Festival de Cannes : pas de tapis rouge pour Kirill Serebrennikov

Le procès de Kirill Serebrennikov se poursuit à Moscou. Alors que son film Leto (« Eté ») est en compétition à Cannes, le metteur en scène et réalisateur russe est assigné à résidence depuis plus de huit mois, accusé de détournement de fonds publics à hauteur de 133 millions de roubles (1,75 million d’euros). Le Courrier de Russie revient sur une affaire longue et complexe, qui vise manifestement à abattre un homme de théâtre qui fut, un temps, très proche du pouvoir.

« L’affaire du Studio-7 » est le plus gros procès intenté contre le monde du théâtre que la Russie ait connu ces dernières années. Alors que l’enquête a été ouverte en mai 2017, le procès proprement dit n’a toujours pas commencé. Le 19 avril dernier, le tribunal moscovite de l’arrondissement Basmanny, qui juge l’affaire, a prolongé l’assignation à résidence de Serebrennikov jusqu’au mois de juillet. Il y aura alors passé près d’un an.

Kirill Serebrennikov. Crédits : VK
Kirill Serebrennikov. Crédits : VK

Comment tout a commencé

En 2011, Kirill Serebrennikov lance l’idée du festival Platforma, afin d’offrir aux metteurs en scène, compositeurs et chorégraphes russes contemporains un espace de création expérimentale. Le concept plaît au président de l’époque, Dmitri Medvedev et, en décembre de la même année, le ministère de la Culture alloue au projet 70 millions de roubles (près d’un million d’euros) annuels de subventions, sur une période de trois ans.

Le réalisateur crée alors, pour toucher les fonds du ministère et organiser le festival, la structure juridique Studio-7, dont il devient l’unique propriétaire.

Les spectacles mis en scène dans le cadre de Platforma plaisent au public. Sur les quelque dix pièces montées chaque année, beaucoup sont récompensées lors du prestigieux festival de théâtre russe Masque d’Or. En 2014, toutefois, les financements publics s’arrêtent, et le projet avec.

« Serebrennikov, d’abord entendu comme simple témoin, affirme ne s’être jamais intéressé à l’aspect financier du projet »

Entre 2011 et 2014, le festival Platforma aura été subventionné à hauteur de 216 millions de roubles au total (près de trois millions d’euros). Ces fonds ou, plus précisément, l’utilisation qu’en a faite le Studio-7, constituent aujourd’hui l’objet principal de ce procès qui s’éternise.

Aveux de la comptable et arrestations

En mai 2017, les premières perquisitions sont menées au centre théâtral Gogol. Le lieu dont Serebrennikov est le directeur artistique accueille les mises en scène de Platforma depuis 2012.

Centre théâtral Gogol à Moscou. Crédits : kudamoscow.ru
Centre théâtral Gogol à Moscou. Crédits : kudamoscow.ru

Le metteur en scène, d’abord entendu comme simple témoin, affirme ne s’être jamais intéressé à l’aspect financier du projet. L’ancienne comptable de Studio-7, Nina Masliaïeva, et son ancien directeur, Youri Itine, sont les premiers arrêtés. Alors qu’Itine rejette toutes les accusations et se retrouve assigné à résidence, Masliaïeva témoigne à charge contre lui, Serebrennikov et l’ancien directeur du centre Gogol, Alexeï Malobrodski.

Les dépositions de l’ex-comptable débouchent ainsi sur de nouvelles arrestations. En juin 2017, Malobrodski est placé en détention provisoire. Au mois d’août, Serebrennikov est assigné à résidence, suivi, en octobre, de Sofia Apfelbaum, fonctionnaire du ministère de la Culture à l’époque des faits et responsable des subventions de Platforma. Elle est accusée de complicité.

