Affaire Oleg Sentsov : une libération avant la fin de la Coupe du monde ?

Le réalisateur ukrainien, condamné en 2015 par la justice russe pour « organisation d’un groupe terroriste et préparation d’attentats en Crimée », mène depuis un mois une grève de la faim.
Des voix venues du monde entier, qui le considèrent comme un prisonnier politique, réclament sa libération. Retour sur l’affaire Sentsov.

En avril 2014, des inconnus incendient les bureaux de l’association « La Communauté russe de Crimée » et du parti Russie unie à Simféropol. Un mois plus tard, le FSB arrête l’auteur présumé des incendies : Oleg Sentsov, jeune réalisateur originaire de Crimée.

Avant 2014, son nom n’est connu que d’un cercle étroit de spécialistes : Oleg Sentsov n’a qu’un long métrage à son actif, Gamer, acclamé par la critique. En novembre 2013, il est contraint d’interrompre le tournage de son deuxième film : c’est le début de l’Euromaïdan à Kiev et le réalisateur de 37 ans descend dans la rue soutenir les manifestants. Plus tard, en février, il assiste à la prise manu militari de la Crimée par la Russie. Il participe alors à l’approvisionnement alimentaire des soldats ukrainiens bloqués sur la péninsule par les forces spéciales russes. Lorsque ceux-ci finissent par quitter le territoire, il trouve un autobus pour les transporter.

Cadre du film "Gamer". Crédits : Cry Cinema
Cadre du film « Gamer ». Crédits : Cry Cinema

Dynamiter la statue de Lénine

Oleg Sentsov est arrêté à Simferopol le 10 mai 2014. Il est accusé d’avoir organisé deux incendies et préparé le dynamitage de la statue de Lénine et du Mémorial de la flamme éternelle à Sébastopol. Une enquête pour terrorisme est ouverte. L’arrestation du réalisateur repose sur les témoignages et accusations de deux Criméens (Alexeï Tchirni, professeur d’histoire militaire à l’Institut culturel de Simferopol, et Guennadi Afanassiev, employé du Parquet). Lors de leurs interrogatoires, les deux hommes avouent avoir participé au « complot » avec Sentsov.

Selon l’enquête, à la fin du mois d’avril 2014, Alexeï Tchirni, âgé de 36 ans, demande à un étudiant en chimie de l’Université nationale de Tauride, dans sa ville de Simferopol, Alexandre Pirogov, de fabriquer un engin explosif. Celui-ci transmet aussitôt l’information au FSB. Les agents des services spéciaux remettent alors un faux explosif à Pirogov. Dans la nuit du 8 au 9 mai 2014, Tchirni est arrêté et reconnaît sa culpabilité. Il révèle aux enquêteurs l’existence d’un groupe radical dont l’organisateur est, selon lui, Oleg Sentsov. Ce dernier aurait donné l’ordre à Tchirni de faire sauter la statue de Lénine et, avec l’aide de Guennadi Afanassiev, de préparer des incendies. Afanassiev confirme dans un premier temps le témoignage de Tchirni avant de se rétracter, au cours du procès, affirmant avoir tenu ces propos sous la pression des enquêteurs.

La statue de Lénine à Sebostopol (n'existe plus). Crédits : davidmbyrne.com
Photo d’archive de la statue de Lénine à Sebostopol. Crédits : davidmbyrne.com

« Aujourd’hui, la Russie est au centre de l’attention et, dans le contexte de la Coupe du monde, la question des prisonniers politiques se pose avec acuité. »

Le procès de Sentsov commence le 21 juillet 2015, devant le tribunal militaire du district du Caucase du Nord, à Rostov-sur-le-Don. Sentsov, à l’instar d’Afanassiev, y accuse les enquêteurs de l’avoir forcé à passer aux aveux en le menaçant, dans le cas contraire, d’une peine de prison de vingt ans. Le réalisateur clame son innocence, affirmant que l’affaire est « montée de toutes pièces » et « politiquement motivée ».

La police prétend avoir découvert, au cours de l’enquête, dans l’appartement de Sentsov des vidéos prouvant l’appartenance du réalisateur au mouvement nationaliste ukrainien Pravy sektor (« Secteur droit »), qualifié d’organisation terroriste en Russie. L’objectif de la « communauté terroriste » de Sentsov est, selon l’acte d’accusation, d’« effrayer la population » de la République de Crimée ainsi que de contraindre la Russie a quitter la péninsule.

Le 28 août 2015, le tribunal militaire de Rostov condamne Oleg Sentsov à vingt ans de prison. L’un de ses complices présumés, Alexandre Koltchenko, qui a avoué au procès avoir participé à l’un des incendies, est condamné à treize ans de réclusion. Tchirni et Afanassiev, qui ont passé un accord avec les enquêteurs, s’en sortent avec des peines de sept ans.

