Salle d’attente

« Nous vivons dans une salle d’attente », écrit en 1963 le poète Robert Rojdestvenski. Il est alors âgé d’une trentaine d’années et occupe une place non négligeable dans la « jeune poésie » de l’après-XXe Congrès du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS), organisé en 1956.

Au moment de l’écriture du poème, le « Dégel » poststalinien se poursuit, mais on sent déjà se dessiner l’éventualité d’un « regel ». Robert Rojdestvenski ne parle pas d’espoirs ni même d’attentes ‒ ce serait encore trop optimiste. Il ne parle que de « salle d’attente », autrement dit d’un lieu généralement peu agréable, qui peut être le prélude au pire comme au meilleur : un voyage ou l’extraction d’une dent…

1964 : Nikita Khrouchtchev est limogé. Commencent alors les longues et rudes années brejnéviennes, faites de pénuries, de contrainte et de stagnation. Puis, Mikhaïl Gorbatchev fait son entrée sur la scène politique russe et l’on se dit que le train va peut-être repartir. Suivent l’effondrement de 1991, le chaos eltsinien et, à partir des années 2000, la salle d’attente, qui ne porte plus le nom d’URSS, commence à s’aménager : on s’y installe plus confortablement, on y trouve de quoi se sustenter, et l’on voit peu à peu toute une économie s’y organiser. On reste néanmoins dans une salle d’attente.

Bien plus, au fil du temps et de la mondialisation, la salle d’attente s’agrandit, au point de gagner aujourd’hui la planète entière. Du nord au sud, d’est en ouest, jeunes et vieux, nous vivons tous, aujourd’hui, dans une salle d’attente.

Emmanuel Macron au Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Crédits : forumspb.tassphoto.com
Emmanuel Macron au Forum économique international de Saint-Pétersbourg. Crédits : forumspb.tassphoto.com

Les attentes de la salle d’attente

Invitée le 22 mai au « Mardi » du Courrier de Russie, Natalia Soljénitsyne résumait assez bien la situation : il faut attendre, disait-elle. Attendre que cessent les généralisations, que l’on renonce à la pensée toute faite, que les décisions d’en-haut, forcément inadaptées parce que coupées du réel, cèdent la place à l’écoute des sociétés et des individus.

Il faut attendre, en effet. C’est du moins le discours ambiant. Attendre que les gouvernants règlent, au niveau mondial, les conflits. Attendre que l’on signe des accords, des traités dont beaucoup resteront lettre morte. Attendre que des solutions, écolo-économico-idéologico-diplomatico-politiques, globales donc inefficaces, soient trouvées.

Alors, on attend dans la salle d’attente. On attend, sans y croire vraiment, tout en jouant le jeu. Les réactions des entrepreneurs et des hommes d’affaires présents à l’actuel Forum économique de Saint-Pétersbourg en sont sans doute la meilleure illustration. Elles se résument à : on ne voit pas d’amélioration se profiler, mais on vient malgré tout. Sait-on jamais ?

Robert Rojdestvenski terminait ainsi sa « Salle d’attente » :

« Nous vivons dans une salle d’attente
Mais ne restons pas bras croisés ! »

Vœu pieu ? Peut-être. Et pourtant : la société russe d’aujourd’hui – notamment la jeune génération – semble démontrer le contraire, elle qui multiplie les initiatives concrètes aux quatre coins de la salle d’attente… Pourquoi la société russe plus qu’une autre ? Parce qu’elle attend depuis plus longtemps que les autres dans la salle d’attente. Parce qu’elle en a assez de vivre au milieu des ballots et qu’elle a entrepris de soigner elle-même ses rages de dents.

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