Inauguration du Pont de Crimée : « Poutine a tenu sa promesse »

Vladimir Poutine a inauguré, ce mardi 15 mai, le pont du détroit de Kertch. Sa construction ‒ qui a nécessité la mobilisation de dix mille ouvriers ‒ a été réalisée en moins de trois ans et a coûté trois milliards de dollars. Ce pont de dix-neuf kilomètres ‒ le plus long d’Europe ‒ relie la péninsule de Taman (située dans le Sud de la Fédération de Russie) à la péninsule de Crimée, annexée par la Russie et rattachée à elle suite à un référendum organisée en mars 2014. Dans un premier temps, seuls les voitures particulières seront autorisées à y circuler. Il sera ouvert aux poids lourds en octobre prochain. Une ligne de chemin de fer reliant la presqu’île au reste du continent sera mise en exploitation dès 2019.

La double arche du pont du détroit de Kertch. Crédits : kremlin.ru
La double arche du pont du détroit de Kertch. Crédits : Kremlin.ru

À Kertch, y a quelques jours encore, la confusion la plus complète régnait sur la date de l’inauguration de l’ouvrage. Prévue pour le mois de septembre 2018, elle avait été ensuite avancée par les autorités. À Moscou, on évoquait le 9 mai, en l’honneur du Jour de la Victoire… Puis, le 9 mai est passé, sans nouvelles du pont. Et, brusquement, une date, est annoncée au soir du 14 mai : ce sera pour le 15 et il sera ouvert à la circulation dès le 16 !

La ville et ses habitants ont été pris par surprise. Dans les rues et sur les façades, les affiches célébrant « Dien Pobedy » [le Jour de la Victoire, ndlr] sont encore omniprésentes… mais rien sur l’ouverture du pont. C’est finalement sur la place Lénine, au centre de Kertch, qu’une estrade et un écran géant ont été montés à la hâte.

Crédits : Google Maps
Crédits : Google Maps

« Si nous étions restés russes après la chute de l’URSS, nous aurions ce pont depuis vingt ans ! »

Sous le regard de la statue de Vladimir Ilitch [Lénine], entre les bâtiments en vieille pierre de Kertch, environ un millier de personnes se massent près de la scène, d’autres se dissimulent sous les arbres pour échapper au soleil de plomb. Quelques drapeaux russes, des familles avec leurs jeunes enfants. Des petits groupes de cosaques et de policiers, beaucoup de retraités. Sur scène, un animateur et des groupes de musique se relaient sans conviction pour meubler, en attendant que débute la cérémonie, ne récoltant que des applaudissements épars.

« C’est une fête magnifique », se réjouit pourtant Galina, une retraitée endimanchée assise à l’ombre avec quelques amis. « Ce pont, c’est la liberté ! Et on l’attendait depuis si longtemps ! » Un concert d’approbations accueille ses paroles. Pour les très nombreux retraités russes vivant en Crimée, le pont les reliant au Kouban est une arlésienne dont ils entendent parler depuis les années 1950. « On nous l’a promis à l’époque soviétique, ensuite les Ukrainiens nous l’ont promis aussi, mais ils n’ont rien fait pour nous », grince Veronika, la soixantaine, en robe à fleurs, qui vient se joindre à la conversation. « Nous, on a toujours rêvé d’être russes. »

Un peu plus loin, Valentina, 28 ans, ne dit pas autre chose : « Ce pont, je l’ai attendu toute ma vie, et mes parents avant moi. Si nous étions restés russes après la chute de l’URSS, on l’aurait depuis vingt ans. » De l’ouverture du pont de Crimée, elle espère beaucoup : non seulement la possibilité de se rendre facilement sur le continent en évitant les interminables files d’attente du ferry, mais aussi des opportunités économiques, pour le commerce comme pour le tourisme.

Rue principale de Kertch. Crédits : Wikimedia
Rue principale de Kertch. Crédits : Wikimedia

« Notre président, c’est le meilleur du monde, il est merveilleux ! »

Comme en écho aux paroles de la jeune femme, lorsque la cérémonie débute enfin, ce sont les mêmes mots qui ouvrent l’édition spéciale de « Crimée 24 », la chaîne d’information de la péninsule, retransmise en direct sur un écran géant : finies les files d’attente, finis les ferrys annulés pour cause de mauvais temps, « notre Crimée va devenir encore plus proche de la Russie ! ».

Dans quelques dizaines de minutes, annonce le présentateur, Vladimir Poutine inaugurera officiellement le pont. La simple mention du nom du président russe déclenche plus d’applaudissements que n’en ont récoltés tous les artistes précédents. « Notre président, c’est le meilleur du monde, il est merveilleux », se réjouissent en chœur Galina et Valentina. Une popularité qui ne doit rien au hasard : la construction de ce pont, martèlent les présentateurs de « Crimée 24 », n’aurait pas été possible sans « l’investissement personnel de notre président, Vladimir Vladimirovitch ». Toutes les deux minutes, la même expression revient : avec l’ouverture du pont, « il a tenu sa promesse ». La caméra le suit en train de féliciter une délégation d’ouvriers, puis de prendre le volant d’un camion de chantier, un Kamaz. Un nouveau véhicule à l’actif du président russe, que l’on a déjà vu piloter un avion de chasse, un sous-marin, un navire de guerre, une voiture de course… Il se tourne vers la caméra : « Poekhali ! [C’est parti !] »

La formule est bien trouvée : elle fait écho au cri de Youri Gagarine lors du décollage de sa fusée ; elle déclenche une salve d’applaudissements et quelques hourras. Est-ce l’horaire, peu pratique pour les employés, ou bien l’organisation décidée au dernier moment ? Les présentateurs ont beau rappeler régulièrement à quel point le moment est « historique », la place reste aux deux-tiers vide et la foule plutôt silencieuse. L’émotion est tout de même palpable chez les retraités lorsque le feu marquant l’entrée du pont passe au vert et que Poutine s’élance au volant de son Kamaz orange vif, suivi par une colonne d’engins de chantier qui auront l’honneur d’être les premiers à franchir officiellement le pont de Crimée.

« Demain, la Crimée et ses habitants seront concrètement rattachés à la Russie. »

Pour meubler le quart d’heure que dure la traversée, une caméra embarquée montre le président échangeant des remarques techniques avec les ouvriers qui lui tiennent compagnie à bord de son camion. Une voix off rappelle les paramètres techniques hors du commun du pont : il dispose de quatre voies automobiles et d’une voie de chemin de fer, dont l’ouverture est prévue en 2019, et permettra de convoyer quarante mille voitures et quarante-sept trains par jour, soit quatorze millions de passagers par an.

Le point culminant de la cérémonie devait être le discours du président une fois le pont franchi. Malheureusement, des problèmes de liaison empêchent la foule de l’écouter. La retransmission est alors interrompue et cède à nouveau la place à l’animateur et aux groupes de musique. La place se vide en une minute, sans pitié pour les artistes qui s’époumonent sur scène et alternent chansons patriotiques et airs traditionnels russes, tatares et ukrainiens. Sans doute fait-il trop bon se promener en cette belle après-midi dans les vieilles rues ombragées de Kertch, pour rester immobile au pied de la statue de Lénine.

De toute façon, pour les habitants de la ville, le vrai changement n’interviendra que demain matin avec l’ouverture du pont à la circulation. Demain, la Crimée et ses habitants seront concrètement rattachés à la Russie.

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