L’enquête dure jusqu’au 12 janvier 2018. Elle présente plusieurs versions, parfois contradictoires, voire absurdes. Ainsi les enquêteurs affirment-ils, à un moment, que les accusés ont volé 2,3 millions de roubles (environ 30 000 euros), destinés au spectacle Songe d’une nuit d’été, assurant qu’il n’a jamais été monté. Or la pièce a été jouée dès 2012… Par la suite, l’enquête évoque la somme de 68 millions de roubles (900 000 euros environ) de détournements de fonds. Dans l’acte d’accusation définitif, ce montant est doublé, atteignant 133 millions de roubles (1,75 million d’euros). Quant aux griefs concernant Songe d’une nuit d’été, ils disparaissent.

« Seule une audience publique permettra de savoir ce qui s’est réellement passé au Studio-7 »

L’enquête longue et difficile a contraint le tribunal à prolonger par deux fois les mesures de détention des accusés : d’abord en janvier 2018, puis le 19 avril dernier, jusqu’en juillet prochain. Aucune date n’a encore été fixée pour le procès lui-même. La défense, qui affirme que tous les accusés sont prêts à prouver leur innocence, espère qu’il sera ouvert au public.

« Seule une audience publique permettra de savoir ce qui s’est réellement passé au Studio 7, déclare l’avocat de Serebrennikov, Dmitri Kharitonov, sur les ondes de la radio Echo de Moscou. Actuellement, nous sommes tenus à la confidentialité et nous ne pouvons pas dire tout ce que nous savons. »

Le ministère de la Culture est intervenu auprès de la justice pour demander que les mesures de détention et d’assignation à résidence des accusés soient prolongées

Quelques jours après la dernière prolongation des mesures de détention et d’assignation à résidence dont les accusés sont l’objet, plusieurs médias russes révèlent que les Services de sécurité (FSB) ont participé à l’enquête. En mai 2016, soit un an avant l’ouverture de l’enquête, le ministère de la Culture fait parvenir au FSB les bilans comptables de Studio-7, en demandant que soit contrôlée l’utilisation des subventions. En décembre 2016, le studio est soumis à un contrôle fiscal très poussé, brusquement interrompu en mars 2017, sans que les responsables du studio soient informés de ses conclusions. Deux mois plus tard, en mai 2017, la justice ouvre contre Studio-7 une enquête pour détournement de fonds publics à très grande échelle.

Dans une interview accordée en septembre 2017 à la chaîne câblée Dojd, le ministre de la Culture Vladimir Medinski explique que c’est la « très mauvaise qualité » de la comptabilité de Studio-7 qui, dans un premier temps, a éveillé les soupçons du Fisc, puis de la justice. « Le ministère de la Culture n’a porté plainte pour détournement de fonds qu’après l’ouverture de l’enquête et les premières annonces officielles de l’instruction », affirme-t-il.

Vladimir Medinski (à droite). Crédits : kremlin.ru
Vladimir Medinski (à droite). Crédits : kremlin.ru

En janvier 2018, après que l’enquête a fixé le montant total du détournement de fonds, le ministère de la Culture dépose devant la justice civile une demande de dommages et intérêts. En avril, le ministère intervient auprès du tribunal Basmanny pour demander dans une lettre… que la détention et l’assignation à résidence des accusés soient prolongées.

Peu après, le ministère change toutefois radicalement son fusil d’épaule. Le 25 avril, de façon inattendue, le Comité d’enquête demande au tribunal Basmanny de transformer la détention provisoire d’Alexeï Malobrodski en une simple assignation à résidence, pour raisons de santé. Vladimir Medinski soutient cette requête : « Je suis heureux que le Comité d’enquête ait choisi de faire preuve d’humanité. Et j’espère que le tribunal ira dans le même sens. »

Mais, le 27 avril, la demande est rejetée.

