Émigrés russes en France : une nouvelle génération

Le 8 mai dernier, dix villes de France ont accueilli le défilé du Régiment immortel, lors duquel, depuis 2015, les russophones du pays portent fièrement des portraits des membres de leur famille ayant péri durant la Seconde Guerre mondiale. Si cette fête rassemble différentes générations d’émigrés originaires des pays de l’ex-URSS, des divergences les séparent néanmoins.

Strasbourg, dimanche 6 mai. Un prêtre sort de l’église orthodoxe de Tous-les-Saints. Il s’appelle Evgueni Makouchkine, il est russe. Il vient de terminer l’office. Irina, sa femme et Anna, leur fille de dix-huit ans, l’attendent à la sortie de l’église. Les Makouchkine s’y rendent en famille tous les dimanches. Anna chante dans le chœur, Irina est responsable des événements culturels tandis qu’Evgueni célèbre l’office et participe aux travaux de construction dans l’église.

Église orthodoxe russe de Tous les saints en construction, à Strasbourg. Crédits : Wikimedia
Église orthodoxe russe de Tous les saints en construction, à Strasbourg. Crédits : Wikimedia

Evgueni, Irina et leur fille aînée ont déménagé en France en 1996, lors de la quatrième vague d’émigration (la première a eu lieu après la révolution de 1917, la deuxième après la Seconde Guerre mondiale, la troisième dans les années 1970-1980). « Nous avons décidé de partir parce que la Russie traversait une période difficile, raconte Evgueni. Au début, c’était compliqué, il a fallu s’acclimater, s’intégrer. Nous avons compris dès le départ que nous resterions sans doute longtemps en France parce que notre fille aînée devait terminer ses études. »

Rapidement, celle-ci s’est mariée à un Français et a quitté le cocon familial. À la même époque, Irina a donné naissance à sa seconde fille, Anna.

Du russe avec un léger accent

« Il vaut mieux parler français avec Anna », conseille Evgueni dans un sourire. Sa fille s’exprime couramment dans les deux langues. À la maison, les Makouchkine parlent russe mais au lycée Anna n’utilise que le français. La jeune fille a un léger accent français en russe. « Maman, comment on dit la culture générale en russe ? », interroge-t-elle.

« Ma patrie, c’est la France parce que j’y ai vécu toute ma vie. »

Anna n’a été qu’une fois en Russie, lorsqu’elle avait sept ans, et n’y a séjourné que deux semaines. « Pour moi, c’était un autre monde, une autre culture », commente-t-elle. Quand on lui demande quel pays elle considère comme sa patrie, Anna ne répond pas immédiatement et regarde son père. « Dis la vérité. Je m’en vais pour ne pas vous déranger », dit Evgueni en s’éloignant. « Tu ne me déranges pas, lance en riant Anna. Ma patrie, c’est la France parce que j’y ai vécu toute ma vie. »

Anna, Evgueni et Irina Makouchkine. Crédits : Konstantin Manenkov - LCDR
Anna, Evgueni et Irina Makouchkine. Crédits : Konstantin Manenkov – LCDR

Dès son plus jeune âge, Anna a découvert l’histoire et la littérature russes en lisant des livres avec sa mère. En grandissant, elle a commencé à chanter dans le chœur de l’église, où la majorité des échanges se font en russe. À la maison, Anna et ses parents regardaient les informations sur des chaînes de télévision russes. La jeune fille a ainsi pu se forger une idée de la Russie. Elle ne suit toutefois pas la politique ni les actualités russes. « Tout ce qui touche à la Russie m’intéresse uniquement pour ma culture générale et pour ne pas oublier la langue. Je m’intéresse beaucoup plus à ce qui se passe en France », explique-t-elle. Dans sa famille, ajoute-t-elle, on ne parle de la Russie que sous un angle culturel et non politique.

« Je ne suis pas certaine que je voterais lors des élections russes si j’avais la nationalité »

Anna n’a pas la nationalité russe. C’est notamment pour cette raison qu’elle n’a séjourné qu’une fois en Russie. Mais même si la jeune fille possédait un passeport russe, elle ne l’utiliserait presque pas : « Je ne suis pas certaine que je voterais lors des élections russes si j’avais la nationalité », commente-t-elle. « Et ton devoir de citoyenne, alors ? », lui demande Evgueni. « Si c’est pour faire mon devoir de citoyenne, alors oui, j’irais voter », répond-elle.

