Centrafrique : La Russie s’installe dans le pré carré français

Jean-Yves Le Drian, ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, s’est rendu récemment au Congo, au Tchad et en Éthiopie pour évoquer les enjeux de sécurité régionale, en particulier la situation en République centrafricaine. Une situation « tendue, difficile », comme la définit le chef de la diplomatie française, et compliquée par l’arrivée inattendue d’un nouvel acteur politique : la Russie.

Le 9 octobre 2017, le président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, se rend à Sotchi pour y rencontrer Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères. Un mois plus tard, la Russie obtient, auprès du Conseil de sécurité des Nations unies, une levée partielle de l’embargo sur les armes imposé à la Centrafrique et s’engage à fournir 900 pistolets Makarov, 5 200 fusils d’assaut, 140 armes de précision, 840 fusils-mitrailleurs Kalachnikov, 270 lance-roquettes et 20 armes anti-aériennes à la République centrafricaine. Le 26 janvier 2018, le premier cargo d’armes russes arrive à Bangui, accompagné de 175 instructeurs destinés à former les soldats centrafricains à leur maniement.

Depuis, la présence russe dans ce pays de 5 millions d’habitants ne cesse d’augmenter. Le président Touadéra a créé la surprise, à la mi-mars, en s’affichant entouré de militaires russes et non des traditionnels Casques bleus rwandais de la MINUSCA (mission onusienne en Centrafrique) censés assurer sa sécurité. Le même mois, Artem Kozhine, porte-parole adjoint du ministère russe des Affaires étrangères, rappelait qu’« en vertu des accords existants, la Russie explorait les perspectives de développement mutuellement bénéfique des ressources naturelles centrafricaines. Les concessions d’exploitation de prospection minière ont commencé en 2018. » Plus récemment, le président centrafricain s’est rendu en Russie, à l’occasion du forum économique de Saint-Pétersbourg (24-26 mai), afin de rencontrer son homologue russe. Les deux leaders ont réaffirmé leur volonté de renforcer les relations bilatérales entre Moscou et Bangui dans les domaines sécuritaire, économique et humanitaire.

Faustin-Archange Touadéra et Vladimir Poutine, le 23 mai 2018. Crédits : Kremlin
Faustin-Archange Touadéra et Vladimir Poutine, le 23 mai 2018. Crédits : Kremlin

Économie, sécurité et stratégie

Si « la Russie intervient en Centrafrique, à la demande des autorités légitimes, pour des besoins sécuritaires », comme le rappelle le Docteur Zozime Tamekamta, directeur adjoint du Centre africain de recherche sur la paix et le développement durable (CARPADD) et chercheur à Thinking Africa, la soudaine philanthropie russe se comprend également à l’aune de motifs économiques et géostratégiques. Après avoir énuméré les richesses du pays (or, diamants, uranium, bois, pétrole), M. Tamekamta explique que la Centrafrique, « à la croisée des chemins du continent », pourrait devenir « une plate-forme commerciale importante entre le golfe de Guinée et l’hinterland » du continent, si elle était dotée de bonnes infrastructures.

« Nous n’avons ni l’intention ni les moyens d’ouvrir une base en République centrafricaine. Ce n’est pas notre zone d’influence militaire »

« Au temps de l’Union soviétique, Moscou était très présente en Afrique. Suite à l’effondrement de l’URSS, elle a perdu ses positions sur ce continent et tente maintenant d’y revenir. […] C’est important pour la Russie, qui se présente comme une puissance

mondiale dont l’influence est comparable à celle des États-Unis », analyse Maxime Ioussine, grand reporter à Kommersant, spécialiste des questions africaines. Cependant, l’expert nie catégoriquement une quelconque volonté russe de s’implanter durablement dans le pays : « Nous n’avons ni l’intention ni les moyens d’ouvrir une base en République centrafricaine. Ce n’est pas notre zone d’influence militaire, nous n’avons pas l’intention de mener une guerre là-bas, nos partenaires français y sont déjà bien présents. »

Les FACA s'entraînant au maniement des armes russes. Crédits : Twitter
Les FACA s’entraînant au maniement des armes russes. Crédits : Twitter