La lettre de l’étranger

Ekaterina Voronova, ex-productrice générale de Studio-7, a quitté la Russie bien avant l’ouverture de l’enquête. Condamnée par contumace, elle est aujourd’hui recherchée par la justice russe. En novembre 2017, elle fait parvenir au média en ligne Meduza une lettre ouverte, dans laquelle elle revient sur l’affaire. En 2014, se souvient-elle, le studio a été soumis à un audit, qui a révélé de très nombreuses infractions dans ses comptes. « Nous nous sommes aperçus que les bénéficiaires d’honoraires figurant dans les documents comptables n’étaient pas des personnes qui travaillaient réellement pour le Studio, écrit Ekaterina Voronova. En outre, les sommes perçues étaient beaucoup plus élevées que celles mentionnées sur le papier. »

Ekaterina Voronova. Crédits : facebook.com
Ekaterina Voronova. Crédits : facebook

L’audit établit également que de très importantes sommes en liquide ont servi, notamment, à verser des salaires, dont les responsables du studio sont incapables de préciser les destinataires. De nombreux achats en espèces d’éléments de décors, de costumes et d’accessoires constituent également des infractions aux normes comptables. Après cet audit, Ekaterina Voronova prend la décision de détruire tous les anciens bilans comptables du studio « afin qu’on ne mélange pas les nouveaux documents, conformes, avec ceux présentant des infractions », explique-t-elle.

« Trois ans et demi de comptabilité pour les dépenses en espèces ont été anéantis », précise l’ex-productrice, ajoutant que ces documents auraient pu, aujourd’hui, prouver son innocence et celle de ses co-accusés dans l’affaire du Studio-7.

Le luxe de la liberté et l’argent de l’État

L’arrestation de Kirill Serebrennikov a profondément choqué le monde de la culture russe. Plusieurs grands noms des arts ont demandé au président Poutine de mettre fin aux poursuites contre le metteur en scène et ses anciens collègues. Le Kremlin a répondu que le pouvoir politique n’avait pas à intervenir dans ce procès.

Les acteurs du centre Gogol arborant des t-shirts "Free Kirill" et recevant une ovation pendant une représentation à Berlin. Crédits : Twitter
Les acteurs du centre Gogol arborant des t-shirts « Free Kirill » et recevant une ovation pendant une représentation à Berlin. Crédits : Twitter

« S’il s’agissait de persécution politique et non d’une enquête judiciaire, son spectacle [le ballet Noureev de Kirill Serebrennikov, dont la première a eu lieu alors que le metteur en scène était déjà assigné à résidence], n’aurait pas été monté sur la grande scène du théâtre Bolchoï. Or il l’a été », a ainsi déclaré Vladimir Poutine en décembre 2017, peu après la première du ballet, lors d’une séance du Conseil présidentiel pour la culture et les arts.

« Acceptez de l’État ne serait-ce qu’un rouble, et vous devrez renoncer au luxe de la liberté »

Mais, pour d’autres, le caractère politique de ce procès ne fait aucun doute. Lev Pavlioutchkov, chercheur en sciences politiques, rappelle que même l’intervention de personnalités très proches du pouvoir ‒ depuis l’acteur Evgueni Mironov jusqu’à l’oligarque Roman Abramovitch ‒ n’a pas incité le Kremlin à faire preuve d’indulgence envers Serebrennikov.

« Ce procès a des airs de règlement de comptes personnel. À l’époque où le metteur en scène était à l’apogée de son succès, il n’a jamais hésité à montrer ouvertement, de manière très expressive, ce qu’il pensait des évolutions politiques à l’œuvre en Russie. Il en paie le prix aujourd’hui », estime le politologue.

Pour lui l’affaire Serebrennikov est un signal adressé aux cercles culturels en Russie. Les artistes, quel que soit leur degré de popularité, doivent désormais choisir « entre liberté sans limite et financement de l’Etat ». « C’est l’un ou l’autre, affirme Lev Pavlioutchkov. Acceptez de l’État ne serait-ce qu’un rouble, et vous devrez renoncer ‒ c’est parfaitement évident aujourd’hui ‒ au luxe de la liberté. »

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