Moscou-Minsk : le printemps de la discorde

Durant la Coupe du monde de football 2018, les touristes munis d’un visa russe pourront se rendre librement en Biélorussie autant de fois qu’ils le souhaitent, et inversement pour ceux qui séjourneront dans ce pays lors des prochains Jeux européens, du 14 au 30 juin 2019. Si Minsk a tenu à conclure un tel accord avec la Russie, c’est aussi parce que Moscou n’avait que très moyennement apprécié ‒ et c’est peu dire ‒ la décision du président Loukachenko, l’année dernière, d’ouvrir la Biélorussie aux ressortissants de quatre-vingts États étrangers.

Depuis le mois de janvier 2017, les ressortissants des pays de l’UE, des États-Unis, du Brésil ou de l’Indonésie, entre autres, sont ainsi autorisés à séjourner sans visa cinq jours sur le territoire biélorusse, à condition d’y entrer par l’aéroport de Minsk. La Biélorussie a également supprimé les visas pour les citoyens des États membres de l’UE souhaitant passer jusqu’à dix jours dans les régions occidentales de Hrodna et de Brest-Litovsk, qui recèlent de nombreux sites touristiques, historiques et culturels, notamment les parcs naturels Canal d’Augustów et Forêt de Białowieża. En pratique, la mesure concerne principalement les touristes polonais et lituaniens.

Forêt de Białowieża. Crédits : lasy.gov.pl
Forêt de Białowieża. Crédits : lasy.gov.pl

« Depuis un peu plus d’un an, les contrôles russes à la frontière avec la Biélorussie se sont brutalement durcis »

Le président Loukachenko a fait savoir qu’il comptait poursuivre cette politique d’ouverture, dont les retombées économiques sont déjà tangibles : en un an et demi, près de 150 000 étrangers (dont plus de 80 000 en 2017) sont entrés en Biélorussie sans visa et, pour la seule ville de Minsk, les recettes du tourisme ont augmenté de 35%, selon le site d’information biélorusse Belta.

Dans le même temps, depuis un peu plus d’un an, les contrôles russes à la frontière avec la Biélorussie se sont brutalement durcis. Les services de sécurité russes (FSB), chargés de ces contrôles, invoquent des mesures préventives dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international. Mais le président biélorusse réfute l’argument en bloc, soulignant que son pays et la Russie possèdent la même « liste noire » d’individus indésirables. Selon lui, Moscou a une attitude de méfiance, indigne d’un pays allié. Tout récemment, le 1er juin, en visite à un poste-frontière de la région de Brest, le président Loukachenko a invité la Russie à « faire un choix » concernant ces contrôles, laissant entendre que la Biélorussie pourrait décider, elle aussi, unilatéralement, de fermer ses frontières. « Ils [les douaniers russes] ne comprennent pas eux-mêmes ce qu’ils veulent, ni ce qu’ils font à la frontière russo-biélorusse. Quand ils se seront décidés, nous prendrons des mesures en réponse, ce n’est pas un problème pour nous », a-t-il déclaré.

L’année dernière, les deux pays s’étaient pourtant entendus pour former une zone unifiée de libre circulation, sur le modèle de l’espace Schengen. Tous les observateurs s’attendaient à ce que cet accord soit signé fin mai, à l’occasion de la visite de Sergueï Lavrov à Minsk. Mais les ministres russe et biélorusse des Affaires étrangères ont simplement indiqué avoir « accordé une grande attention » à la question des visas lors de leurs négociations ; ce qui, en langage diplomatique, signifie qu’ils ont échoué à trouver un accord.

Frontière de la Russie, de la Biélorussie et de l'Ukraine. Crédits : prograzhdantsvo.ru
Frontière de la Russie, de la Biélorussie et de l’Ukraine. Crédits : prograzhdantsvo.ru

« Si la Russie reste le premier partenaire commercial de la Biélorussie, les échanges de la république avec les pays de l’UE et l’Ukraine augmentent beaucoup plus rapidement »

Plus généralement, les relations bilatérales ne cessent de se détériorer. Moscou reproche avant tout à Minsk de se tourner de plus en plus vers l’Europe et les États-Unis. Or, la Russie voit traditionnellement dans la Biélorussie non seulement une alliée politique, mais aussi un avant-poste militaire assurant la protection de ses frontières occidentales. C’est là un aspect crucial dans le contexte actuel, alors que Moscou dénonce une « menace militaire occidentale » grandissante. À Minsk, Sergueï Lavrov a abordé directement le sujet : « Nous sommes inquiets de voir que l’OTAN est de plus en plus actif, ces derniers temps, à proximité directe de nos frontières, en premier lieu dans les pays baltes et en Pologne. Notre position ‒ et nous l’avons répété aujourd’hui, lors de notre rencontre avec le président Loukachenko ‒ n’a pas changé : ce développement unilatéral de l’infrastructure militaire, ce déploiement de forces et de ressources à nos portes relèvent d’un comportement destructeur, qui sape la confiance mutuelle et l’entente », a prévenu le chef de la diplomatie russe.

« À chaque nouvelle vague de sanctions occidentales, la Biélorussie voit chuter ses exportations vers la Russie et ses producteurs perdre de l’argent. Minsk s’efforce donc de diversifier ses liens économiques »

Minsk voit cependant les choses autrement : à la compétition militaire avec l’Occident, elle préfère de loin le commerce. Certes, la Russie, avec laquelle la Biélorussie réalise 49,7 % de ses échanges commerciaux, demeure son premier partenaire commercial. Mais les échanges avec les pays de l’UE augmentent beaucoup plus rapidement.

