Moscou-La Havane : l’après Castro

Vladimir Poutine a été l’un des premiers dirigeants étrangers à féliciter le nouveau président cubain, Miguel Diaz-Canel, pour son élection le 19 avril. Les deux leaders ont affirmé vouloir poursuivre leur coopération, notamment dans le domaine énergétique. Au Kremlin, on s’attend à ce que le nouveau leader cubain s’en tienne à la ligne de réformes économiques modérées lancées par son prédécesseur, Raul Castro. Ces dernières années, Cuba s’inspire du modèle de la Chine et de Taïwan, qui associe économie de marché et autoritarisme politique. Quelle place Moscou, autrefois principal mentor et soutien du « socialisme cubain », peut-elle occuper dans ce contexte ?

Malgré le mythe soviétique de l’ « amitié indestructible et éternelle » avec l’« île de la liberté », les relations entre Moscou et La Havane n’ont jamais été simples. L’URSS a envoyé à Cuba de l’argent, des armes et des conseillers après le fiasco, en avril 1961, de la Baie des Cochons, tentative d’invasion militaire américaine qui prévoyait le débarquement à Playa Giron d’environ 1 400 exilés cubains recrutés et entraînés par la CIA. On se souvient, ensuite, de la célèbre Crise des missiles de Cuba, qui a éclaté entre les États-Unis et l’URSS au sujet des missiles nucléaires soviétiques pointés, depuis l’île, sur le territoire américain. On trouve dans les archives du PCUS cette déclaration de Nikita Khrouchtchev, le 26 octobre 1962, en pleine crise : « Étonnant personnage, ce Castro… Il m’a proposé, hier, de déclencher une guerre atomique. Il dit que la vie est dure, que Cuba sera envahie en novembre… A-t-il perdu la tête, ou n’en a-t-il jamais eu ? »

Fidel Castro en compagnie de Leonid Brejnev (à gauche) et Nikita Khrouchtchev, en 1963. Crédits : Image d'archives
Fidel Castro en compagnie de Leonid Brejnev (à gauche) et Nikita Khrouchtchev, en 1963. Crédits : Image d’archives

Plus tard, Fidel Castro, qui opprimait les communistes cubains trop radicaux ou critiquant trop ouvertement ses méthodes, s’est tourné vers la Chine de Mao, provoquant la colère du Kremlin. Dans les années 1970, La Havane a pris la décision d’envoyer des troupes en Angola, sans juger bon d’en informer Moscou. Dans les années 1980, enfin, après l’arrivée au pouvoir en URSS de Mikhaïl Gorbatchev, Castro a fait savoir que la perestroïka, ce n’était pas pour Cuba. À la même époque, à l’occasion de plusieurs forums communistes, il a violemment critiqué la décision de Moscou de couper les vivres à l’île, déclarant même, un jour : « La technologie soviétique, ce sont des déchets. »

« Sergueï Choïgou, en visite à Cuba au cours de l’été 2015, lançait l’idée d’utiliser le territoire de l’île pour le ravitaillement des bombardiers stratégiques russes. »

En 2014, Vladimir Poutine, magnanime, a annoncé l’effacement de la dette de Cuba envers l’URSS, qui s’élevait à 32 milliards de dollars. Mais cette décision ne marquait pas une volonté de Moscou de relancer des relations de coopération à grande échelle. Il s’agissait d’un geste symbolique, censé préparer le terrain pour la visite que le président russe s’apprêtait à faire sur l’île. Au demeurant, on savait pertinemment, à Moscou, que les Cubains n’auraient jamais pu rembourser une telle somme.

Moscou aurait l’intention de réactiver sur l’île un ancien centre d’écoute soviétique

Moscou négocie depuis quelques années avec La Havane une possible reprise de la coopération dans le domaine militaire et celui du renseignement. Durant l’été 2014, le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a inquiété le monde entier en annonçant que la Russie comptait rouvrir des bases militaires sur toute la planète, de l’Argentine à Singapour. Si l’on a vite compris qu’il s’agissait plus d’un fantasme que d’autre chose, Choïgou, en visite à Cuba l’année suivante, lançait l’idée d’utiliser le territoire de l’île pour le ravitaillement des bombardiers stratégiques russes Tupolev. Engagée, depuis la présidence Obama, dans un processus de normalisation des relations avec les États-Unis, La Havane a refusé.

Mais ces réticences n’ont pas refroidi la Russie pour autant. La presse moscovite cite régulièrement « des sources haut placées au ministère des Affaires étrangères et à la Douma » affirmant que Moscou a l’intention de réactiver l’ancien centre d’écoute soviétique de Lourdes, près de La Havane. La détérioration des relations russo-américaines, entamée sous Obama et accélérée par l’arrivée de Trump, donne de plus en plus de poids à ces annonces.

Les « grandes oreilles » de Lourdes ont été installées en 1967 pour intercepter les échanges téléphoniques et radio sur le territoire américain. Poutine avait annoncé sa fermeture en 2001. À l’époque, les observateurs y avaient vu une main tendue à l’administration de George W. Bush et un geste de solidarité envers les États-Unis, frappés par les attentats terroristes du 11 septembre.

La station de Lourdes à Cuba. Crédits : DR
La station de Lourdes à Cuba. Crédits : DR

Ce n’était cependant pas la seule explication. Après que Moscou a coupé les vivres à Cuba – les subventions russes à l’île s’élevaient à plusieurs milliards de dollars –, les frères Castro se sont mis à tenir leurs comptes en authentiques capitalistes, réclamant à la Russie un loyer de 200 millions de dollars par an pour le site de Lourdes. Les généraux russes, furieux, ont répondu que pour une telle somme, ils pouvaient construire dix autres centres à travers le monde. D’autant que l’équipement de Lourdes était devenu totalement obsolète.

