparés que l’Afrique du Sud, en 2010. Bien sûr, le pouvoir russe n’est pas idéal, il peut faire des erreurs sur le plan social et économique, mais en tout cas, le pays est capable d’organiser des fêtes sportives grandioses ! Nous avons pu nous en rendre compte.

« On sent une influence africaine dans l’équipe de France. »

LCDR : Football européen ou football latino-américain ? Quel jeu appréciez-vous le plus ?

A. VL. : Je dirais que j’ai une préférence pour le football latino-américain, mais tel qu’il est devenu, c’est-à-dire avec tout ce qu’il a emprunté à l’école européenne. Par exemple, j’adore le Championnat espagnol : c’est un football fortement influencé par les joueurs d’Amérique latine, et en même temps complètement contemporain, à l’européenne.

J’aime aussi beaucoup la sélection brésilienne : elle allie l’imagination, la créativité, une capacité d’improvisation permanente à la discipline et à l’organisation du jeu européen. Il est vrai que, pour l’instant, les Brésiliens n’ont bien joué que lors des matchs éliminatoires… Ce Mondial en Russie est intéressant : depuis le début, on voit de grandes équipes, comme l’Allemagne ou l’Argentine, essuyer de véritables fiascos, alors que des équipes sur lesquelles personne n’aurait misé un sou font des percées sensationnelles. La Sbornaïa russe, par exemple, montre un jeu de très haut niveau, elle fait mentir tous les pronostics.

La Sbornaïa russe, victorieuse contre l'Espagne. Crédits : Twitter @teamrussia
La Sbornaïa russe, victorieuse contre l’Espagne. Crédits : Twitter @teamrussia

LCDR : Que pensez-vous de l’équipe de France ?

A. VL. : On y sent une influence africaine, qui lui confère ce dont je parlais : la combinaison d’un football organisé et du jeu offensif, dynamique des pays en développement. J’aime l’équipe de France. Elle n’a pas pu montrer tout son potentiel au cours des premiers matchs, mais ensuite, elle a commencé à s’épanouir. Et je pense qu’elle a de grandes chances d’arriver en finale.

« Cette Coupe du monde aidera sans aucun doute la Russie à établir de nouvelles passerelles avec le reste du monde. »

LCDR : Les J0 de Sotchi, en 2014, étaient aussi très bien organisés. Mais tout l’impact positif qu’ils auraient pu avoir sur l’image globale de la Russie a été gommé par la crise ukrainienne. Cette Coupe du monde peut-elle l’aider à sortir de l’isolement ?

A. VL. : Je pense que c’est ce qui va se passer, au moins partiellement. Déjà, personne n’a boycotté l’événement. Et si les États-Unis s’étaient qualifiés, ils ne l’auraient pas boycotté non plus.
Londres en a évoqué la possibilité, à un moment, en raison des tensions avec Moscou, de l’affaire Skripal, etc., mais finalement, les Anglais sont venus. Et regardez autour de vous : la Russie est « occupée » par des supporters venus de tous les pays, de tous les continents, et pour eux, l’événement est une véritable fête, qui prend parfois des airs de carnaval, digne de celui de Rio…. Cette Coupe du monde aidera sans nul doute la Russie à établir de nouvelles passerelles avec le reste du monde.
Quant à l’après-Mondial, tout dépendra des relations Russie-États-Unis. J’ai le sentiment que Donald Trump veut sincèrement améliorer les choses. Son problème n’est pas la Russie, son ennemi n º1 est intérieur. Mais la grande enquête sur les liens prétendus de l’équipe de Trump avec Moscou est toujours en cours, et elle complique fortement la situation. Pour les adversaires du président américain, le moindre rapprochement avec la Russie serait perçu comme une confirmation que celui-ci est effectivement redevable à Poutine. Néanmoins, même dans ces conditions, je pense que Donald Trump a un intérêt personnel à rétablir des relations normales, cordiales avec les Russes.

« Trump, en tant que dirigeant, aimerait ressembler à Poutine »

LCDR : Un intérêt « personnel » ?

A. VL. : Oui, pour deux raisons. Je pense que Donald Trump, en tant que dirigeant, aimerait ressembler à Poutine, même si cela peut paraître étrange, voire insensé, dans cette démocratie libérale que sont les États-Unis. Mais toute sa carrière politique en témoigne et, avant cela, son expérience de businessman, décrite de façon si pittoresque dans son livre Art of the deal (« L’Art de la négociation ») : Donald Trump rêve d’un pouvoir présidentiel fort, qui mépriserait tout le système de contrepoids démocratiques. Évidemment, les institutions politiques américaines, développées et puissantes, rendent la chose impossible. Mais l’actuel président repousse toujours plus loin les limites, il cherche constamment à renforcer son pouvoir personnel. Et en cela, il ressemble au président Poutine. Trump apprécie le système politique russe.

Donald Trump estime, par ailleurs, que les démocraties libérales occidentales, et avant tout européennes, sont faibles, décadentes, insuffisamment préparées pour lutter, notamment, contre la menace terroriste. C’est pour cela qu’il cherche à établir des liens avec des régimes qu’il considère comme forts, Russie en tête.

Vladimir Poutine et Donald Trump se rencontrent au Vietnam, le 11 novembre 2017. Crédits : kremlin.ru
Vladimir Poutine et Donald Trump se rencontrent au Vietnam, le 11 novembre 2017. Crédits : kremlin.ru

Évidemment, un tel rapprochement serait aussi avantageux pour la Russie. On sait que Donald Trump et Vladimir Poutine ont prévu de se rencontrer à Helsinki le 16 juillet, c’est-à-dire au lendemain de cette Coupe du monde qui fait tant de bien à l’image internationale de la Russie. Mais pour que le « deal » russo-américain réussisse, Poutine devra faire des compromis. Je ne sais pas où ‒ en Syrie, en Ukraine, ou ailleurs ‒ mais il devra céder. Sinon, Trump n’aura pas d’arguments pour défendre sa politique de contact avec les « bad guys ».

« Avec Trump, le dialogue est possible, et c’est par là que la Russie peut espérer sortir peu à peu de l’isolement. »

LCDR : L’imposition de nouvelles taxes américaines sur les importations d’acier et d’aluminium a déclenché une guerre commerciale entre les États-Unis et l’Europe. Les dirigeants européens prennent de plus en plus de distances avec Donald Trump. Selon certains analystes russes, la situation pourrait pousser l’Union européenne à se rapprocher de la Russie. Qu’en pensez-vous ?

A. VL. : C’est possible en théorie, mais difficilement réalisable en pratique. Trop de facteurs l’empêchent : les tensions entre la Russie et l’OTAN, la crise ukrainienne, la volonté de Moscou de maintenir à tout prix Bachar el-Assad au pouvoir en Syrie… Il n’est pas si facile, pour Moscou, d’utiliser à son profit l’antagonisme croissant entre l’UE et Trump, notamment parce que le premier partenaire de la Russie en Europe est l’Allemagne ‒ les deux pays sont liés par plusieurs gros contrats ‒ et qu’Angela Merkel est aujourd’hui en grande difficulté. La coalition au pouvoir en Allemagne ne tient qu’à un fil, et la chancelière n’est plus le dirigeant le plus influent d’Europe. Et surtout, la Russie a plus de chances de se rapprocher de Donald Trump, qui est, je le rappelle, un authentique sympathisant de Vladimir Poutine, qu’avec la plupart des leaders européens. Avec Trump, le dialogue est possible, et c’est par là que la Russie peut espérer sortir peu à peu de l’isolement.

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