Les villages russes en péril

Si la ruralité russe est propice aux fantasmes, toute personne ayant un tant soit peu voyagé en Russie sait que la réalité de la campagne y est très différente de l’image d’Épinal d’un village d’isbas isolé au milieu d’une forêt enneigée. Pauvreté, dégradation du patrimoine architectural, maisons laissées à l’abandon et squelettes de constructions soviétiques y sont omniprésents. Que s’est-il passé ?

Alexandre Merzlov est le président de l’Association des plus beaux villages de Russie, fondée en août 2014 sur le modèle de l’Association des plus beaux villages de France. Créée dans le but de sauvegarder et de mettre en valeur le patrimoine rural de Russie, l’association éprouve néanmoins des difficultés à trouver des villages-membres qui répondraient aux critères exigeants de la Fédération internationale des plus beaux villages du monde : au cours de ses quatre ans d’existence, seuls sept villages ont intégré l’association. Ce petit nombre peut sembler paradoxal au regard de l’étendue du territoire russe, parsemé de quelques 150 000 villages, mais s’explique par une combinaison de facteurs géographiques, historiques et économiques qui, ensemble, portent un coup mortel à la paysannerie russe.

Le Courrier de Russie : Pourquoi est-il si difficile de trouver de beaux villages en Russie ?

Alexandre Merzlov : Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, c’est une question de matériaux : dans la plus grande partie de la Russie, le matériau le plus utilisé est le bois, qui a une durée de vie bien plus courte que la pierre. En règle générale, les bâtiments en bois ne durent pas plus de cent ou deux cents ans. C’est un facteur dicté par notre milieu naturel : nous avons beaucoup de forêts et peu de montagnes. Le bois a ses avantages : il offre une meilleure qualité de vie, il respire, il est bien plus facile à chauffer qu’une maison en pierre, mais c’est un héritage qui disparaît plus rapidement et qui craint les incendies.

Un autre facteur est que la densité du peuplement en Russie est très inférieure à celle de l’Europe, et que les espaces y sont plus grands. Les déplacements sont beaucoup plus longs, et il y a relativement moins de villages, d’autant qu’une partie importante du territoire russe n’a été conquise que relativement tardivement.

Village de Kiltsa, région d'Archangelsk. Crédits : Léo Vidal-Giraud - LCDR
Village de Kiltsa, région d’Archangelsk. Crédits : Léo Vidal-Giraud – LCDR

« Notre histoire a causé des destructions considérables »

Ensuite, il y a notre histoire, rythmées de nombreuses guerres : la Première Guerre mondiale, la guerre civile, la Seconde Guerre mondiale, avec des destructions considérables. Même en France, si l’on consulte une carte des plus beaux villages, la zone qui était occupée par les Allemands présente une densité de villages deux à trois fois inférieure à celle du sud du pays. Et l’occupation en Russie a été beaucoup plus dure qu’en France : de très nombreux villages ont été tout simplement rasés. La collectivisation, au début de l’époque soviétique, a joué un rôle important : la construction des sovkhozes et la dékoulakisation ont entraîné la destruction des maisons les plus belles, ou leur transformation en clubs ou en bâtiments administratifs. Elles ont cessé d’être entretenues comme elles l’étaient auparavant. […] À l’époque soviétique, la politique à l’égard des villages était particulièrement brutale. Sous Khrouchtchev, par exemple, une nouvelle vague de persécutions a frappé les églises, beaucoup ont été fermées et ont cessé d’être entretenues. L’État luttait également contre les différentes formes de petite propriété, il soumettait à l’impôt non seulement le bétail, mais aussi, par exemple, les arbres fruitiers, pour inciter les gens à délaisser leur propre petit lopin de terre et à venir travailler dans les kolkhozes.

