Alexandre Grouchko : « L’élargissement de l’OTAN est un conflit par procuration avec la Russie »

La Russie est prête à dialoguer avec l’Organisation de l’Alliance atlantique (OTAN) mais pas au détriment de ses intérêts nationaux, affirme Alexandre Grouchko, vice-ministre russe des Affaires étrangères, dans une interview aux Izvestia. Jusqu’au 22 janvier 2018, M. Grouchko était le représentant permanent de la Russie auprès de l’OTAN, une fonction restée vacante depuis. Manifestement, Moscou n’est pas pressée de le remplacer…

Alexandre Grouchko. Crédits : mid.ru
Alexandre Grouchko. Crédits : mid.ru

La Russie est souvent accusée de violer l’espace aérien des pays baltes et des autres États membres de l’OTAN. Moscou a proposé à plusieurs reprises de réduire ce risque. Peut-on observer des avancées dans ce domaine ?

Alexandre Grouchko : Oui et non. D’une part, à l’initiative de la Russie, un groupe de travail pour la sécurité aérienne au-dessus de la Baltique a été créé. Cela prouve qu’un dialogue dépolitisé, calme et professionnel, peut aider à la résolution de questions liées à la sécurité. Ce groupe a élaboré des recommandations relatives aux vols militaires et civils en fonction des normes en vigueur dans le cadre de l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Un nouvel itinéraire a ainsi été établi, utilisé par l’aviation militaire russe. Pour ces vols, nous utilisons des transpondeurs [balises, ndlr] et fournissons des plans de vol. Autrement dit, nous respectons les normes de l’aviation civile puisque cet itinéraire est reconnu par l’OACI et enregistré dans tous les ordinateurs de contrôle.

Un bombardier russe escorté par un avion de chasse français au dessus du golfe de Gascogne. Crédits : Armée de l'air
Un bombardier russe escorté par un avion de chasse français au dessus du golfe de Gascogne. Crédits : Armée de l’air

« Les canaux de communication militaire sont complètement coupés »

Rien n’a changé, en revanche, dans le domaine de la coopération et de la prévention des incidents entre appareils militaires, qu’il s’agisse d’avions ou de navires. Nous avons formulé différentes propositions, nous sommes notamment prêts à engager des consultations avec tous les pays qui mènent des opérations dans la Baltique, en nous fondant sur les accords existants en matière de prévention d’incidents militaires graves. Nous avons également fait cette proposition à l’OTAN. Mais nous n’avons reçu aucune réponse.

Pourtant, les pays concernés et l’état-major de l’Alliance ne cessent d’appeler à la désescalade, de souligner la nécessité d’éviter les malentendus et les incidents d’ordre militaire. La vérité, c’est que les canaux de communication militaire sont complètement coupés.

« La politique de la porte ouverte n’a résolu aucune problème. Elle n’a fait qu’exacerber la situation à l’échelle régionale et européenne »

Rappelons que le Conseil Russie-OTAN ‒créé en 2002 ‒ s’appuyait sur deux piliers : l’un, politique, composé d’ambassadeurs qui se penchaient sur les différents aspects de la sécurité ; l’autre, militaire : des officiers se réunissaient régulièrement, discutaient de questions techniques et pratiques, échangeaient des informations. C’est ce second pilier qui n’existe plus aujourd’hui. Et c’est là que réside le paradoxe. Il est impossible de renforcer la sécurité et la confiance sans la participation des militaires. Les ambassadeurs ne sont pas compétents pour discuter, par exemple, de la distance de sécurité à respecter entre les avions et les bateaux. Il y faut des spécialistes, des gens qui savent de quoi ils parlent.

Nouveaux QG de l'OTAN à Bruxelles, en Belgique. Crédits : nato.int
Nouveaux QG de l’OTAN à Bruxelles, en Belgique. Crédits : nato.int

« Le projet d’élargissement de l’OTAN doit appartenir au passé »

Il y a de cela quelques semaines, l’Albanie a fait part de sa volonté d’installer une base américaine sur son territoire. La Macédoine et la Bosnie-Herzégovine envisagent de rejoindre l’OTAN. Comment jugez-vous cet élargissement de l’Alliance dans les Balkans ?

A.G. : Ici, notre position ne change pas d’un iota. Le projet d’élargissement de l’OTAN doit appartenir au passé. La politique de la porte ouverte n’a résolu aucun problème. Elle n’a fait qu’exacerber la situation à l’échelle régionale et européenne. […] En quoi l’adhésion du Monténégro a-t-elle, par exemple, amélioré la sécurité de l’OTAN ? Même les officiels de l’Alliance ont eu du mal à dissimuler un sourire à l’annonce de cette adhésion.

