Les libertariens : étoile montante ou étoile filante de l’opposition ?

Pour de nombreux analystes, la manifestation organisée le 30 avril à Moscou en soutien à la messagerie cryptée Telegram et à l’Internet libre constitue le plus grand rassemblement de l’opposition russe cette année. Le Parti libertarien de Russie (LPR) est à l’origine de cet événement auquel entre 10 000 et 15 000 personnes ont participé. Le LPR serait-il l’étoile montante de l’opposition russe ?

La boutique en ligne du LPR est une sorte de vitrine de la formation politique, elle permet de se familiariser rapidement avec ses idées. Elle propose un large choix de t-shirts, de mugs, de badges, d’autocollants et d’autres produits portant les symboles et les slogans des libertariens.

Dans cette vitrine virtuelle, le symbole officiel du parti – un aigle aux ailes déployées – cohabite avec un serpent à sonnettes sous lequel il est inscrit Don’t tread on me (« Ne marche pas sur moi »). Il s’agit pour les libertariens de montrer leur volonté de défendre leur liberté en cas d’attaque dirigée contre eux tout en prônant le pacifisme.

Articles de la boutique en ligne du Parti libertarien. Crédits : Parti libertarien
Articles de la boutique en ligne du Parti libertarien. Crédits : Parti libertarien

A coté des inscriptions F*** the state et Enjoy capitalism – parmi les plus populaires auprès des militants –, on trouve également la suivante : « Je veux que les couples homosexuels puissent défendre leurs cultures de cannabis avec des armes achetées avec des bitcoins. »

Cette phrase met en exergue plusieurs principes fondamentaux du Parti libertarien : liberté économique, décentralisation des services de police, droit de porter une arme, inviolabilité de la propriété privée, droit pour chaque individu d’être unique et refus de l’ingérence de l’État dans la sphère privée. En outre, les adeptes de l’idéologie libertarienne luttent pour l’égalité de tous les citoyens devant la loi, la liberté d’expression et la création d’une armée professionnelle.

Le parti de la jeunesse et… de la lustration

« Nous devons désigner ceux qui nous privent de libertés et les soumettre à la lustration [système de décommunisation des services de l’État, utilisé en Pologne depuis 1989 et plus récemment en Ukraine, ndlr] ! Nous exigeons la liberté et la lustration parce que nous sommes un peuple européen ! », martelait Mikhaïl Svetov, membre influent du LPR, le 30 avril dernier.

Si Mikhaïl Svetov n’est pas officiellement un dirigeant du parti, il jouit toutefois d’une grande popularité auprès de la jeunesse russe, principalement grâce à sa chaîne YouTube, où il discute des derniers sujets de l’actualité politique, aborde les principes libertariens et ouvre des débats sur des questions sociales polémiques telles que la toxicomanie ou la prostitution.

Le public de Mikhaïl Svetov et les partisans du Parti libertarien sont principalement des jeunes. « Lorsque j’ai adhéré au parti en 2012, j’avais 37 ans et j’étais un de ses membres les plus âgés », se souvient Sergueï Boïko, président du comité fédéral du LPR.

Mikhaïl Svetov au rassemblement du 30 avril. Crédits : VK - LPR
Mikhaïl Svetov au rassemblement du 30 avril. Crédits : VK – LPR

« Nous avons déposé à quatre reprises une demande d’enregistrement et, à chaque fois, nous avons essuyé un refus »

Contrairement à la majorité des mouvements politiques russes, le Parti libertarien ne repose pas sur une seule personne. « Depuis sa création, nous avons eu de nombreux dirigeants, dont certains très médiatisés. Si demain Mikhaïl Svetov nous quitte, le parti ne cessera pas pour autant d’exister. C’est ce qui nous différencie d’Alexeï Navalny. Son parti [Parti du progrès, ndlr] ne peut survivre sans lui », juge Sergueï Boïko. Et d’ajouter : « Chez nous, l’essentiel ce sont les idées, pas les dirigeants. » Aucun membre du LPR ne perçoit de salaire et la formation vit uniquement grâce aux dons privés et au crowdfunding, assure le président du comité.

