Au cœur du Kremlin : Comment fonctionne l’administration de Vladimir Poutine

Si les médias utilisent le mot « Kremlin » pour désigner l’administration présidentielle russe, celle-ci est en réalité installée en dehors de la célèbre forteresse moscovite. Depuis quelque temps, Vladimir Poutine utilise uniquement le Kremlin pour les cérémonies officielles. Les fonctionnaires du président travaillent dans un bâtiment situé non loin de là, sur la Vieille Place, près de la Loubianka. Certains dirigent des pans entiers de la vie du pays et sont aussi puissants que nombre de ministres. Qui sont les membres de l’administration présidentielle et quelles sont leurs responsabilités ?

Le bâtiment de l'administration présidentielle. Crédits : drive2.ru
Le bâtiment de l’administration présidentielle, sur la Vieille Place. Crédits : drive2.ru

Organe non mentionné dans la Constitution, l’administration du président sert uniquement à « fournir des munitions au chef de l’État », selon une source haut placée du Kremlin.
Le directeur de l’administration présidentielle est un des fonctionnaires les plus importants dans la hiérarchie russe. Ce poste a notamment été occupé par Dmitri Medvedev peu avant qu’en 2008, Vladimir Poutine fasse de lui son successeur à la présidence du pays. Quelque temps plus tard, le poste a été confié à Sergueï Ivanov, ancien collègue de Vladimir Poutine au KGB. M. Ivanov devait toutefois démissionner en août 2016. D’après la rumeur, replié sur lui-même après le décès de son fils, il n’aurait plus été en mesure d’assumer ses fonctions.

Anton Vaino, désormais chef incontesté de l’administration

Vladimir Poutine a remplacé Sergueï Ivanov par Anton Vaino, fonctionnaire peu connu ayant travaillé au sein du protocole présidentiel. À l’époque, rares étaient ceux qui le prenaient au sérieux. Certains commentateurs prédisaient même un affaiblissement du rôle de l’administration présidentielle sous sa direction.

Anton Vaino. Crédits : kremlin.ru
Anton Vaino. Crédits : kremlin.ru

Aujourd’hui, les avis ont radicalement changé. Nombreux sont ceux qui affirment que M. Vaino est un des chefs de l’administration les plus actifs que la Russie ait connus. Il exerce une grande influence sur la vie politique russe, au-delà des murs du Kremlin. M. Vaino serait ainsi à l’origine de la désignation d’Andreï Tourtchak, homme à la réputation équivoque (il est accusé d’avoir commandité le passage à tabac du célèbre journaliste Oleg Kachine), au poste de Secrétaire général du parti au pouvoir Russie unie.

M. Vaino dispose d’un allié influent au sein du « vieil » entourage de Vladimir Poutine : Sergueï Tchemezov, autre ancien du KGB qui dirige aujourd’hui la société d’État Rostec. M. Tchemezov est également une connaissance de longue date du père d’Anton Vaino, Eduard, vice-président du constructeur automobile AvtoVAZ, dont plus de 30 % des actions appartiennent à Rostec. MM. Vaino et Tchemezov forment un duo très puissant au sein de l’élite dirigeante et influent sur de nombreuses nominations.

Sergueï Tchemezov. Crédits : kremlin.ru
Sergueï Tchemezov. Crédits : kremlin.ru

Contrôle des médias

La majorité des médias russes se trouvent sous le contrôle de l’État. Pour exercer ce contrôle et garantir la couverture de tous les événements auxquels participe Vladimir Poutine, le Kremlin est doté de tout un département médias dirigé par Alexeï Gromov, ancien porte-parole du président et actuel premier adjoint de M. Vaino.

M. Gromov supervise en premier lieu la télévision, considérée à juste titre comme le média le plus efficace pour influencer l’opinion. Chaque semaine, M. Gromov organise un briefing réunissant les rédacteurs en chef des chaînes fédérales. Selon des participants à ces réunions, on y discute en détail des projets du président et de la couverture par les chaînes télévisées des événements auxquels il participera. D’autres sujets, y compris internationaux, y sont également abordés.

Plusieurs kremlinologues affirment que M. Gromov surveille également l’activité des services de presse des « ministères de force ». L’administration en tant que telle ne s’occupe pas des questions militaires et des services spéciaux, qui sont du ressort des ministères concernés et du Conseil de sécurité. M. Gromov organise toutefois des réunions pour les responsables de presse du ministère de l’Intérieur, du Parquet général, du Comité d’enquête et d’autres institutions.

Toutefois, M. Gromov ne peut contrôler à lui seul tous les médias. Amis de longue date du président, Iouri et Mikhaïl Kovaltchouk jouent ici un rôle majeur. Les frères sont les propriétaires du Groupe national de médias, qui détient notamment 25 % des actions de Pervy Kanal et la totalité de celles de Piaty Kanal et de REN TV. Des tensions seraient récemment apparues entre M. Gromov et les frères Kovaltchouk.

