Spetstrassa n°1 : l’autoroute des privilégiés au cœur de Moscou

Datant des années 1950 et reliant la route Mojaïskoїé Chossé à l’avenue Koutouzov et à la Nouvelle Rue Arbat, l’« Autoroute n° 1 », n’est en fait qu’une succession de grandes avenues situées au cœur de Moscou.

Conçue à l’origine pour relier les datchas des dirigeants du Parti communiste au Kremlin, elle représente aujourd’hui l’une des artères les plus importantes de la capitale russe. Une artère longue de 20 km, séparée en son milieu par une voie d’urgence, large de trois mètres, destinée à l’origine aux ambulances, aux pompiers ou à la police, mais en réalité utilisée par les hauts fonctionnaires d’État et les proches du pouvoir, souvent au détriment de la sécurité routière.

Le 7 mai 2012, lors de la cérémonie d’investiture de Vladimir Poutine, retransmise à la télévision dans tout le pays, le président russe a emprunté la fameuse Spetstrassa n° 1 (en français : tracé spécial) pour se rendre de la Maison Blanche, siège du gouvernement au bord de la Moskova, au Kremlin, qui abrite les services de la présidence. Un trajet qui symbolisait son passage du poste de Premier ministre – qu’il occupait depuis 2008 – à celui de président de la Fédération de Russie.

Depuis sa réélection, M. Poutine et le cortège de voitures qui l’accompagne habituellement dans ses déplacements, ont été filmés à plusieurs reprises empruntant cet axe, qui mène aussi à Novo-Ogarevo, la résidence privée du chef de l’État, située à une dizaine de kilomètres du centre de Moscou.

Un cortège imposant, composé d’une vingtaine de véhicules en moyenne, et au-devant duquel les plus grandes avenues de la ville, dont la Spetstrassa n° 1, sont vidées préalablement de toute automobile, afin de faciliter son passage et d’assurer la sécurité du président.

Le cortège présidentiel sur l’avenue Koutouzov

Sens dessus dessous

Cette immense artère – qui, selon les tronçons, dispose de huit à dix voies et où les véhicules circulent dans les deux sens – est séparée en son milieu par un couloir d’urgence large de trois mètres, destiné à l’origine aux ambulances, aux camions de pompiers ou aux voitures de police ; un couloir utilisé en réalité par les hauts fonctionnaires d’État et les proches du pouvoir, souvent au détriment de la sécurité routière : cinq accidents mortels sont survenus en 2017 et déjà deux cette année. Il faut dire que cette bande centrale d’urgence n’est séparée du flux des voitures par aucune protection ou barrière et peut être utilisée, elle aussi, dans les deux sens…

La Spetstrassa n°1 et sa voie d'urgence, au niveau de l'avenue Koutouzov. Crédits : mos.ru
La Spetstrassa n°1 et sa voie d’urgence, au niveau de l’avenue Koutouzov. Crédits : mos.ru

« On a simplement peint une ligne blanche permettant aux fonctionnaires de passer d’une voie à l’autre et de rentrer plus rapidement chez eux. »

Pour Piotr Chkoumatov, qui proteste depuis huit ans contre l’utilisation de cet axe routier vital pour la capitale, le problème essentiel n’est pas le statut particulier accordé à certains de ses utilisateurs mais son existence même. « L’avenue Koutouzov et la Nouvelle Rue Arbat sont des routes de circulation intensive, de grande vitesse. En raison de l’absence de feux de signalisation et d’intersections, elles constituent en fait une autoroute urbaine, explique-t-il. Mais au lieu d’édifier une rambarde de protection pour séparer les voies principales de la voie d’urgence, on a simplement peint une ligne blanche permettant aux fonctionnaires de passer de l’une aux autres et d’arriver le plus rapidement possible à leur bureau ou à leur domicile. C’est à cause de ce manque de barrières de protection que l’avenue Koutouzov est constamment le théâtre d’horribles accidents. »

« L’avenue de la mort »

Au-delà des célèbres monuments de l’époque soviétique, tels l’Hôtel Ukraine et l’Arc de triomphe du mont Poklonnaїa, l’avenue Koutouzov est connue pour son taux d’accidents élevé. Selon un rapport publié en 2017 par l’Inspection nationale des véhicules à moteur (Gossavtoinspektsia), elle figure parmi les routes les plus dangereuses de Moscou. Le site d’actualités russe Gazeta.ru l’a même baptisée « l’avenue de la mort ».

En 2013, suite à un accident dans lequel le vice-président du Daghestan Gadji Makhatchev (il roulait à 200 km/h quand il a percuté une voiture venant en sens inverse) et deux autres personnes trouvèrent la mort (cinq personnes, dont sa femme et ses trois enfants, ont été grièvement blessées), l’avenue Koutouzov était également présentée, par les médias, comme le « Couloir VIP de la mort ».

Scène de l’accident de Gadji Makhatchev

En septembre 2017, c’est un lieutenant de la police routière qui a été écrasé par une voiture dont la plaque minéralogique était frappée des lettres « AMR » – une immatriculation réservée aux services de l’administration présidentielle et du renseignement (FSB).

