Bilan du SPIEF : les entrepreneurs français reprennent espoir

La France était cette année (avec le Japon) l’invitée d’honneur du Forum économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF). À cette occasion, le président français Emmanuel Macron et une délégation de chefs de grandes entreprises françaises ont pris part au forum. Quelles conclusions la communauté d’affaires française en Russie tire-t-elle de cette manifestation et de la visite du président ?

Forum économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF). Crédits : Anastasia Sedukhina - LCDR
Forum économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF). Crédits : Anastasia Sedukhina – LCDR

Jusqu’au dernier moment, on s’est demandé si Emmanuel Macron participerait au forum économique ou s’il limiterait sa visite à Saint-Pétersbourg à des échanges de vues et des rendez-vous politiques avec Vladimir Poutine, organisés en marge de l’événement. En mars dernier, au Salon du livre de Paris, renonçant à son programme initial, le président avait en effet boycotté le stand de la Russie, pourtant invitée d’honneur, en raison de l’affaire Skripal. Les hommes d’affaires étaient prêts à une répétition de ce scénario.

« Certains pensaient qu’il ne viendrait pas. Mais il est venu et il s’est très bien exprimé. Il a dit ce que beaucoup de sociétés françaises attendaient de lui », commente Catherine Joffroy, associée du cabinet d’avocats Dentons.

Le président Emmanuel Macron se rend à la session plénière. SPIEF 2018. Crédits : TASS -
Le président Emmanuel Macron en chemin vers la session plénière. SPIEF 2018. Crédits : TASS –

Les présidents Poutine et Macron ont donc participé au SPIEF le vendredi 25 mai. La veille, les deux dirigeants avaient eu plus de quatre heures d’entretien en tête-à-tête, dans le cadre du magnifique palais Constantin, situé non loin de Saint-Pétersbourg.

Une arrivée inattendue

Initialement, l’intervention de MM. Poutine et Macron devait se dérouler dans le cadre d’une séance plénière avec le Premier ministre japonais Shinzo Abe, le vice-président chinois Wang Qishan et la directrice du Fonds monétaire international Christine Lagarde.

Les dirigeants français et russe sont toutefois arrivés au forum plus tôt que prévu. Avant la séance plénière, ils ont assisté à la session « Russie-France », au cours de laquelle des hommes d’affaires français et russes ont discuté de projets communs. Parmi eux, le président du Medef Pierre Gattaz, le directeur exécutif de la Société générale Frédéric Oudéa, le président du conseil d’administration de Danone Emmanuel Faber, tous trois spécialement venus de France, ainsi que les milliardaires russes Viktor Vekselberg et Guennadi Timtchenko. Les présidents sont arrivés environ cinquante minutes après le début de la séance, qui s’est poursuivie une heure encore.

Le public du forum Russie-France. SPIEF 2018. Crédits : TASS
Le public de la session « Russie-France ». SPIEF 2018. Crédits : TASS

Développer les échanges commerciaux malgré les sanctions

Au cours de son intervention, Emmanuel Macron a rappelé que les Allemands devançaient les Français en termes d’investissements directs en Russie, notant toutefois qu’avec 170 000 citoyens russes travaillant dans ses entreprises, la France était le premier employeur étranger en Russie. Pour hisser son pays au niveau des plus gros investisseurs en Russie, le président Macron a mis notamment en avant le potentiel du secteur spatial et celui des énergies renouvelables et de l’industrie numérique. M. Macron a également exprimé le souhait de séparer de la politique certains domaines de collaboration franco-russe et a assuré le public qu’un grand avenir attendait les relations commerciales entre les deux pays.

Lui succédant au micro, Vladimir Poutine a reconnu le rôle de la France en tant que partenaire important et fiable. Il a mis l’accent sur la dynamique positive d’accroissement des échanges commerciaux entre les deux pays (15 milliards d’euros en 2017).

Afin, manifestement, de démontrer l’attrait de la Russie en matière d’investissements, M. Poutine a commencé à énumérer les points positifs de son économie : faible taux de chômage, balance commerciale positive et dette extérieure minime. Le président russe a souligné que, grâce aux investissements, l’économie pouvait devenir plus innovante : « Nous devons résister à la fermeture des marchés. Nous devons créer des opportunités qui seront dans l’intérêt à la fois de la France et de la Russie ! », a-t-il martelé.

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine lors du forum Russie-France. SPIEF 2018. Crédits : TASS
Emmanuel Macron et Vladimir Poutine lors de la session « Russie-France ». SPIEF 2018. Crédits : TASS

À la suite de MM. Poutine et Macron, deux membres des communautés d’affaires française et russe ont pris la parole : le président de Total Patrick Pouyanné et celui de la société russe des chemins de fer RZD Oleg Belozerov. Ils ont même pu poser une question aux chefs d’État. Si M. Belozerov s’est limité à une question concernant la participation de la France aux projets ferroviaires russes, M. Pouyanné en a d’emblée posé trois : sur la manière dont la Russie peut atténuer les tensions qui font obstacle aux échanges commerciaux internationaux ; sur le développement de projets liés au gaz naturel liquéfié ; la troisième question, la plus audacieuse et la plus discutée dans les cercles d’affaires, était plus une requête qu’une question. Patrick Pouyanné a ainsi suggéré au président russe d’autoriser la coentreprise de Total et de Novatek à livrer par gazoduc du gaz en Europe. Gazprom détient actuellement le monopole des livraisons par gazoduc. Selon le président de Total, cette mesure permettrait de stabiliser « la position du gaz russe sur le marché européen » et favoriserait le développement de projets d’infrastructures.