Au cours du premier trimestre 2018, les échanges commerciaux Biélorussie-UE se sont ainsi accrus de 50,3 % ‒ contre seulement 21 % de croissance avec la Russie ‒, atteignant un volume de 4,4 milliards de dollars, soit 26,1 % du total du négoce de la république. Les exportations vers l’UE ont augmenté de 69,5 % (contre seulement 10,1 % de croissance des exportations vers la Russie), jusqu’à 2,7 milliards de dollars. Quant aux importations en provenance de l’UE, elles ont augmenté de 26,7 % (contre 26,2 % depuis la Russie), jusqu’à 1,7 milliard de dollars.

Minsk développe aussi rapidement ses relations commerciales avec Kiev : au premier trimestre 2018, les échanges Biélorussie-Ukraine ont augmenté de 14,5 %, jusqu’à 1,1 milliard de dollars. Les exportations biélorusses vers l’Ukraine ont augmenté de 6,3 %, et les importations ont bondi de 39 %.

De fait, l’Ukraine est aujourd’hui le troisième partenaire commercial de la Biélorussie, avec 6,6 % du total de ses échanges. Si cette tendance se maintient, l’association Ukraine-UE pourrait, d’ici deux ou trois ans, devenir un partenaire commercial plus important que la Russie. La perspective n’est évidemment pas du goût de Moscou, qui craint de perdre de son influence économique sur Minsk ; à quoi la Biélorussie répond que la Russie « ne doit s’en prendre qu’à elle-même ».

La question pétro-gazière au cœur des relations bilatérales

« La Biélorussie est la première victime du durcissement des sanctions occidentales contre la Russie, explique l’économiste biélorusse Andreï Axionov. À chaque nouvelle vague de sanctions, les exportations biélorusses chutent et les producteurs biélorusses perdent de l’argent, du fait de l’instabilité des taux de change. Minsk s’efforce donc de diversifier ses liens commerciaux et de participer à divers projets d’intégration régionaux, à commencer par ceux qui n’ont pas de lien direct avec Moscou. »

Construction d'un pipeline. Crédits : gazprom.ru
Construction d’un pipeline. Crédits : gazprom.ru

La Biélorussie, poursuit l’économiste, a ainsi rejoint récemment l’accord sur la Route du transport international transcaspien ‒ couloir qui passe par la Chine, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, puis par la Turquie et les pays européens, en contournant la Russie. « Et Moscou, évidemment, est furieuse », résume Andreï Axionov.

L’économie biélorusse est très largement dépendante des hydrocarbures russes, que le pays obtient à des tarifs préférentiels. La « question pétro-gazière » est au cœur des relations bilatérales. Alors que Minsk réclame toujours plus de pétrole et de gaz russes au prix le plus bas, Moscou exige, en échange, une loyauté politique absolue, ce qui est exclu pour la Biélorussie : celle-ci n’a jamais oublié la proposition formulée par Vladimir Poutine, au début des années 2000, de dissoudre, de fait, l’État biélorusse et d’intégrer les six régions du pays à la Fédération de Russie.

« Aujourd’hui, la Biélorussie achète le gaz russe moins cher que tout autre État étranger. Mais Minsk n’est toujours pas satisfaite »

La situation s’est fortement tendue ces dernières semaines. Le 29 mai dernier, Minsk a proposé au nouveau gouvernement russe de relancer les négociations sur le tarif du gaz. Selon le vice-Premier ministre biélorusse Vladimir Semachko, la question n’avait en effet été réglée « qu’à moitié » lors des dernières négociations, en 2017, les parties n’ayant adopté un mécanisme de fixation des prix que jusqu’en 2019. Aujourd’hui, la Biélorussie achète le gaz russe 129 dollars les 1 000 m3, soit moins cher que tout autre État étranger. Mais Minsk trouve toujours anormal de devoir le payer plus de deux fois plus cher que la région russe de Smolensk, frontalière. Les deux pays s’apprêtant à former un espace unifié, les consommateurs biélorusses ne devraient pas être moins bien traités que les Russes, estime-t-on à Minsk.

« Moscou exige que les exportations biélorusses transitent par les ports de la région russe de Leningrad, plutôt que par la Lituanie et la Lettonie. Mais Minsk n’y a aucun intérêt, ni économique ni politique »

Autre sujet de discorde : les livraisons de pétrole russe ‒ exonéré de frais de douane ‒ aux raffineries biélorusses, sachant que la pétrochimie est une des principales sources de revenus de la Biélorussie. Or, la Russie a récemment entamé une « manœuvre fiscale », consistant à augmenter l’impôt sur l’extraction des hydrocarbures (NDPI) tout en supprimant progressivement l’ensemble des taxes à l’export. À terme, cela conduira à une augmentation du prix du brut russe. Cette « manœuvre », qui pèsera directement sur les raffineries biélorusses, signe, de fait, la fin des subventions russes à l’économie de la république, soulignent les économistes locaux. Selon le ministère biélorusse des Finances, le pays y perdra plus de 2 milliards de dollars, soit 3,8º% de son PIB.

Moscou est prête à compenser ces pertes. Mais elle exige, en échange, que les exportations biélorusses transitent par les ports de la région russe de Leningrad plutôt que par la Lituanie et la Lettonie. Minsk s’y oppose. Elle n’y a intérêt ni économiquement (le transit par les ports russes est plus coûteux et, à la différence des ports de Riga et Ventspils, ils sont gelés une partie de l’année) ni politiquement (cela accroîtrait, à l’égard du Kremlin, une dépendance que le président Loukachenko s’efforce précisément de réduire).

Les présidents Poutine et Loukachenko doivent se rencontrer en juin. Parviendront-ils à démêler partiellement l’écheveau des problèmes bilatéraux, de plus en plus nombreux et complexes ?

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