Une allégorie de la société russe

Pour Sergueї Medvedev, professeur de sciences politiques au Haut Collège d’économie à Moscou et présentateur d’une émission d’actualités diffusée deux fois par semaine par la chaîne Dojd TV, l’Autoroute n° 1 et les dangers qu’elle représente ne sont qu’un symptôme du système politique en Russie. « Posséder une plaque officielle permettant de conduire sur une voie spéciale, c’est une démonstration du statut social, explique-t-il, c’est comme être vu dans certain restaurant à la mode ou à la première d’un spectacle au Bolchoї, en compagnie de people. »

« Durant la période soviétique, le pouvoir ne s’affichait pas aussi ouvertement. »

« La société russe, même aujourd’hui, reste profondément médiévale, juge M. Medvedev, et comme dans toutes les sociétés médiévales, il n’y a pas de primauté de la loi. » Il voit dans la Spetstrassa n° 1 une allégorie de la société russe, dans laquelle le statut l’emporte sur les règles, les privilégiés profitant du système pour assurer leur confort au détriment de la sécurité des citoyens ordinaires.

M. Medvedev a vécu trente ans avenue Koutouzov, suivant de près son évolution. Dans son enfance, il voyait souvent passer les « Tchaïka » et les « Volga » noires, rideaux baissés, détail caractéristique des véhicules appartenant aux membres de la nomenklatura. Le Secrétaire général Leonid Brejnev lui-même habitait sur la célèbre avenue.

L'avenue Koutouzov dans les années 1960. Crédits : Image d'archives
L’avenue Koutouzov dans les années 1960. Crédits : Image d’archives

Même si la Spetstrassa n° 1 avait déjà un statut important au temps de l’Union soviétique, ce n’est qu’après l’effondrement du système que la bande d’urgence réservée aux puissants a été mise en place au milieu. « Durant la période soviétique, le pouvoir ne s’affichait pas aussi ouvertement », se rappelle le professeur. Aujourd’hui, ce couloir existe, avec ses plaques, sirènes et gyrophares ; autant de symboles qui y sont attachés et y donnent accès, permettant à ceux qui en bénéficient de démontrer leur statut de privilégiés. »

La foire aux vanités

M. Medvedev, qui habite toujours dans l’ouest de Moscou, évite désormais de passer par l’avenue Koutouzov ; il ne supporte plus cette « foire aux vanités ». Au-delà des cortèges officiels et des voitures des services fédéraux, il dénonce un autre groupe de personnes qui jouissent d’un statut et d’un rôle particuliers sur cette route. Surnommés « les majors » ou encore « la jeunesse dorée », il s’agit de jeunes gens issus des milieux aisés. Ils étudient pour la plupart dans des établissements d’élite tels que l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO) et sont financièrement soutenus par leurs parents – oligarques, dirigeants de banques, de sociétés pétrolières et autres.

Pour les « majors », les voitures de luxe restent une façon incontournable d’affirmer leur statut social. Ainsi, la Spetstrassa n° 1 et sa bande d’urgence deviennent un circuit urbain de sport automobile pour leurs Lamborghini, Porsche et BMW. Leurs courses sont médiatisées sur les réseaux sociaux, elles finissent parfois en accident mortel.

Sur le compte Instagram « majorka 777 » (qui compte plus de 150 000 abonnés), une vidéo montre le chauffeur d’une Mercedes conduisant à grande vitesse, dans la journée, sur l’avenue Koutouzov. Le véhicule slalome constamment entre les voies et le couloir d’urgence – ce que son conducteur appelle lui-même : « jouer au backgammon ». À ce jour, malgré le danger que cet exercice fait courir aux Moscovites, le chauffard, auteur de la vidéo, n’a toujours pas été sanctionné.

Une résistance civile et des résultats mitigés

Piotr Chkoumatov a lancé en 2010 le mouvement « Sinie Vediorki » (« Les Seaux bleus »), qui a pris son nom à la suite de manifestations au cours desquelles des Moscovites portaient des seaux bleus sur la tête, imitant les gyrophares qu’utilisent les hauts fonctionnaires et les privilégiés pour se déplacer dans Moscou. « Aujourd’hui, pas plus de 600 personnes ont droit à ce privilège, se félicite-t-il. Quand nous avons commencé à protester, 10 000 disposaient d’une autorisation légale et 20 000 utilisaient des gyrophares sans aucune autorisation. »

Piotr Chkoumatov lors d'une manifestations des Seaux bleus. Crédits : Maxim Sudorgin
Piotr Chkoumatov lors d’une manifestations des Seaux bleus. Crédits : Maxim Sudorgin

« Nous n’avons pas encore vaincu la maladie, nous sommes en phase de rémission. »

Oleg Dmitriev habite Mojaïskoїé Chossé depuis quatorze ans. Il a vu au moins trente accidents graves à proximité de son immeuble. Il note toutefois une diminution ces dernières années, qu’il explique par un accès de plus en plus restreint au couloir d’urgence. « L’opinion publique est très opposée à son utilisation par les hommes politiques pour éviter les embouteillages », estime M. Dmitriev. Le 21 mai 2012, Vladimir Poutine, tout juste élu président – et confronté à des manifestations contestant la validité de son élection – signait un décret présidentiel limitant à seulement 569 véhicules le droit de posséder un gyrophare.

En dépit de l’apparent allègement du trafic sur sa voie d’urgence, de la réduction du nombre de voitures en droit de l’emprunter, la Spetstrassa n° 1 reste l’une des routes urbaines les plus meurtrières de Moscou. Piotr Chkoumatov et ses « Seaux bleus » continuent de lutter pour l’installation d’une barrière et de dénoncer sur leur page Facebook les infractions commises par les privilégiés. « Nous n’avons pas encore vaincu la maladie, mais nous sommes actuellement en phase de rémission », conclut-il.

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