Vladimir Poutine a évoqué les perspectives de livraison par gazoduc du gaz russe en Europe et leur supériorité par rapport aux livraisons de gaz liquéfié en provenance des États-Unis, sans pourtant satisfaire la demande de M. Pouyanné, précisant que les livraisons de gaz pouvaient être effectuées dès aujourd’hui via l’entreprise Gazprom Export. « Nous réfléchirons bien entendu à leur libéralisation. Nous pouvons parfaitement en discuter. Cela se fera tôt ou tard dans un régime entièrement libéral », a affirmé le président russe. Et d’ajouter que l’engagement de Total dans le projet Nord Stream-2 pouvait permettre à l’entreprise de participer directement au transport du gaz russe.

Construire un nouveau partenariat en dépit des difficultés

Après la session « Russie-France », les présidents se sont rendus à la séance plénière prévue avec Shinzo Abe, Wang Qishan et Christine Lagarde.

Christine Lagarde, Emmanuel Macron, Shinzo Abe. SPIEF 2018. Crédits : TASS
Christine Lagarde, Emmanuel Macron et Shinzo Abe à la séance plénière. SPIEF 2018. Crédits : TASS

Ouvrant les travaux, Vladimir Poutine a critiqué la politique de sanctions de « nombreux pays » (il visait de toute évidence les États-Unis, sans les nommer à aucun moment) et l’« égoïsme économique ». Le dirigeant russe a appelé à l’élaboration d’une économie de la confiance et au « maintien du respect mutuel » lorsque la concurrence est inévitable.

Il a également dégagé quatre principes de développement que la Russie se doit de suivre dans les années à venir : moderniser l’économie, élargir l’espace de liberté, être réceptive aux nouvelles idées et technologies, ouvrir le pays afin qu’il participe aux processus internationaux. « Il est impossible de construire seul un avenir digne. En renforçant l’esprit de partenariat, nous réussirons obligatoirement », a-t-il conclu.

Le président français est ensuite intervenu longuement, appelant son hôte « cher Vladimir », citant des auteurs classiques russes. Il a souligné la nécessité de maintenir et de développer les liens commerciaux entre les deux pays ainsi que de restaurer la confiance dans les relations internationales. « Malgré toutes les difficultés géopolitiques, nous devons construire un nouveau partenariat », a-t-il déclaré.

Séance plénière. SPIEF 2018. Crédits : TASS
Séance plénière. SPIEF 2018. Crédits : TASS

Les réactions des chefs d’entreprises

Près de cinquante contrats ont été signés en marge du sommet entre des entreprises françaises et russes. Ils avaient toutefois été négociés en amont du forum et ne constituent donc pas l’essentiel de son bilan. Ce qu’il faut surtout retenir du SPIEF, ce sont le signal envoyé par les chefs d’État et l’animation joyeuse qui régnait, le vendredi soir, sur le pavillon français.

« Ces deux jours sont un message d’optimisme. Les nouvelles sanctions américaines et les discussions sur les contre-sanctions russes ne sont pas du tout encourageantes pour les investisseurs. Je pense que les présidents Poutine et Macron ont fait leur maximum vu le contexte actuel », estime David Lasfargue, directeur du bureau russe du cabinet d’avocats Jeantet.

D’après lui, les parties française et russe ont pu apprendre à mieux se connaître et se comprendre: « Je retiens un message de partenariat, d’objectifs communs. Il existe des domaines dans lesquels la France et la Russie peuvent encore davantage coopérer, celui des infrastructures par exemple. C’est donc plutôt optimiste que je quitte ce forum », ajoute-t-il.

l'Espace Créative France. SPIEF 2018. Crédits : TASS
Un stand de l’Espace « Créative France », réservé aux entreprises françaises. SPIEF 2018. Crédits : TASS

Un avis que partage Jérôme Gavet, directeur général de la société pharmaceutique Servier en Russie : « Le message est positif. Les entreprises françaises ont besoin d’être soutenues et, pour nous, c’est une très bonne chose que le président Macron soit là. Les échanges auxquels les présidents ont participé aujourd’hui sont pour nous un très bon signal dans un contexte international difficile. C’est une invite à continuer de travailler ensemble. »

Les membres des communautés d’affaires reconnaissent toutefois également que les mots ne suffiront pas à intensifier la coopération entre les deux pays. « Nous verrons sur quoi déboucheront concrètement les propos du président français », résume Catherine Joffroy.

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