Iouri Kovaltchouk, Mikhaïl Kovaltchouk, Alexeï Gromov. Crédits : kremlin.ru
Iouri Kovaltchouk, Mikhaïl Kovaltchouk, Alexeï Gromov. Crédits : kremlin.ru

Politique intérieure

Le Kremlin possède deux départements puissants, chargés respectivement du contrôle de la vie politique intérieure et des projets publics. Ceux-ci interagissent avec tous les partis, y compris ceux de l’opposition, le parlement, la société civile, les politologues et les sociologues, et participent à la sélection des candidatures aux postes de gouverneur de région.
Sergueï Kirienko, fonctionnaire influent, supervise le travail de ces deux départements. En 1998, il est le Premier ministre du président russe Boris Eltsine et fait la connaissance de Vladimir Poutine qui, à ce moment-là, dirige le FSB. Poutine et Kirienko se tutoient et sont amis, selon ceux qui les côtoient.
À l’instar d’Alexeï Gromov, M. Kirienko ne peut pas assurer le contrôle de tous les échelons politiques russes. Par exemple, lors du choix des candidats aux postes de gouverneur, Vladimir Poutine se fie souvent à l’avis des élites régionales ou de proches influents.
En revanche, selon plusieurs sources concordantes, M. Kirienko assume une responsabilité supplémentaire : il contrôle étroitement Rosatom, qu’il dirigeait jusqu’à l’automne 2016. L’énergie nucléaire l’intéresserait davantage que la politique et il serait toujours président du conseil d’observation de l’entreprise.

Sergueï Kirienko. Crédits : kremlin.ru
Sergueï Kirienko. Crédits : kremlin.ru

Ivanov, le toujours tout-puissant

Officiellement, après avoir quitté la tête de l’administration, Sergueï Ivanov est devenu le représentant spécial du président, en charge des questions environnementales. Il est également resté membre du plus puissant organe politique du pays : le Conseil de sécurité. M. Ivanov a le droit de voyager dans des avions réservés aux plus hauts fonctionnaires. Il peut donner des interviews aux médias et s’exprimer publiquement sur les questions internationales, ce qui est, au Kremlin, le privilège du porte-parole du président, Dmitri Peskov.

Au printemps 2017, M. Ivanov a connu des problèmes de santé, allant même jusqu’à perdre connaissance lors d’un événement important, selon une source faisant partie de l’entourage de l’ancien chef de l’administration présidentielle.

Sergueï Ivanov. Crédits : kremlin.ru
Sergueï Ivanov. Crédits : kremlin.ru

À l’automne, M. Ivanov s’est rétabli et a participé à un énième partage de pouvoirs au sein du Kremlin. Aujourd’hui, outre son statut formel, il est en charge de l’un des axes de travail les plus importants pour la présidence : la lutte contre la corruption. Son ancien collègue Andreï Tchobotov dirige le département de lutte contre la corruption, qui vérifie les déclarations anticorruption des fonctionnaires et, par conséquent, dispose de nombreux leviers de pression sur l’élite.

Doublures et contrepoids politiques

L’administration du président compte plusieurs conseillers qui, de manière formelle ou informelle, exercent les mêmes fonctions que celles en principe dévolues aux ministres. Si ce système a toujours existé, il s’est définitivement ancré en 2012 avec le retour au Kremlin de Vladimir Poutine.

L’exemple le plus caractéristique est celui d’Igor Levitine, conseiller du président en charge des questions liées aux transports, devenu la « doublure » du ministre des Transports. Lors du précédent mandat de Vladimir Poutine, M. Levitine était même plus influent que l’ancien ministre des Transports, Maxime Sokolov. « Tous les professionnels du secteur savaient que s’ils voulaient résoudre un problème grave, ils devaient s’adresser à M. Levitine », commente une source.

Igor Levitine. Crédits : Wikimédia
Igor Levitine. Crédits : Wikimédia

Une situation similaire existe dans le domaine de l’éducation, où travaillent côte à côte la ministre Olga Vassilieva et Andreï Foursenko, conseiller de Vladimir Poutine, qui a fait la connaissance de ce dernier lorsque tous deux travaillaient à Saint-Pétersbourg.

Un système complexe de gestion des questions de politique internationale

Le « système des freins et contrepoids » importe particulièrement au président, qui a placé à des fonctions importantes des personnalités aux opinions diamétralement opposées. Ainsi, on trouve au sein du gouvernement, des « libéraux », comme le ministre des Finances Anton Silouanov et le ministre de l’Économie Maxime Orechkine, tandis qu’au Kremlin, Andreï Belooussov, partisan d’une économie dirigée, est le conseiller de Vladimir Poutine sur ces questions.

Le système de gestion de la politique internationale n’est pas moins complexe. Outre l’influent ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, subordonné, à la différence des autres ministres, non au chef du gouvernement mais au président en personne, Vladimir Poutine peut également compter sur son conseiller, Iouri Ouchakov. Par ailleurs, les questions liées à l’Ukraine, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud sont du ressort du conseiller spécial Vladislav Sourkov. Les problématiques internationales sont également un sujet de prédilection du porte-parole du président et ancien diplomate Dmitri Peskov, qui, selon les médias, souhaiterait remplacer M. Lavrov ou M. Ouchakov.

Sergueï Lavrov, Vladimir Poutine, Iouri Ouchakov. Crédits : kremlin.ru
Sergueï Lavrov, Vladimir Poutine, Iouri Ouchakov. Crédits : kremlin.ru

On ignore encore comment le président organisera son administration pour son quatrième mandat, le décret à ce sujet n’étant pas encore publié. La seule chose dont on soit sûr, c’est que le Kremlin et ses conseillers constitueront toujours un centre de prise de décisions politiques parallèle au gouvernement.

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