Jonathan Alpeyrie : « Les plus grands pacifistes sont des gens qui ont connu la guerre . »

Jonathan Alpeyrie est né en France, à Paris, mais s’est installé aux États-Unis avec sa famille à l’âge de quatorze ans. Sa carrière de photographe l’a conduit dans plus de vingt-cinq pays, couvrant treize zones de conflit : du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord au Caucase du Sud et à l’Asie centrale. Son travail est publié dans toute la presse internationale : New York Times, Time, Bild, Vanity Fair, Elle, etc. Ses photos sont distribuées par les agences SIPA et Polaris images.

En 2013, Jonathan Alpeyrie a été enlevé par des rebelles islamistes syriens. The Shattered Lens: A War Photographer’s True Story of Captivity and Survival in Syria, publié par Atria Books en octobre 2017, raconte cette captivité qui dura 81 jours. Il est âgé de 39 ans et vit aujourd’hui à New York.

Jonathan Alpeyrie. Crédits: Facebook
Jonathan Alpeyrie. Crédits: Facebook

Le Courrier de Russie : Comment vous est venue l’idée de photographier des vétérans de la Seconde Guerre mondiale ?

Jonathan Alpeyrie : Quand j’ai commencé ce projet photo, j’étais assez jeune, j’avais 24 ans. L’idée est venue un peu par hasard, progressivement. La Seconde guerre mondiale m’a toujours passionné. J’ai commencé par interviewer et photographier des vétérans américains, sans aucun projet clairement défini. Puis je me suis mis à photographier d’anciens soldats d’autres nationalités. En quatorze ans, j’ai rencontré deux cent vingt vétérans de la Seconde Guerre mondiale, de soixante-deux nationalités différentes. Aujourd’hui, je photographie des vétérans d’autres guerres, comme celles d’Indochine et de Corée.

LCDR : Vous avez rencontré des soldats des deux camps ?

J.A. : Il y a beaucoup de vétérans du bloc des Alliés, ils viennent des États-Unis, de Grèce, du Royaume-Uni, de France ; une grande partie de l’Armée Rouge (Ouzbeks, Russes, Ukrainiens, Biélorusses…). Ça a été plus compliqué de travailler avec des anciens combattants de l’Axe. Beaucoup refusent de s’exprimer. J’ai pu photographier quelques Allemands, mais la plupart des autres vétérans de l’Axe viennent des Balkans ou de pays qui se sont battus du côté des Allemands.

« On oublie trop facilement le sacrifice de certaines générations »

LCDR : Que représentent, pour vous, ces vétérans ?

J.A : L’intérêt principal pour moi, c’est le rapport historique aux choses. Il me semble que les gens ont oublié beaucoup de choses du passé, en partie peut-être parce que l’éducation n’est plus aussi bonne qu’elle l’a été, mais aussi parce que les gens ne s’y intéressent pas tellement. On oublie trop facilement le sacrifice de certaines générations, je pense évidemment à celle de 1920, qui s’est battue pendant la Seconde Guerre mondiale et qui a été décimée. Pour moi, il était important de reprendre ces éléments historiques par le biais des individus et de leur expérience personnelle, de raconter cette part de leur vie passée dans la guerre. Il y avait un sens du sacrifice qui a disparu aujourd’hui.

LCDR : Vous avez travaillé dans plusieurs pays, quels sont les points communs entre ces hommes et ces femmes ?

J.A. : Lorsque je photographie des vétérans, je leur demande ce qu’ils pensent des soldats contre lesquels ils se sont battus et les réponses sont souvent similaires : « Ah, c’étaient des soldats courageux, ils se battaient bien ! » Il y a un vrai respect.

On perçoit également une vision commune du monde moderne, dans lequel ils se sentent perdus. Beaucoup ne comprennent pas comment l’Occident a pu autant changer. Ils ont du mal à se repérer dans un monde qui bouge aussi rapidement et ne respecte plus les valeurs auxquelles ils sont attachés, comme la famille ou la patrie. Ils ont énormément donné à la nation. Aujourd’hui, les jeunes réclament plus de choses qu’ils n’en veulent sacrifier à leur pays. Il y a une vraie scission.

« Je pense qu’un grand homme d’État est un homme qui a connu la guerre »

LCDR : Y a-t-il des caractéristiques propres aux vétérans russes ?

J.A : Je ne pense pas qu’il y ait forcément des caractéristiques propres aux Russes ; plutôt aux vétérans issus de grandes nations. Par exemple, un vétéran russe est très patriote ; il continue de porter son uniforme et toutes ses médailles, il va sur la Place rouge pour commémorer le jour de la Victoire. On retrouve cela chez les Américains.

À chaque fois que j’ai rencontré des soldats de l’Armée rouge, j’ai senti une forme de dureté, de courage chez eux. S’ils devaient reprendre les armes demain, on les voit bien le faire sans hésiter. Le temps ne les a pas abattus. Je trouve qu’il y a quelque chose de très solide chez les Slaves, que l’on observe moins en Occident.

LCDR : Aujourd’hui, en France, en Allemagne, aux États-Unis, nous sommes dirigés par des femmes et des hommes qui n’ont pas connu la guerre. Pensez-vous que ce soit un handicap ?

J.A : À titre personnel, je pense qu’un grand homme d’État est un homme qui a connu la guerre. Des hommes comme Charles de Gaulle ou Nikita Khrouchtchev. Les plus grands pacifistes sont des gens qui ont connu la guerre, ils savent ce que c’est, ils ont vu l’horreur. Cela apporte une meilleure compréhension de ce qu’est un conflit. Il est plus dangereux d’avoir un homme d’État qui n’a jamais combattu et qui joue à faire la guerre. Certains dirigeants européens s’engagent dans des conflits pour redorer leur image. C’est très dangereux.

« Tout s’est joué en Russie : le pays représente à lui seul 80% des pertes de la Wehrmacht, toutes les grandes batailles ont eu lieu là-bas »

LCDR : Quel rôle a joué le front russe durant la Seconde Guerre mondiale ?

J. A : Tout s’est joué en Russie : le pays représente à lui seul 80% des pertes de la Wehrmacht, toutes les grandes batailles ont eu lieu là-bas. On a tendance à oublier en Occident les sacrifices consentis par les Russes au cours de cette guerre. Il y a eu 25 millions de morts en quatre ans. Par comparaison, les Américains ont perdu 400 000 soldats. Le front russe, à mon avis, a été la clé de voûte de la victoire.

Le 9 mai, la Russie commémore la fin de la Grande Guerre patriotique (1941-1945), nom donné à la Seconde Guerre mondiale dans le pays. Le Courrier de Russie s’associe pour cette occasion au photographe Jonathan Alpeyrie qui mène un projet sur les vétérans de ce conflit depuis 2004. En quatorze ans, il a rencontré deux cent vingt anciens combattants de la Seconde Guerre mondiale, de soixante-deux nationalités différentes.

Nous publions en ce jour de célébration du Jour de la Victoire,
une série de portraits de vétérans de l’Armée rouge.

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