Dix ans sans statut officiel

Le premier Parti libertarien est apparu aux États-Unis en 1971. Il compte actuellement près d’1,5 million de membres. Des libertariens américains occupent des fonctions électives, notamment celles de maire ou de conseiller de comté.

En Russie, le LPR vient de fêter ses dix ans. Depuis sa création, le parti n’a jamais pu s’enregistrer officiellement auprès du ministère russe de la Justice, ce qui l’empêche de participer aux élections législatives.

« Nous avons déposé à quatre reprises une demande d’enregistrement et, à chaque fois, nous avons essuyé un refus », explique Sergueï Boïko. Ce dernier est convaincu que si le Kremlin ne s’empresse pas de légitimer sa formation, c’est parce qu’il craint son potentiel, que ne possèdent pas les autres forces d’opposition. « Les autorités ont actuellement intérêt à maintenir l’image d’une opposition faible », affirme le président des libertariens.

Marche pour la liberté d'internet du Parti libertarien à Saint-Pétersbourg, le 30 avril. Sur la banderole : « Un minimum d'État - un maximum de liberté ». Crédits : Parti libertarien - Twitter
Marche pour la liberté d’Internet du Parti libertarien à Saint-Pétersbourg, le 30 avril. Sur la banderole : « Un minimum d’État – un maximum de liberté ». Crédits : Parti libertarien – Twitter

Une force politique réelle ?

Malgré les « obstacles administratifs », le LPR a déjà remporté plusieurs victoires. Les libertariens ont participé aux élections municipales de septembre 2017 en tant que candidats indépendants. À Pouchkino, ville de la région de Moscou, ils ont décroché la majorité des voix, devançant même le parti au pouvoir, Russie Unie. Aujourd’hui, un député libertarien siège à la Douma de la région de Moscou et trois à la Douma de la ville de Moscou. Les libertariens russes prévoient prochainement de participer aux campagnes électorales de Moscou, Volgograd, Krasnoïarsk et Iaroslavl.

Alors que le parti ne revendique qu’un millier de membres, il a déjà ouvert des bureaux dans 44 des 85 sujets de la Fédération de Russie et possède des représentants dans 58 d’entre eux. « L’idée n’est pas de nous élargir mais de promouvoir nos idées », souligne Sergueï Boïko.

Le soutien médiatique de Pavel Dourov

Nul besoin d’être encarté pour se revendiquer libertarien. C’est le cas de Pavel Dourov, fondateur de la messagerie Telegram et sympathisant déclaré du LPR. « En tant qu’entrepreneur, il [Dourov] fait beaucoup de choses pour faire avancer nos idées », estime le président du comité fédéral du LPR. Un soutien de poids, qui se traduit notamment par la publication sur Telegram d’informations concernant les rassemblements du parti.

Toutefois, les experts interrogés ne croient pas en l’avenir du Parti libertarien, et ce malgré le soutien apporté par Pavel Dourov. « Personne ne connaît ce parti. Il n’est pas populaire », commente sèchement le politologue Mikhaïl Vinogradov.

Un avis que partage un autre spécialiste du monde politique russe, Fiodor Kracheninnikov: « Je ne crois pas en la popularité du Parti libertarien auprès des jeunes, en particulier en province. Rien ne permet de l’attester. »

Alexeï Navalny et Mikhaïl Svetov pendant la manifestation du 30 avril. Crédits : VK - LPR
Alexeï Navalny et Mikhaïl Svetov pendant la manifestation du 30 avril. Crédits : VK – LPR

« Il est peu probable que le Parti libertarien devienne une force politique importante dans les années à venir »

Le succès de la manifestation organisée le 30 avril dernier est dû essentiellement au soutien de Pavel Dourov et d’Alexeï Navalny, insiste l’expert. Navalny étant, selon lui , le seul opposant politique russe à avoir réussi à créer un solide réseau de partisans prêts à répondre à ses appels au rassemblement.

D’après M. Kracheninnikov, malgré l’ambition de ses dirigeants, le LPR a peu de chances de se se faire une place dans le paysage politique russe : « En tant que relais de l’opposition, il peut jouer un rôle. Mais il est peu probable qu’il puisse devenir une force politique de premier plan », affirme le politologue.

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