Dans les années 1940, la construction du barrage hydroélectrique de Rybinsk a conduit à la disparition de 663 villages. Crédits : Pikabu
Dans les années 1940, la construction du barrage hydroélectrique de Rybinsk a conduit à la disparition de 663 villages. Crédits : Pikabu

« La politique agro-industrielle actuelle ne s’intéresse pas aux questions d’héritage culturel et spirituel »

Enfin, l’un des facteurs principaux est la politique agro-industrielle actuelle, qui favorise les grandes exploitations agroalimentaires et ne s’intéresse pas aux questions d’héritage culturel et spirituel. Un modèle fondé sur la décentralisation permettrait aux territoires de se développer grâce à une multitude de petits investissements provenant de la population locale, qui mettrait en valeur pour elle-même son territoire. Ce modèle permettrait de développer de beaux paysages, une gastronomie intéressante, le tourisme… Toute cette économie stimule la survie de beaux villages. Le modèle russe est tourné vers les conglomérats agroalimentaires dont certains possèdent des centaines de milliers d’hectares. La terre n’appartient pas aux gens qui y vivent, mais à des oligarques. Les technologies agricoles qu’ils emploient nuisent aux cultures, à l’environnement, et ne visent qu’à maximiser les profits. De plus, cela empêche le développement de structures de gouvernement local. Les administrations locales, en Russie, sont dans un piètre état.

« La langue russe ne fait pas la différence entre « agriculture » et «ruralité »

LCDR : Y a-t-il une prise de conscience de ce problème ?

A.M. : Elle est très limitée. Le problème n’est majoritairement pas compris au niveau du gouvernement fédéral. C’est même un problème linguistique : si en français, « développement agricole » et « développement rural » sont des concepts clairement distincts, la langue russe ne fait pas la différence entre le concept économique d’« agriculture » et le concept territorial de « ruralité ». Alors qu’en Russie, contrairement à la France, la majorité du territoire rural n’est pas agricole. Mais quand les gens entendent « développement rural », ils comprennent « développement agricole » et ne pensent pas au développement des villages qui ne sont pas liés à l’économie agricole. Dans le Nord de la Russie, l’économie rurale ne repose pas sur l’agriculture, mais sur l’exploitation forestière, la pêche… Or, la politique rurale en Russie relève du ministère de l’Agriculture, que ces villages n’intéressent pas du tout. […] Pourtant, la majorité de nos territoires ruraux n’est pas agricole. Nous avons 400 millions d’hectares de champs, et plus du double de forêts.

Le village abandonné de Sidozero, en Carélie. Crédits : moya-planeta.ru
Le village abandonné de Sidozero, en Carélie. Crédits : moya-planeta.ru

« L’héritage [en Russie] n’est pas encore perçu comme un facteur de développement »

LCDR : Quelles mesures faudrait-il prendre pour améliorer la situation des villages russes ?

A.M. : Il faut développer les formes de gouvernement local, adopter une loi de décentralisation, un programme de développement durable des territoires ruraux qui ne soit pas tourné vers les conglomérats agricoles mais vers les territoires les plus pauvres pour que les bénéfices aillent à la population locale, soutenir les commerces et les petites entreprises, le développement des appellations d’origine contrôlées. Il s’agit de toute une série de mesures qui ont déjà été mises en place en France ; et c’est un excellent exemple pour nous, d’autant plus que la France était, elle aussi, un pays très centralisé. Le projet des « plus beaux villages de Russie » a été créé pour compenser le dévoiement du programme de développement agricole. Il doit proposer un autre modèle et sensibiliser la population locale et les autorités. […]

Le village de Staraïa Ladoga, membre de l’Association des plus beaux villages de Russie. Crédits : Pikabu
Le village de Staraïa Ladoga, membre de l’Association des plus beaux villages de Russie. Crédits : Pikabu

Nous ne sommes pas dans la situation de la France, où la plupart des gens comprennent la valeur de leur patrimoine culturel et architectural. L’héritage n’est pas encore perçu comme un facteur de développement, un moteur potentiel. De plus, dans les villages, il n’y a aucun contrôle architectural pour empêcher les gens de construire sans respecter des critères d’esthétique, de cohérence historique.

LCDR : Quel est l’accueil réservé à ce projet ?

A.M. : L’accueil est majoritairement favorable, mais beaucoup le perçoivent d’abord de façon superficielle, comme s’il s’agissait d’un concours de beauté, quelque chose de plus proche de votre émission Le Village préféré des français. Quand ils en comprennent réellement le sens, la plupart sont séduits, car les gens ont besoin de beauté. Nous aimons citer Dostoïevski : « La beauté sauvera le monde ». Toutefois, à l’heure actuelle, notre héritage est dans un tel état que nous devons d’abord sauver cette beauté, pour qu’ensuite elle puisse sauver le monde.

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