L’élargissement de l’OTAN est, en réalité, un projet géopolitique, une sorte de conflit par procuration avec la Russie. On ne cesse de parler de la nécessité d’accélérer l’intégration des Balkans occidentaux dans l’Union européenne et l’OTAN en raison du renforcement de l’influence russe. Mais une question se pose : qui l’influence de la Russie gêne-t-elle ? Nous avons des liens historiques amicaux avec les Balkans. Il ne faut pas les rompre. Dans cette région, la société est déjà très fortement divisée et il importe d’y prêter une attention accrue.

Un des critères d’adhésion à l’OTAN est d’ailleurs « la présence d’un large soutien de la part de la société ». Or, au Monténégro, aucun « large soutien » n’existait et aucun référendum n’a eu lieu concernant l’adhésion du pays à l’Alliance.

La mission SFOR de l'OTAN était présente en Bosnie-Herzégovine de 1996 à 2004. Crédits : nato.int
La mission SFOR de l’OTAN était présente en Bosnie-Herzégovine de 1996 à 2004. Crédits : nato.int

Selon vous, l’OTAN ne serait donc plus, aujourd’hui, qu’une sorte d’« atavisme » hérité de la « guerre froide » ?

A.G. : Il n’y a pas d’« atavisme » pour la diplomatie. L’OTAN reste un facteur que l’on ne peut ignorer. Que cela nous plaise ou non, cette organisation conserve une influence majeure. Cependant, pour citer un homme politique occidental, je dirai : « Ce n’est pas parce que vous avez un marteau à la main qu’il faut penser que tous les problèmes sont des clous. »

Force est de constater que l’OTAN n’a pas su s’adapter à la nouvelle donne en matière de sécurité. La situation a radicalement changé depuis la création de l’organisation, en 1949 : les problèmes actuels exigent que nous unissions nos forces. Mais le code génétique de l’OTAN l’emporte sur tout le reste. Incapable de s’intégrer aux grandes associations internationales contemporaines visant à faire face ensemble aux nouveaux défis et dangers, l’Alliance continue d’agiter le mythe d’une « menace orientale » qui, en pratique, n’existe plus. Et elle sait s’y prendre : elle dépoussière ses vieilles instructions de service et rétablit deux commandements suprêmes. Le premier, le Commandement allié Atlantique, sera chargé de protéger les communications, soi-disant menacées par la Russie. L’organisation va également créer un « Schengen militaire », censé faciliter les mouvements de troupes et d’équipements au sein de l’Europe, assurer la sécurité des routes et des ponts, etc. Autant de préoccupations qui n’ont strictement rien à voir avec les vraies menaces actuelles.

Réunion bilatérale entre le président russe, Vladimir Poutine, et le secrétaire général de l'OTAN, Lord Robertson, 28 mai 2002. Crédits : nato.int
Réunion bilatérale entre le président russe, Vladimir Poutine, et le secrétaire général de l’OTAN, Lord Robertson, 28 mai 2002. Crédits : nato.int

« Nous avons travaillé avec l’OTAN sur un système de détection des explosifs dans les lieux publics. Nous étions à deux doigts d’obtenir un nouvel outil de lutte contre le terrorisme… »

Dans quels domaines la Russie et l’OTAN parvenaient-elles à coopérer jusqu’à la crise ukrainienne ?

A.G. : Ils étaient nombreux, en réalité. Par exemple, la majorité des agents des services de lutte contre les stupéfiants en Afghanistan, au Pakistan et en Amérique centrale ont été formés dans le cadre d’un programme initié par le Conseil OTAN-Russie. Nous avons également élaboré avec les membres de l’Alliance un système qui permet, en temps réel, d’obtenir des images radars des avions ne répondant plus aux ordres des commandements terrestres, c’est-à-dire probablement tombés aux mains des terroristes. Nous avons même organisé avec la Pologne, la Norvège et la Turquie des exercices de mise en situation de cet équipement, qui permet aussi d’intercepter ces avions et de les forcer à atterrir. Par ailleurs, nous avons coopéré avec l’OTAN, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine en matière de lutte contre la piraterie.

Avec l’Alliance, nous avons travaillé sur la question de la compatibilité des carburants, afin d’élaborer un document permettant à nos navires respectifs de se ravitailler mutuellement en mer, ce qui aurait augmenté considérablement l’efficacité de toutes les opérations. Nous dialoguions, nous échangions nos points de vue, nous participions ensemble à des séminaires sur tous les sujets liés au terrorisme. Ainsi, nous avons mis au point le système STANDEX, grâce auquel on détecterait à distance des explosifs dans les lieux publics très fréquentés. Il s’agit d’une combinaison des meilleures technologies de pointe, notamment russes, néerlandaises et françaises. Ce projet était extrêmement avancé, nous en étions presque au stade de la production commerciale. Nous étions à deux doigts d’obtenir un nouvel outil de lutte contre le terrorisme

Mais il faut être deux pour un tango. Nous n’avons tourné le dos à personne, nous sommes prêts à dialoguer. Cependant, là où l’OTAN s’attaque à nos intérêts nationaux, nous les défendons. Et nous continuerons de les défendre, par tous les moyens nécessaires, en fonction de chaque situation.

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