Un lien perdu

« Aujourd’hui, beaucoup d’enfants nés en France perdent le lien avec le pays de leurs ancêtres, explique Evgueni. Même si nous parlons russe à la maison, le reste du temps – à l’école, avec leurs amis –, les enfants parlent français. » Parler russe devient difficile pour les jeunes enfants. Leurs parents les inscrivent dans des écoles russes dans l’espoir qu’ils n’oublieront pas la langue de Pouchkine et ne perdront pas leur identité. Toutefois, pour la jeune génération, la Russie est quelque chose de lointain, lié au passé de leurs parents, rien de plus.

Le Régiment immortel de Paris, le 8 mai 2018. Crédits : Twitter
Le Régiment immortel de Paris, le 8 mai 2018. Crédits : Twitter

« Les enfants expatriés ou nés à l’étranger veulent montrer qu’ils sont citoyens du pays dans lequel ils vivent »

Andreï Korobkov, expert en migrations internationales à l’université du Tennessee, met en évidence une tendance parmi les enfants d’émigrés : « Les enfants expatriés ou nés à l’étranger s’efforcent de s’intégrer à la vie de leur nouveau pays. Ils veulent à tout prix montrer qu’ils sont citoyens du pays dans lequel ils vivent. » L’intérêt pour la patrie historique réapparaît seulement à la troisième génération, chez les petits-enfants des émigrés, estime-t-il : « Comme ils n’ont plus rien à prouver à personne, ils apprennent la langue, se passionnent pour la culture de leurs ancêtres », explique M. Korobkov.

La liberté du choix

Les fêtes importantes telles que le Jour de la Victoire et les grands rassemblements comme le Régiment immortel sont un bon moyen de ne pas perdre le contact avec la Russie, estime Evgueni Makouchkine. « Ma génération, même à l’étranger, ne peut imaginer un 9 mai sans célébrations. Nous avons l’habitude de le fêter chaque année », explique-t-il.

« Nous sommes des produits de l’éducation soviétique qui prônait l’amitié entre les peuples. Nous pensons tous de la même façon. Cet enthousiasme nous est resté. »

Cette année, Lyon a connu son premier défilé du Régiment immortel. La majorité des émigrés vivant dans la ville aux deux collines a plus de 40 ans. Tous sont nés en Union soviétique. « Nous sommes des produits de l’éducation soviétique qui prônait l’amitié entre les peuples. Nous pensons tous de la même façon, commente Svetlana Mayorgas, présidente de l’association En France polyphonique. Cet enthousiasme nous est resté. »

Svetlana en est convaincue : malgré les nombreuses années vécues à l’étranger, les émigrés continuent à voir le monde de la même façon. « Nous nous adaptons, bien sûr, à notre nouvelle vie. Nos habitudes et nos goûts changent. Mais notre rapport à la patrie, à son histoire et à sa culture ne peut changer, il est trop profondément ancré. »

Un point de vue que ne partage pas la nouvelle génération d’émigrés ayant grandi en France. Âgé de vingt ans, le fils de Svetlana vit actuellement en Suisse et a décidé de passer quelques jours à Lyon. Sa mère espérait qu’il resterait pour le Jour de la Victoire et participerait au Régiment immortel. Mais il a préféré partir en Espagne avec des amis. « Je suis un peu déçue mais la jeunesse fait ses propres choix », commente Svetlana.

Aucune divergence n’oppose, en revanche, Marina Makeïeva, 35 ans, présidente de l’association Une maison russe à Lyon, et son fils de 18 ans, qui a grandi à l’étranger : « Nous regardons dans la même direction. Peut-être parce que je suis née et que j’ai grandi entre deux époques. »

Marina et son mari, russe lui aussi, ont deux autres enfants, plus jeunes. Ils regardent des émissions russes et françaises à la télévision, étudient l’histoire aussi bien à l’école française qu’à la maison. « J’essaie de ne pas imposer une opinion à mes enfants. Au contraire, je leur apprends à analyser pour qu’ils puissent eux-mêmes décider », explique Marina.

Russe langue étrangère

Strasbourg compte cinq écoles russes, dont une seule, rattachée au consulat général, suit le programme scolaire russe. Les autres sont des centres de formation complémentaire où quatre heures de cours sont dispensées une fois par semaine. Près de soixante enfants russophones sont inscrits au centre d’enseignement et de développement Radouga, répartis entre les classes 0 et 6 en fonction de leur âge et de leur niveau de maîtrise du russe.

