Ivre, virgule…

Je parlais dans une chronique récente de l’étonnant sens du service client russe ; la visite d’un plombier chez moi est venue s’ajouter à ce bilan. J’avais signalé à la conciergerie du foyer étudiant un problème de lavabo, et c’est alors qu’entra, à vingt-deux heures bien sonnées, sans frapper, un homme chargé d’une petite caisse à outils, qui me trouva en pyjama. C’était mon plombier, ou du moins, ce qu’il en restait : Dieu sait combien il avait bu avant de venir.

Il essaya tant bien que mal de faire son travail, tout en insultant copieusement ma tuyauterie ; alors qu’il cherchait un petit outil adéquat pour récurer l’intérieur crasseux d’un conduit, je le vis avec horreur se saisir de ma brosse à dents et en user tout à fait naturellement pour cet emploi. Il partit après avoir dévasté ma salle de bains, laissant ma brosse à dents flotter piteusement dans une bassine noire, et m’annonçant très courtoisement qu’il n’avait rien pu faire pour régler mon problème. Maigre consolation, je vis un peu plus tard que je n’étais pas la seule en Russie à rencontrer ce genre de situation :

Gaï. Ivre, le plombier ne vient pas. Elle en joint deux autres qui viennent mais, ivres, s’endorment en posant les toilettes.

L’ivresse en Russie : vaste sujet. Les brèves de la presse sont remplies d’informations à ce propos, toutes plus absurdes les unes que les autres, parfois incompréhensibles :

Tchita. Ivre, un militaire vole un blindé pour se promener en ville.

Ekaterinbourg. Ivre, il croit que des extraterrestres le capturent et casse la première voiture venue pour s’enfuir avec, c’était la sienne.

Tambov. Il tente de voler une voiture, n’y parvient pas, déprime et reste s’enivrer dedans.

L’alcool donne parfois aux acteurs de ces brèves un certain panache :

Tchitchka. Ivre, un cycliste s’engueule avec des policiers, part, et revient au grand galop sur un cheval pour les écraser.

… ou du courage :

Atyraou. Ivre, elle parie 50 bières qu’elle peut traverser le fleuve Oural à la nage et le fait, elle réussit (étant toujours ivre).

La grandeur et le grotesque, deux tendances entre lesquelles l’alcool sert de pont étonnamment solide ; le personnage de Crime et châtiment Marmeladov ne s’oblige-t-il pas à boire pour devenir le plus pathétique possible et racheter par sa souffrance celle qu’il inflige à sa famille ? Oublier son malheur tout en s’enfonçant encore plus dans la léthargie, c’est aussi parfois se rapprocher d’une vérité sacrée, où l’état second dépasse la simple raison humaine.

Le tsar Pierre le Grand voyait, lui aussi, dans l’ivresse une forme de pureté absolue ; ses biographes rapportent même qu’il obligeait ses amis à s’enivrer à outrance ! Quant au grand-prince Vladimir, une chronique du XIIe siècle rapporte que, choisissant une religion, il aurait congédié les ambassadeurs musulmans sur ces mots : « Boire est notre joie, et sans elle, nous ne vivons pas. »

« Du vin versé, c’est de l’esprit ajouté », dit un proverbe russe. Qui sait, un tsar en est peut-être l’inventeur…

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