L’Affaire Sobtchak : dans les coulisses de l’ère Eltsine

Le film L’Affaire Sobtchak, qui revient sur la figure d’Anatoli Sobtchak, célèbre homme politique de l’ère Eltsine et premier maire élu de Saint-Pétersbourg, sera présenté en avant-première lors de la cérémonie de clôture du festival de cinéma documentaire Kinotavr, le 10 juin. C’est Anatoli Sobtchak qui a rendu à Leningrad son nom d’origine et lancé dans la ville les grandes réformes libérales des années 1990. C’est aussi à ses côtés que Vladimir Poutine a commencé sa carrière politique, en tant que président du comité municipal des relations publiques.

En 1996, accusé de corruption, Anatoli Sobtchak doit quitter son fauteuil de maire. En 1997, il s’installe à Paris, officiellement pour raisons de santé. Innocenté et de retour en Russie en 1999, il y meurt un an plus tard. Si la rumeur se répand d’un empoisonnement, l’enquête établit finalement qu’Anatoli Sobtchak a succombé à une crise cardiaque. Pour réaliser ce documentaire, la réalisatrice Vera Kritchevskaïa, également co-fondatrice de la chaîne de télévision Dojd, et Ksenia Sobtchak, fille de l’homme politique et militante de l’opposition libérale, ont étudié les 224 tomes du dossier pénal d’Anatoli Sobtchak et interviewé de nombreux représentants de l’élite politique russe actuelle, y compris Vladimir Poutine. Vera Kritchevskaïa a accepté de répondre aux questions du Courrier de Russie.

Bande-annonce du film L’Affaire Sobtchak

Le Courrier de Russie : Ksenia Sobtchak a récemment confié, en conférence de presse, qu’elle avait « toujours senti quelque chose » de suspect dans le procès intenté contre son père, et que ce tournage lui avait permis « d’établir précisément la vérité ». Comment faut-il comprendre ces propos ?

Vera Kritchevskaïa : En Russie, le nom d’Anatoli Sobtchak reste associé, en premier lieu, à son procès, qui a duré plusieurs années, au harcèlement judiciaire qu’il a subi. Aujourd’hui encore, sur les réseaux sociaux notamment, il est très souvent décrit comme un homme corrompu, presque le pire de tous. En réalité, Anatoli Sobtchak est le premier émigré politique de l’histoire de la nouvelle Russie. Notre film, en revenant sur les événements, tente de démêler le vrai du faux. Au cours du tournage, nous avons découvert beaucoup d’éléments importants, nous avons pu comprendre le comportement et les motivations de toutes les personnes liées de près ou de loin à cette affaire. C’était extrêmement intéressant. J’ai pu entrer par la « porte de service », comme on dit, accéder aux « cuisines » de la politique et y observer ce que le grand public ne voit jamais.

« Pour Vladimir Poutine, Anatoli Sobtchak est avant tout un homme auquel il doit beaucoup, envers lequel il éprouvait, et continue d’éprouver, un profond respect. »

LCDR : Et qu’en concluez-vous ? Anatoli Sobtchak est-il un fort ou un faible ? Un gagnant ou un perdant ?

V.K. : C’est un perdant, indubitablement. Anatoli Sobtchak est une victime. Mais pourquoi est-il devenu la victime idéale pour plusieurs cercles politiques, pour des gens très différents ? C’est à cette question que nous avons tenté de répondre. Anatoli Sobtchak était un homme politique remarquable, mais pas au sens où nous l’entendons aujourd’hui : il avait un côté très naïf, presque trop droit. Et c’est probablement ce qui a fait de lui une proie. Il a été victime de la politique, des processus politiques.

LCDR : Pour les besoins du tournage, vous avez interviewé Vladimir Poutine pendant près d’une heure et demie… Avez-vous réussi à comprendre ce qu’il pense de cette époque de grands changements en Russie, de la perestroïka, d’Anatoli Sobtchak lui-même ?

V.K. : Ce que je peux affirmer avec certitude, c’est que Vladimir Poutine était lié à Anatoli Sobtchak par des liens très forts ; ses relations avec son ancien mentor étaient très personnelles, affectives, et n’avaient rien à voir avec la politique. Anatoli Sobtchak avait des rapports difficiles avec les responsables de la Sécurité et de la Défense, il critiquait violemment le KGB et aurait souhaité une lustration [système d’épuration de l’administration dans certains pays de l’Est, comme la Pologne, après l’effondrement de l’URSS, ndlr] quasi totale de ses cadres, il voulait qu’ils démissionnent tous et se repentent du passé soviétique. Mais j’ai le sentiment qu’aux yeux de Vladimir Poutine, tout cela n’a aucune importance. Pour lui, Anatoli Sobtchak est avant tout un homme auquel il doit beaucoup, envers lequel il éprouvait, et continue d’éprouver, un profond respect. De façon très sincère, me semble-t-il. On a l’impression que pour l’actuel président, ces relations personnelles, strictement humaines avec Anatoli Sobtchak priment sur tout le reste, y compris les positions et les disputes idéologiques.

