Au pays des chats

J’ai reçu l’autre jour une rédaction étonnante d’un de mes élèves d’origine russe. Il s’agissait d’un dialogue entre plusieurs animaux, qui commençait plutôt normalement, jusqu’à ce que, tout à coup, l’un d’entre eux, un gros chat manoul d’Asie centrale, tue tous les autres. La conclusion suivait, laconique : « Le chat était en fait Satan. » Fin.

Les Russes, comme nous, se méfient des chats autant qu’ils les aiment. Un jour que je caressais un beau chat à poil long dans une auberge de jeunesse du côté de Vladivostok, la tenancière du lieu avait bondi et tenu ces propos au félin : « Pourtache ! Qu’est-ce que tu fais à t’amuser avec une étrangère ? Tu es un camarade russe. Retourne chez toi ! » Et le pauvre matou traître à son peuple fut viré sur ces entrefaites – quant à moi, je n’ai plus jamais caressé un chat sans y être autorisée au préalable.

Les chats font partie de la culture russe d’une façon discrète mais prégnante. Dans l’univers des contes, c’est un Chat-Barde, un Chat-Savant, Kot-Baïoun, qui narre les histoires de Baba Yaga, la sorcière, et des princesses. Perché sur un chêne, il gratte une lyre à sa taille avec ses petites pattes, et on le voit apparaître dans le générique de nombreux dessins animés soviétiques. Ce chat est si célèbre que son nom a été donné à un médicament pour tranquilliser nos amis félins, la plaquette Kot-Baïoun 200mg :

De nombreux chats vivent au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, où ils sont considérés comme des employés à part entière, avec pour mission de chasser les souris qui grignotent les tableaux. Ce système a été mis en place en 1745 par Elisabeth Ire dans ce qui était alors le Palais d’Hiver. Aujourd’hui, ils sont environ soixante-dix, et un responsable officiel des chats veille à leur bien-être.

Les aïeux d’Elisabeth ont eux aussi un passif avec les chats. Son grand-père Alexis Mikhaïlovitch, deuxième tsar de la dynastie Romanov, aimait tellement son félin qu’il fit venir un artiste de Hollande pour en réaliser le portrait ! Le dessinateur lui rendit cette esquisse, dont on peut douter qu’elle l’ait satisfait :

« Le vray portrait du chat du grand Duc de Moscovie ». Source : Gallica BNF
« Le vray portrait du chat du grand Duc de Moscovie » Source : Gallica BNF

Ironie du sort, le fils du tsar Alexis, Pierre Alexeïevitch, plus connu sous le nom de Pierre le Grand, est l’objet de plusieurs caricatures dans lesquelles on le représente sous les traits d’un chat. Le peuple l’avait associé à cet animal réputé maléfique. En effet, de nombreuses rumeurs couraient sur ce tsar trop ouvert à l’Occident, qui parlait plus allemand que russe, fréquentait des protestants et s’amusait dans des parades sacrilèges : lui qui avait envoyé sa femme au couvent pour épouser une servante et fait torturer son fils jusqu’à la mort, était forcément un usurpateur diabolique. Pour couronner le tout, il ne portait pas la barbe comme les moujiks orthodoxes, mais la moustache… comme les chats ! Ses grands yeux en amande parachevaient cette ressemblance suspecte.

Comment les souris enterrèrent le chat, 1725 (année de la mort de Pierre Ier).
Comment les souris enterrèrent le chat, 1725 (année de la mort de Pierre Ier).

Aujourd’hui encore, les chats de Russie continuent à faire parler d’eux. Mostik
(« Petitpont »), le chat trouvé sur le chantier du pont reliant la Russie à la Crimée, est devenu la mascotte dudit pont, et a fièrement participé à son inauguration :

Le chat Mostik inaugure le Pont de Crimée. À sa droite, Vladimir Poutine. (Photomontage) Source : NTV
Le chat Mostik inaugure le Pont de Crimée. À sa droite, Vladimir Poutine. (Photomontage) Source : NTV

Les petites brèves de presse sur les chats ne se comptent plus. Tel habitant d’Omsk vend sa voiture pour pouvoir aller faire soigner son chat en Allemagne, tel Russe interdit de séjour en Suisse y retourne illégalement pour récupérer son chat, tel homme endetté à Novossibirsk voit ses meubles saisis et part avec son chat dans un sac… Mais la palme revient sans doute à cet ingénieur d’Omsk qui fit le buzz à l’automne 2016 en proposant à la vente une maison pour chat en forme de tank, qu’il avait passé deux mois à fabriquer :

Maison pour chat Tank, 15 000 roubles. Source : Avito
Maison pour chat Tank, 15 000 roubles. Source : Avito

Pas étonnant, vu cette passion pour les félins, que le chat soit de longue date un cadeau diplomatique en Russie : on trouve une trace de cette tradition dès le XIIe siècle et, en 2012, Vladimir Poutine en a offert un au gouverneur de la préfecture japonaise d’Akita…

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