La Crimée solde « l’époque ukrainienne »

Vladimir Poutine a inauguré, mardi 15 mai, le pont du détroit de Kertch. Au delà de cet ouvrage prestigieux, construit en seulement trois ans, c’est toute la péninsule de Crimée qui est aujourd’hui en chantier. Un chantier éminemment politique.

Au lendemain de l’inauguration officielle du Pont de Crimée, l’ambiance générale dans la péninsule est à l’enthousiasme. Il faut dire qu’après vingt ans de stagnation économique et de détérioration des infrastructures – un temps que les locaux nomment déjà, au passé: « l’époque ukrainienne » -, la Fédération de Russie dépense sans compter pour gagner les cœurs. Depuis le rattachement contesté de la région à Moscou, l’argent et le béton coulent à flot.

Vladimir Poutine à l'inauguration du Pont de Crimée. Crédits : Kremlin.ru
Vladimir Poutine à l’inauguration du Pont de Crimée. Crédits : Kremlin.ru

« Depuis le temps qu’on l’attendait! »

Pour commencer, ce sont les retraites qui ont été pratiquement multipliées par deux, d’environ 120 à 280 euros mensuels. La différence est de taille pour les très nombreux retraités russes installés en Crimée à l’époque soviétique. Ils sont aujourd’hui les plus ardents soutiens de l’appartenance de leur région à la Fédération de Russie. Pour eux, l’épisode désastreux qui avait vu le Premier ministre Dimitri Medvedev lâcher: « Il n’y a pas d’argent, tenez bon ! », à une vieille dame qui l’interpellait à sa descente d’avion à Simféropol, est bien oublié. Et l’investissement russe ne s’arrête pas là.

La construction du Pont de Crimée en est seulement la première vitrine : « Depuis le temps qu’on l’attendait ! », répètent à qui veut les entendre les habitants de Kertch. Avec ses 19 kilomètres de longueur, ce pont est plus qu’une simple construction de prestige. C’est la concrétisation d’une promesse lancée à l’époque impériale, reprise à l’époque soviétique, repoussée par la guerre, abandonnée à la chute de l’URSS et, in fine, mollement entretenue par le pouvoir ukrainien. La Russie de Vladimir Poutine vient de le construire en trois ans à peine.

« Les Ukrainiens, ils promettaient beaucoup mais ils ne faisaient jamais rien pour nous. »

Le contraste est frappant, il a marqué durablement les esprits. « Les Ukrainiens, ils promettaient beaucoup mais ils ne faisaient jamais rien pour nous », reproche Veronika, une retraitée venue assister à l’inauguration du pont sur les écrans géants installés dans le centre-ville de Kertch. La télévision russe, qui couvrait l’évènement en direct, n’a d’ailleurs pas manqué l’occasion de marteler un message simple : promesse tenue .

En fait, c’est toute la Crimée qui, depuis le rattachement à la Russie, est devenue un immense chantier à ciel ouvert. De Kertch à Sébastopol en passant par la capitale régionale de Simféropol, une autoroute de 250 kilomètres devrait prendre le relai du réseau routier obsolète de la péninsule et raccourcir considérablement les déplacements entre les principales villes. Cette axe, baptisée « Tauride », sera à terme connecté au Pont de Crimée. Sa construction a débuté en mai 2017 et, pour l’instant, seul un petit tronçon est ouvert à la circulation. Si personne ne semble connaître la date d’achèvement des travaux, tout au long de la petite route actuelle, les engins de chantier, les bétonnières, le remblai déjà partiellement achevé en certains points, les ponts et les échangeurs en construction, témoignent de leur ampleur. Le prix de l’ouvrage est évalué à 139 milliards de roubles (1,93 milliards d’euros).

C’est aussi le magnifique aéroport « Krimskaïa Volna » de Simféropol, construit lui aussi en trois ans à peine, et inauguré en grande pompe, en avril 2018, par Vladimir Poutine. Coût total : 32 milliards de roubles (440 millions d’euros). Aujourd’hui, en raison des sanctions occidentales, seuls des vols intérieurs russes desservent Simféropol.

L'aéroport de Simferopol. Crédits : sipaero.ru
L’aéroport de Simferopol. Crédits : sipaero.ru

« On sent la différence, tous les jours. Mes amis ukrainiens me disent qu’ils me jalousent. »

Depuis le retour dans la mère-patrie, les bâtiments abritant les services publics sortent de terre comme des champignons, attestant de la présence et de l’intérêt de l’État russe pour la région. Valentina, 52 ans, habitante de Simféropol, n’en revient toujours pas. « Ma famille est criméenne depuis toujours et je n’avais jamais vu ça. Ils construisent des jardins d’enfants, des écoles, des hôpitaux modernes… On sent la différence, tous les jours. Et mes amis, en Ukraine, me disent tous qu’ils me jalousent ! ». C’est aussi la cathédrale Saint-Alexandre-Nevski de Simféropol, devant laquelle un panneau proclame fièrement « Cathédrale reconstruite sous le patronage du Président de la Fédération de Russie V.V. Poutine » ; et même la grande mosquée que les tatars de Crimée attendaient depuis des décennies sans pouvoir obtenir de permis de construire des autorités, et dont l’inauguration est prévue pour le mois de septembre.

La cathédrale Saint-Alexandre-Nevski. Crédits : simblago.com
La cathédrale Saint-Alexandre-Nevski. Crédits : simblago.com

« Le rattachement de la Crimée, c’est une grande fierté patriotique… mais j’ai peur qu’il ne nous coûte très cher. »

Dans ces conditions, la popularité de la Russie et de son président au sein de la population russe de Crimée s’explique aisément. De leur côté, les habitants ukrainiens de la péninsule (15%en 2014) font grise mine. Pour autant, ils ne s’aventurent pas à exprimer des critiques à voix haute : le climat est devenu malsain pour les opposants au rattachement. Selon les propos qu’ils tiennent, ils peuvent tomber sous le coup de la loi « sur l’extrémisme », loi qui a déjà valu à des ukrainiens et des tatars d’être condamnés à plusieurs années de détention.

« S’ils ne sont pas contents ils n’ont qu’à s’en aller » s’énerve Veronika. « Qu’ils retournent dans leur pays ! Après l’indépendance, ils nous ont coupé l’eau et l’électricité, les traîtres ! » Le ton est péremptoire et la rancune longuement recuite. Partir, c’est d’ailleurs ce qu’ont choisi de faire beaucoup d’ukrainiens et de tatars ; en particulier les jeunes et les entrepreneurs, pour qui l’avenir en Crimée est complètement bouché. Toutes les infrastructures du monde ne changent rien à l’isolement économique de ce territoire qui, bien qu’étant officiellement un sujet comme les autres de la Fédération de Russie, n’est couvert ni par les banques, ni par les opérateurs téléphoniques russes.

À Anapa, de l’autre côté du Détroit de Kertch, Sergueï, 39 ans, est songeur : « Je ne suis pas sûr que ce pont soit bon pour la région de Kouban. Maintenant, les gens vont passer ici sans s’arrêter, pour aller en Crimée… Et nous, alors ? Le rattachement de la Crimée, c’est une grande fierté patriotique… mais j’ai peur qu’il nous coûte très cher. »

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