Anatoli Sobtchak et Vladimir Poutine en 1994. Crédits : Image d'archives
Anatoli Sobtchak et Vladimir Poutine en 1994. Crédits : Image d’archives

« ll est aujourd’hui de bon ton, au sein de l’élite, d’évoquer le “chaos” et la “loi de la jungle” des années 1990, d’en parler avec mépris et sarcasme. »

Quant à ce que Vladimir Poutine pense de cette époque des grands changements, pour reprendre votre expression, je n’ai pas de réponse univoque. Certes, il évoque avec regret la « mort » de l’Union soviétique, son effondrement. Toutefois, rappelez-vous qu’au moment de la tentative de coup d’État d’août 1991, il n’a pas pris le parti des putschistes communistes, en particulier de Krioutchkov, le directeur du KGB de l’époque, mais bien celui, disons, de Eltsine et Sobtchak. Dans le même temps, il semble clair qu’il regrette le démontage de la statue de Félix Dzerjinski [fondateur, en 1917, de la Tcheka, ancêtre du KGB, ndlr], à Moscou, et, plus globalement, tout cet épisode de notre histoire, cette année 1991 qui a signé la fin de l’URSS.

LCDR : Et que pense-t-il de la présidence de Boris Eltsine, des années 1990 ?

V.K. : Vous savez qu’il est aujourd’hui de bon ton, au sein de l’élite, d’évoquer le « chaos » et la « loi de la jungle » des années 1990, d’en parler avec mépris et sarcasme. Mais au cours de notre entretien, Vladimir Poutine n’a pas eu un seul propos négatif sur cette période. Cela étant, pas une fois non plus, je ne l’ai entendu en dire du bien, sur le mode : « Ah, c’était le bon temps ! »…

Vladimir Poutine fleurit régulièrement la tombe du premier maire élu de Saint-Pétersbourg. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine fleurit régulièrement la tombe du premier maire élu de Saint-Pétersbourg. Crédits : Kremlin.ru

« Les Russes et les Occidentaux ont des lectures très différentes de l’Histoire et, plus généralement, du monde. »

LCDR : Il paraît que vous préparez une version de ce documentaire en anglais ? Sera-t-elle différente de l’original russe ?

V.K. : Effectivement. La version anglophone devrait être prête au mois de septembre. Il y aura plus d’éléments sur la perestroïka, sur le fait qu’Anatoli Sobtchak voulait déclassifier les archives du KGB. Pour le public occidental, l’accent sera mis principalement sur le triangle Sobtchak-Eltsine-Poutine, tandis que la version russe se concentre sur le procès d’Anatoli Sobtchak. Cette affaire judiciaire comporte tant de nuances et de détails qu’on pourrait facilement écrire toute l’histoire de la période sur cette seule base.

LCDR : J’ai entendu dire que l’idée de cette « version occidentale », qui sera également montée à l’étranger, venait de vous ?

V.K. : J’y tenais beaucoup, c’est vrai. Les Russes et les Occidentaux ont des lectures très différentes de l’Histoire et, plus généralement, du monde. Par exemple, le spectateur occidental pourra se contenter du témoignage de l’enquêteur qui a travaillé sur le dossier Sobtchak, alors que pour le public russe, cet angle n’a pour ainsi dire aucun intérêt. Ce sera le même film, mais les accents seront placés différemment.

Ksenia Sobtchak, Katia Mtsitourizde, présidente de Roskino et Vera Kritchevskaïa. Crédits : Roskino
Ksenia Sobtchak, Katia Mtsitourizde, présidente de Roskino et Vera Kritchevskaïa. Crédits : Roskino

LCDR : Qui sera la distributeur en Russie, et qui s’en chargera à l’étranger ?

V.K. : Pour la Russie, nous travaillons avec le Centre de cinéma documentaire, qui s’est déjà chargé avec brio de distribuer le film que j’ai coréalisé en 2016 sur Boris Nemtsov, L’homme qui était trop libre. L’Affaire Sobtchak ne doit sortir que le 12 juin, et nous avons déjà quarante copies : autrement dit, quarante salles s’apprêtent, dès à présent, à le diffuser à travers le pays. Dix-sept cinémas à Moscou, de très nombreuses salles à Saint-Pétersbourg, et dans plusieurs autres grandes villes, dont Ekaterinbourg, Novossibirsk, Nijni-Novgorod, Iaroslavl, Kazan ou Rostov : c’est très encourageant.

Je reçois des demandes de distributeurs étrangers, qui veulent voir le pré-montage. Je leur réponds que c’est trop tôt. La version « étrangère » sera prête en septembre. Alors, nous en reparlerons.

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