Un cours de sixième classe de l’école Radouga. Crédits : Konstantin Manenkov
Un cours de sixième classe de l’école Radouga. Crédits : Konstantin Manenkov – LCDR

Quatre élèves de sixième année vont à l’école le samedi. Ils y étudient la littérature et le russe comme langue étrangère. « Quand ils parlent et exposent leurs idées en russe, on a l’impression qu’ils maîtrisent bien la langue, explique l’enseignante Anna Romanenko. Mais c’est une illusion. Ils ignorent, par exemple, la signification de mots tels que zabotlivy (« attentionné ») ou samootverjenny (« désintéressé »). »

Le professeur doit donc trouver des équivalents dans la langue de Molière. Les enfants reconnaissent eux-mêmes qu’il leur est bien plus facile de s’exprimer en français. À la récréation et même pendant les cours, ils communiquent uniquement dans cette langue. « Pour eux, l’école russe est un hobby, explique l’enseignante, mais nous faisons tout pour qu’elle ne se limite pas à cela. »

La motivation des parents

Les parents, en particulier les couples mixtes, sont ceux qui s’intéressent le plus à l’école russe. Ils craignent en effet que leurs enfants n’oublient la langue qu’ils travaillent peu à la maison. L’école reste le seul endroit où les enfants peuvent parler, écrire et lire en russe.

Les parents se rendent également compte qu’être polyglotte est la garantie d’un meilleur avenir pour leurs enfants. Étudier dans une école russe les aide à préparer l’étape suivante : intégrer la section russe d’un lycée international. Seuls quatre établissements de ce type existent en France : à Nice, Lyon, Saint-Germain-en-Laye et Strasbourg. « Beaucoup de diplômés de notre école entrent au lycée international des Pontonniers, à Strasbourg, où ils continuent à étudier le russe, explique Elena Kostkina, directrice du centre Radouga. C’est un établissement prestigieux qui peut être utile à ceux qui souhaitent travailler au Conseil de l’Europe, par exemple. »

Elena et Maria Kostkina. Crédits : Konstantin Manenkov - LCDR
Elena et Maria Kostkina. Crédits : Konstantin Manenkov – LCDR

Une Française aux racines russes

Maria Kostkina, la fille d’Elena, a justement suivi ce parcours. Née en France il y a seize ans, elle a étudié six ans à l’école russe, après quoi elle a réussi les examens d’entrée du lycée des Pontonniers. À l’instar d’autres enfants, la jeune fille ne s’est jamais interrogée sur l’intérêt d’apprendre le russe. Cela faisait simplement partie de son éducation, tout comme le français. « Personne ne m’obligeait à aller à l’école le samedi mais les cours me plaisaient », ajoute Maria.

« J’ai grandi en France mais je ne peux pas dire que ce soit ma patrie »

Si, en seize ans, l’étudiante s’est totalement adaptée à la vie strasbourgeoise, elle ne se sent toutefois pas comme faisant partie de la communauté culturelle locale : « J’ai grandi en France mais je ne peux pas dire que ce soit ma patrie, explique-t-elle. Seul le fait d’être née ici et d’aller à l’école me lie à ce pays. » Maria a en effet grandi dans un environnement russophone. Ses parents et ses proches amis parlent tous russe et se sentent concernés par la Russie. La jeune fille se présente toutefois comme « une Française aux racines russes ».

Bien qu’elle ne s’intéresse pas encore à la politique, Maria ira « volontiers voter lors de la présidentielle russe lorsque ce sera possible ». Cette année, elle n’a entendu parler de la campagne électorale que par ses parents et ne sait rien des manifestations et des figures de l’opposition. À ce jour, le principal événement russe reste pour elle le Jour de la Victoire. Depuis trois ans, elle défile avec le portrait de son arrière-grand-père lors de la marche du Régiment immortel le 8 mai. Le lendemain, elle regarde avec ses parents la parade sur la place Rouge à la télévision, même si pour ce faire elle doit manquer un jour d’école.

Chaque année, le défilé de la Victoire est diffusé deux fois à la télévision russe dans la journée du 9 mai. Crédits : ekburg.tv
Chaque année, le défilé de la Victoire est diffusé deux fois à la télévision russe dans la journée du 9 mai. Crédits : ekburg.tv

Le rêve : retourner en Russie

Les parents notent que nombre de leurs enfants rêvent d’aller en Russie même s’ils n’y ont jamais mis les pieds. Ce souhait apparaît dès l’enfance et les jeunes le réalisent avec le temps. Ainsi, Matveï, originaire de Kehl, ville allemande située à la frontière française, a l’intention d’intégrer une université russe lorsqu’il aura terminé ses études en Allemagne. Pour cette raison, il étudie aujourd’hui assidûment le russe et s’entraîne même pour l’examen d’État unifié (EGE, équivalent du baccalauréat). « La Russie me plaît simplement plus, confie-t-il dans un sourire, les gens sont mieux, là-bas. »

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