À l’inverse, le directeur adjoint du CARPADD estime que Moscou établira, à terme, une base militaire dans le pays. Le site de Bérengo, où les Russes se trouvent actuellement et qui fut autrefois le domaine de Jean-Bedel Bokassa (au pouvoir de 1966 à 1979), s’y prête parfaitement : « Il est localisé à 60 kilomètres de Bangui (donc loin des regards), 40 hectares de terrain y sont disponibles, ainsi que des infrastructures (l’ancien palais du dictateur Bokassa, des bâtiments agricoles et administratifs) et une piste d’atterrissage (l’ancien aéroport impérial). »

« La plupart des actions menées par la Russie en Centrafrique semblent être dirigées par le cuisinier de Poutine, Evgueni Prigojine, patron de la société militaire privée Groupe Wagner »

Pour le moment toutefois, de l’avis de nombreux commentateurs, les Russes déployés en République centrafricaine, et plus précisément sur le site de Bérengo, n’appartiennent pas aux forces armées mais sont employés par deux sociétés privées : Sewa Security Services et Lobaye Ltd. « La plupart des actions menées en Centrafrique semblent être dirigées par le cuisinier de Poutine, Evgueni Prigojine, patron de la société militaire privée Groupe Wagner, une armée de mercenaires qui fait le sale boulot du Kremlin en Ukraine, en Syrie et, maintenant, en Afrique », explique Kirill Mikhaïlov, chercheur au sein du collectif russe Conflict Intelligence Team. Bien qu’il ne dispose d’aucune preuve tangible, il considère qu’Evgueni Khodotov, qui dirige les entreprises minières Lobaye Invest et M-Finance, travaille conjointement avec M. Prigojine. M-Finance pourrait même être « une nouvelle entreprise de façade contrôlée par le même Prigojine », selon M. Mikhaïlov. Il est probable que, comme en Syrie où l’entreprise Euro Polis – contrôlée par M. Prigojine – se serait engagée à libérer et protéger tous les gisements pétroliers et gaziers en échange de droits sur ces ressources, les sociétés militaires privées et minières russes travaillent main dans la main en Centrafrique afin de s’emparer, tout en assurant leur sécurité, d’une partie des richesses du pays.

Evgueni Prigojine, patron de la société militaire privée Groupe Wagner. Crédits : Flickr
Evgueni Prigojine, patron de la société militaire privée Groupe Wagner. Crédits : Flickr

Cela ne semble guère limiter la « russomania » ambiante en République centrafricaine. Pour de nombreux habitants du pays, la Russie, qui a obtenu une levée partielle de l’embargo sur les armes, apparaît aujourd’hui comme la seule puissance capable et désireuse de rétablir l’ordre dans la République. « Il y a un point qui fait l’unanimité en Centrafrique, c’est de saluer et de féliciter la Russie pour ce qu’elle fait pour notre pays », a récemment déclaré l’ancien Premier ministre centrafricain, Martin Ziguélé. Au contraire, la France est perçue comme une puissance néocoloniale, responsable de l’instabilité actuelle, qui, comme le rappelle Zozime Tamekamta, a abandonné le pays à deux moments critiques de son histoire : « En janvier 2013, où la France a refusé de déployer les 400 soldats de l’opération Boali (basée à Bangui) pour empêcher l’entrée de la Seleka dans la capitale (qui a abouti au coup d’État du 24 mars 2013), et le 31 octobre 2016, où le président français, François Hollande, a décidé unilatéralement de mettre fin à l’opération Sangaris et de retirer les 2 000 soldats présents sur place, en dépit des prières réitérées des autorités centrafricaines. » Ainsi, alors que l’influence française est sur le déclin, la Russie pourrait bien prendre le relais, aux côtés de la Chine et des États-Unis.

En mars 2013, après plusieurs mois de violence, les rebelles de la coalition Seleka renversent le président François Bozizé. Quelques mois plus tard, afin d’éviter une guerre civile, la France lance l’opération « Sangaris » – c’est la septième intervention militaire française dans le pays depuis son indépendance, en 1960. Le 31 octobre 2016, Jean-Yves Le Drian officialise la fin de l’opération française, estimant que cette dernière a « rempli sa mission ». 350 soldats français restent toutefois en République centrafricaine afin d’appuyer les quelque 12 500 hommes de la mission des Nations unies, la MINUSCA.

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