Métaphysique des poils en Russie

J’ai parlé dans une chronique récente des moustaches de Pierre le Grand, qui lui avaient valu (entre autres chefs d’accusation) d’être caricaturé en chat. Cependant, je ne me suis pas attardée sur un fait bien connu de l’histoire russe qui y est souvent rattaché : l’impôt sur les barbes. Le tsar, rentrant de son premier voyage en Occident peu avant l’année 1700, exigea que les hommes russes se rasent la barbe : finies, les faces broussailleuses de l’ancien monde ! Faire peau neuve, c’était avant tout faire peau nette. Un oukase parut, et tous durent passer chez le barbier… Des barbiers, il y en avait d’ailleurs trop peu, mais qu’à cela ne tienne : Pierre le Grand, qui était habile de ses mains, s’estima suffisamment adroit pour raser lui-même ses amis lors des soirées qu’il faisait donner, épaulé parfois par un bouffon qui avait ordre de gifler les récalcitrants.

Des récalcitrants, il y en eut, et pour cause : la barbe n’était pas une coquetterie superflue. Le Christ avait porté la barbe, et le port de la barbe, pour un orthodoxe, était une manière de se rapprocher de Dieu : après tout, l’homme était fait à son image. À l’inverse, la couper, c’était s’en éloigner. Le clergé fut finalement exempté de cette loi, et pour les autres, le port de la barbe fut soumis à une taxe.

Il est intéressant de voir que le mot même de barbe en russe, boroda, renvoie étymologiquement à la fois à Dieu et au coup de ciseaux. Il trouve son origine dans un vieux verbe indo-européen signifiant « couper », mais s’appliquant à la culture des champs et non au soin du visage. Le linguiste Sergueï Sakhno rappelle dans son Dictionnaire d’étymologie comparé franco-russe que « dans certains rites slaves anciens, après avoir coupé l’orge ou le blé, on laissait au milieu du champ une touffe d’épis dédiée au dieu Veles en déclarant que ces épis moissonnés étaient « la barbe du dieu ». » La symbolique religieuse n’était déjà pas très loin…

Bizarrement, à peu près tout ce qui touche aux poils en russe provient du vocabulaire de la nature. Si la barbe était à chercher dans les champs, les cheveux sont plutôt du côté de la forêt, exactement pour la même raison : de la liess de bouleaux russe aux volossy qui poussent sur nos crânes, il n’y a qu’un pas : les deux renvoient à des excroissances destinées à être coupées. J’en profite pour souligner que le mot français « brosse » (à cheveux) est apparenté de manière étonnante au plat russe bien connu, le borsch : la même racine renvoyant aux poils a donné le mot brosse et le nom « berce », cette plante à la tige velue qui pousse au bord des chemins, s’appelle en russe borschevik et était utilisée pour préparer la soupe du même nom.

Les sourcils, enfin, partagent quant à eux leur étymologie avec les brevna, ces gros rondins de bois que l’on utilisait pour faire des ponts ou des isbas… il suffit de voir une photo de Leonid Brejnev pour le comprendre. Mais les rapports complexes des dirigeants russes avec les poils ne s’arrêtent pas là. L’écrivain Romain Gary est l’inventeur d’une théorie fascinante : la loi du lyssy-volossaty, ou loi du chauve-chevelu. Il s’agit de l’étonnant constat qu’en Russie, depuis l’avènement de Nicolas Ier en 1825, alternent en Russie des dirigeants chauves et des dirigeants chevelus, et ce avec une régularité parfaite. Cela se vérifie jusqu’à nos jours, et la page Wikipédia « Calvitie des chefs d’État russes » propose une galerie de photos afin que vous puissiez le vérifier par vous-même.

Les cheveux des Russes jouent donc un rôle surprenant dans leur langue comme dans leur destinée et celle de leur pays. Ils sont un bien si précieux qu’un Moscovite, il y a deux ans de cela, a intenté un procès au moteur de recherche Yandex : selon ses dires, il était devenu chauve d’angoisse à force de lire chaque jour de mauvaises nouvelles.

Dernière raison pour laquelle les cheveux sont un bien précieux, raison que je tiens de mes élèves russes eux-mêmes : ils conservent le savoir et les connaissances récemment acquises, et pour cette raison, il est dangereux de les laver avant un examen : on risquerait de tout oublier.

Pensez-y, ça peut servir !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *