L’Été de Kirill Serebrennikov candidat à la Palme d’or ?

Le film L’Été (Leto), qui sera présenté lors du 71e Festival de Cannes, a été monté par le metteur en scène russe Kirill Serebrennikov alors que celui-ci se trouvait assigné à résidence. Ce simple fait a attiré l’attention des critiques et du public sur le film dès avant sa sortie sur grand écran.

Kirill Serebrennikov, accusé par les autorités russes de détournement de fonds publics, est soutenu par de nombreuses personnalités du monde culturel non seulement en Russie mais également en Occident, dont certaines ne connaissent pas personnellement le réalisateur. Toutes suivent une logique simple : le vol et le génie étant incompatibles, Kirill Serebrennikov a probablement été puni pour ses convictions. Toujours est-il que le sort de ce dernier n’est pas l’unique raison pour laquelle L’Été fait scandale.

Fiction ou réalité ?

L’Été aborde une période cruciale de l’histoire russe : peu avant l’effondrement de l’URSS, le pays et l’ordre ancien commencent à s’effriter à vue d’œil. À Leningrad, une scène rock émerge, à l’avant-garde des réformes, dont l’influence sur l’intelligentsia est considérable. Concrètement, L’Été parle des légendes de la scène rock de Leningrad : Viktor Tsoï, leader du groupe Kino, Mike Naoumenko, leader du groupe Zoopark, et sa femme Natalia Naoumenko. Viktor Tsoï reste une légende pour de nombreux Russes et plusieurs rumeurs circulent au sujet de sa disparition prématurée. Naoumenko, lui aussi une légende et l’un des plus grands bluesmen des années 1980 en URSS, reste populaire en Russie, où ses albums continuent à sortir après sa mort. Ni Tsoï ni Naoumenko ne sont plus en mesure de confirmer ou d’infirmer la véracité du récit fait par Kirill Serebrennikov dans son film.

Viktor Tsoï et Mike Naoumenko, tels que présentés dans le film L’Été. Crédits : IMDb
Viktor Tsoï et Mike Naoumenko, tels que présentés dans le film L’Été. Crédits : IMDb

« Le film de Serebrennikov peut également être perçu comme une réaction au conformisme de la société russe moderne »

L’histoire tourne autour du triangle amoureux formé par Mike, Natalia et Tsoï, dont, manifestement, même leurs amis les plus proches ignoraient l’existence. Pour cette raison, certains familiers des héros du film ont vertement critiqué le scénario de L’Été. Parmi eux : Boris Grebenchtchikov, auteur-compositeur-interprète et leader du groupe Aquarium. Selon le célèbre critique musical russe Artemi Troïtski, Boris Grebenchtchikov a qualifié le scénario de « faux de bout en bout ». « Nous ne vivions pas ainsi… Cela ressemble à de la calomnie », se serait insurgé le musicien.

À en croire plusieurs personnes qui ont lu le scénario, celui-ci contient des allusions à l’homosexualité possible de Viktor Tsoï. « Cela plaira sans doute à l’Occident politiquement correct mais il est peu probable que les fans de Tsoï en Russie aient besoin de cela », souligne, sous couvert de l’anonymat, un critique musical ayant personnellement connu Tsoï et Naoumenko.

Viktor Tsoï avec sa femme Marianna et son fils Sacha, en 1985. Crédits : rockcult.ru
Viktor Tsoï avec sa femme Marianna et son fils Sacha, en 1985. Crédits : rockcult.ru

Le film peut toutefois être considéré sous un autre angle. La scène rock de Leningrad, la première en URSS, est apparue dans les années 1980 avec l’autorisation du KGB, après l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev et le début du dégel politique en URSS. « Nos cœurs exigent des changements », chantait Viktor Tsoï dans un de ses titres phares. À un certain degré, les musiciens informels de Leningrad ont été les moteurs des changements survenus dans le pays, qui ont finalement conduit à la chute du « Rideau de fer ». D’où cette question légitime : quel était l’objectif du réalisateur déchu lorsqu’il a tourné L’Été ?

Le film de Kirill Serebrennikov peut également être perçu comme une réaction au conformisme de la société russe moderne, et non comme un simple « dénigrement des rockeurs soviétiques », pour citer Boris Grebenchtchikov. En définitive, dans toute œuvre d’art de qualité, chacun voit ce qu’il veut. Seules les créations ratées sont perçues par tous de manière univoque et ne font pas l’objet de commérages.

Une affaire russo-russe

Kirill Serebrennikov n’assistera pas à la première de son film à Cannes. Mais l’absence de tel ou tel réalisateur n’est pas une nouvelle particulièrement choquante pour le festival international. Ainsi Jean-Luc Godard, pourtant l’un des fondateurs de l’événement, a-t-il décidé, cette année, d’ignorer les projections de la Croisette. Le cas particulier de Serebrennikov n’est pas non plus unique : « Les grands festivals de cinéma mondiaux présentent parfois des films dont les auteurs se trouvent en prison », rappelle la critique de cinéma Ekaterina Barabach, citant notamment le long-métrage Taxi Téhéran, qui a obtenu, il y a quelques années, l’Ours d’Or du festival de Berlin, alors que son réalisateur, Jafar Panahi, était assigné à résidence chez lui, en Iran.

La Croisette lors du Festival de Cannes. Crédits : DR
La Croisette lors du Festival de Cannes. Crédits : DR

Ainsi, souligne Ekaterina Barabach, ce n’est pas le fait que Serebrennikov soit poursuivi par la justice russe qui suscite l’intérêt de Cannes pour son dernier film. Son travail sera jugé « exactement comme n’importe quel autre film en compétition », selon la critique. La perception que le public aura de L’Été « dépendra en partie de la façon dont il sera décrit lors de la première. Si la présentation met l’accent sur l’arrestation de Serebrennikov et, plus largement, sur la situation des artistes en Russie, cela aura effectivement un impact, reconnaît Ekaterina Barabach, avant de nuancer : Mais le procès de Serebrennikov est avant tout une affaire russo-russe, et le réalisateur n’est pas si connu dans le cinéma mondial. »

« Ceux qui affirment que L’Été a été sélectionné au festival de Cannes pour contrarier la Russie sont des ignorants. »

Ekaterina Barabach est formelle : le procès du réalisateur et de ses anciens collègues du Studio-7 n’a pas été un facteur déterminant dans la sélection de L’Été au concours principal. « Jamais le jury de Cannes, hautement professionnel, ne choisira une œuvre simplement pour contrarier politiquement qui que ce soit, en l’occurrence le pouvoir russe, affirme-t-elle, avant de conclure : Et ceux qui le prétendent sont simplement des ignorants. »

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