Oleg Sentsov. Crédits : Wikimedia
Oleg Sentsov. Crédits : Wikimedia

Une grève de la faim illimitée

Le 14 mai 2018, un mois avant le début de la Coupe du monde de football en Russie, Oleg Sentsov annonce qu’il entame une grève de la faim illimitée. Il exige des autorités russes qu’elles libèrent soixante-quatre ressortissants ukrainiens (la majorité d’entre eux sont originaires de Crimée), qui, selon les organisations de défense des droits de l’homme, se trouvent aujourd’hui dans des prisons russes et peuvent être considérés comme des prisonniers politiques.

Pour Dmitri Dinze, l’avocat de Sentsov, ce dernier s’est préparé pendant un mois et demi à sa grève de la faim et il n’a pas choisi au hasard le moment de la commencer: « Aujourd’hui, la Russie est au centre de l’attention et, dans le contexte de la Coupe du monde, la question des prisonniers politiques se pose avec acuité », explique l’avocat.

C’est aussi l’avis de la militante des droits de l’homme Zoïa Svetova. Avant que Sentsov n’annonce sa grève de la faim, rares étaient ceux qui se préoccupaient du sort des prisonniers politiques ukrainiens en Russie. « Cette mesure extrême prise par Oleg Sentsov, non pour lui-même [Sentsov n’a pas exigé sa propre libération, ndlr] mais pour d’autres, a reçu un large écho, commente la militante. Désormais, le monde entier connaît son nom. »

Bannière affichée à Moscou près du stade Loujniki pendant le match d'ouverture de la Coupe du monde. Crédits : @savesentsov - Twitter
Bannière « #SaveOlegSentsov » affichée à Moscou près du stade Loujniki pendant le match d’ouverture de la Coupe du monde. Crédits : @savesentsov – Twitter

Réaction de la société russe

À la fin du mois de mai, plus de cent trente scientifiques et personnalités culturelles russes ont signé une déclaration commune appelant à la libération du réalisateur. Début juin, ils ont été rejoints par les membres de l’organisation de défense des droits de l’homme PEN American Center et les membres du jury du prestigieux festival de cinéma russe Kinotavr.

Deux mille personnes avenue Sakharov, à Moscou, pour exiger la libération des « prisonniers politiques ».

Le 10 juin, un rassemblement contre les répressions et l’arbitraire a eu lieu au centre de Moscou : près de deux mille personnes se sont rendues sur l’avenue Sakharov pour exiger la libération des « prisonniers politiques », dont Oleg Sentsov, mais aussi celles du réalisateur Kirill Serebrennikov, accusé de détournement de fonds publics et assigné à résidence, et du journaliste ukrainien Roman Souchtchenko, condamné en juin 2018 par le tribunal de la ville de Moscou à douze ans de colonie pénitentiaire pour « espionnage dans l’intérêt de l’Ukraine ». Natalia Gorchkova, psychologue âgée de quarante ans, rencontrée lors de la manifestation du 10 juin confie : « Avant l’affaire Oleg Sentsov, je ne pensais pas qu’il y avait encore des prisonniers politiques en Russie ».

Manifestation en soutien à Oleg Sentsov. Crédits : solidarityua.info
Manifestation en soutien à Oleg Sentsov. Crédits : solidarityua.info

L’espoir d’un échange de prisonniers

La conversation téléphonique entre Vladimir Poutine et Petro Porochenko, qui s’est tenue le 9 juin dernier, donne l’espoir qu’Oleg Sentsov soit échangé contre un ou plusieurs ressortissants russes emprisonnés en Ukraine (dont Kirill Vychinski, chef du bureau de l’agence RIA Novosti en Ukraine, récemment arrêté et jeté en prison ‒ dans l’indifférence générale ‒ par les autorités de Kiev qui l’accusent de haute trahison). Les présidents russe et ukrainien ont décidé de charger leurs délégués aux droits de l’homme d’élaborer une feuille de route en prévision de cet échange de « personnes détenues ».

Cette question a également été soulevée par les ministres des Affaires étrangères du « format Normandie » au cours de leur rencontre le 11 juin à Berlin. « Le processus n’est plus au point mort », confirme Dmitri Dinze. D’après l’avocat du réalisateur, le délégué ukrainien aux droits de l’homme rencontrera prochainement les prisonniers ukrainiens en Russie, notamment Oleg Sentsov, qui mène sa grève de la faim depuis un mois maintenant. Son état physique est pour l’heure stable mais, au dire des médecins, il pourrait rapidement se dégrader.

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