Mais les temps changent. Et dans le contexte de tension croissante entre la Russie et les États-Unis autour de la Syrie, la réactivation du centre rouillé de Lourdes, où La Havane prévoyait récemment encore de construire, au choix, un musée de la « guerre froide » ou un parc d’attractions, semble une hypothèse de plus en plus réaliste.

L’ombre de la « période spéciale »

En 2016, après de longues années de silence, Cuba a de nouveau sollicité ouvertement l’aide économique de la Russie : Raul Castro en personne a prié Vladimir Poutine d’envisager la possibilité d’exportations régulières de pétrole et de produits dérivés russes vers l’île. Cette requête faisait suite aux réductions drastiques des livraisons à Cuba de pétrole en provenance du Venezuela, lui-même au bord de la faillite.

Dernière visite officielle de Vladimir Poutine à Cuba, en 2015. Crédits : Kremlin.ru
Dernière visite officielle de Vladimir Poutine à Cuba, en 2015. Crédits : Kremlin.ru

Après l’effondrement de l’URSS, le Venezuela est en effet devenu le premier sponsor de La Havane. Au plus fort de leurs relations, sous la présidence d’Hugo Chavez, Caracas fournissait à Cuba environ 120 000 barils de pétrole par jour, à des prix défiant toute concurrence. Après la mort du leader vénézuélien, ces livraisons sont descendues à 90 000 barils journaliers, puis ont chuté jusqu’à 40 000. Cuba a alors cédé à une véritable panique, alimentée par le souvenir de la « période spéciale », économie de guerre en temps de paix décrétée par le régime au début des années 1990, juste après l’annonce de la fin des subventions russes. Entre 1991 et 1994, le pays est ainsi, pour citer les Cubains, « revenu à l’âge de pierre » : les tracteurs ont été remplacés par des bovins, les automobiles par des bicyclettes importées de Chine, et des millions d’habitants de l’île, qui se contentaient déjà d’une maigre ration, ont souffert de la faim.

La manne que représentait le travail des médecins cubains dans les pays voisins s’est tarie avec la faillite économique vénézuélienne, mais aussi la crise politique au Brésil.

Plusieurs observateurs appellent toutefois à ne pas dramatiser. « À l’époque de l’URSS, la dépendance commerciale de Cuba vis-à-vis de Moscou atteignait 70 %, et celle à l’égard de tout le bloc socialiste, 75 %. Aujourd’hui, la dépendance de l’île par rapport au Venezuela est estimée à seulement 44 %, rappelle l’économiste américain d’origine cubaine Carmelo Mes Lago.

Plus encore, la baisse drastique des livraisons de pétrole vénézuélien bon marché ne suffit pas à expliquer les difficultés actuelles de Cuba. Depuis vingt ans, l’île bénéficiait d’une nouvelle source de revenus en envoyant travailler à l’étranger ses médecins, considérés comme les meilleurs d’Amérique latine. Cette « armée de médecins cubains » comptait 30 000 personnes rien qu’au Venezuela. En 2014, le personnel médical cubain dans les pays voisins a rapporté à l’île près de 6 milliards de dollars, soit près du double des revenus du tourisme. Toutefois, cette manne s’est tarie avec la faillite économique vénézuélienne, mais aussi la crise politique au Brésil.

Une aide ponctuelle et ciblée

Dans ces conditions, la Russie est-elle capable de fournir à Cuba une aide substantielle ? Ces dernières années, le soutien russe a concerné avant tout des projets énergétiques, secteur évoqué par MM. Poutine et Diaz-Canel au lendemain de l’élection de ce dernier. Moscou a notamment accordé à La Havane un crédit d’1,2 milliard d’euros destiné à la construction de centrales thermiques. Vraisemblablement, Moscou devra se limiter à ce type d’aide ponctuelle et ciblée, en particulier dans le développement du secteur énergétique et celui des infrastructures de transport ‒ les deux branches dans lesquelles l’équipement russe (et soviétique) reste le plus présent sur l’île.

Ambassade de Russie à La Havane. Crédits : Pinterest
Ambassade de Russie à La Havane. Crédits : Pinterest

Désormais, le partenaire commercial le plus important de Cuba n’est plus la Russie, mais la Chine. Selon les statistiques cubaines officielles, le volume des échanges commerciaux bilatéraux avec la Chine a atteint 2,5 milliards de dollars en 2016. Pékin a récemment accordé à Cuba une ligne de crédit pour le développement de son industrie électronique, ainsi qu’une aide économique d’un montant d’un milliard de dollars. Pour la Chine, cette décision s’inscrit dans une stratégie plus large d’expansion en Amérique latine. Avec ses ressources colossales, sans comparaison avec celles dont peut disposer la Russie, elle n’hésite pas à accorder des crédits de plusieurs milliards de dollars, même au Venezuela, pourtant en pleine faillite.

Toutefois, à moyen et long terme, c’est dans les États-Unis que Cuba place ses plus grands espoirs ‒ en premier lieu, dans le boum touristique américain sur l’île, suite au rétablissement des relations diplomatiques bilatérales et à la reprise des liaisons maritimes et aériennes directes. Le tourisme demeure en effet la première source de devises étrangères à Cuba. Les émigrés cubains vivant en Floride participent à cette manne financière : en 2017, ils ont transféré près de 3,5 milliards de dollars dans le pays.

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