Digital Resistance : la jeunesse manifeste contre le blocage de Telegram

Le 30 avril, des milliers de manifestants (12 500 selon les organisateurs, 7 500 selon la police) se sont rassemblés dans le centre de Moscou pour défendre l’accès libre à internet et à la messagerie Telegram, que les autorités russes essaient en vain de bloquer depuis plus d’une semaine. Le fondateur de la messagerie cryptée, Pavel Dourov, leur a exprimé son soutien. LCDR était sur place.

« Des milliers de jeunes sont rassemblés dans les rues de Moscou pour défendre le progrès et l’accès libre à internet en Russie. Et des milliers d’autres les rejoignent. C’est sans précédent. Je suis fier d’être né dans le même pays que tous ces gens », a commenté Pavel Dourov sur le réseau social russe Vkontakte pendant la manifestation. Il y avait effectivement longtemps qu’un mouvement de protestation n’avait pas été aussi fortement suivi en Russie, surtout en ce jour férié, veille des congés de mai, dont les Moscovites profitent traditionnellement pour fuir le bruit et l’agitation de la grande ville.

« Si nous ne faisons rien, la Russie perdra Telegram et d’autres réseaux sociaux populaires. Votre engagement peut changer le cours de l’Histoire »

Les messages annonçant la manifestation (autorisée au dernier moment par la mairie) avaient circulé, la veille, sur Telegram. Outre l’heure et le lieu du rassemblement, ils comportaient un lien sur un post de Pavel Dourov: « Il s’agit d’une chance historique, pour les Moscovites, d’affirmer leur position citoyenne. Après-demain, il sera peut-être déjà trop tard. Certains pensent que manifester ne sert à rien, mais c’est faux. La Russie est à un tournant : la censure n’est pas encore totale. Si nous ne faisons rien, la Russie perdra Telegram et d’autres réseaux sociaux populaires. Votre engagement peut changer le cours de l’Histoire ». Cet appel à manifester est le tout premier post de la chaîne en langue russe Telegram, créée pour l’occasion, le 29 avril.

Des milliers de manifestants (12 500 selon les organisateurs, 7 500 selon la police) se sont rassemblés pour défendre l’accès libre à internet. Crédits : Anastasia Sedukhina - LCDR
Des milliers de manifestants (12 500 selon les organisateurs, 7 500 selon la police) se sont rassemblés pour défendre l’accès libre à internet. Crédits : Anastasia Sedukhina – LCDR

« Depuis l’annonce du blocage de Telegram, je n’utilise plus que cette messagerie. Par principe ! Je n’aime pas qu’on m’impose des limites »

Le lendemain, le rassemblement « Contre le blocage de Telegram et la censure », encore baptisée « #Digital Resistance » (organisée par le Parti libertarien de Russie dont Pavel Dourov est idéologiquement proche), se tient sur l’avenue de l’Académicien Sakharov, du nom du physicien nucléaire soviétique et militant des droits de l’homme Andreï Sakharov, lauréat du Prix Nobel de la Paix en 1975. Les manifestants sont principalement des jeunes gens, qui constituent aussi la majorité des 15 millions d’utilisateurs de Telegram en Russie.

Parmi eux, nous rencontrons Polina, 17 ans : « Depuis l’annonce du blocage de Telegram, je n’utilise plus que cette messagerie. Par principe ! Je n’aime pas qu’on m’impose des limites. Grâce à cette action, je peux répondre (à la décision de Roskomnadzor) », assure l’adolescente.

C’est la la première fois qu’Elena participe à un rassemblement de ce genre : « Je suis ici pour soutenir le projet Telegram de Pavel Dourov et m’opposer aux blocages d’internet. Pour moi, Dourov est le Elon Musk russe, et le gouvernement veut l’empêcher d’agir, estime cette étudiante âgée de 21 ans. Il faut montrer aux gens qu’ils ne sont pas seuls. C’est important pour la société russe. Vous connaissez la stratégie du Diviser pour régner ? Si vous êtes seul, on peut faire de vous ce que l’on veut. Mais si nous sommes ensemble, il faudra compter avec nous et nos opinions. »

Elena, 21 ans, étudiante. Crédits : Anastasia Sedukhina - LCDR
Elena, 21 ans, étudiante. Crédits : Anastasia Sedukhina – LCDR

Les manifestants ont apporté des avions en papier, symbole de Telegram, et les lancent en l’air au-dessus du cortège. On trouve aussi de nombreuses pancartes artisanales, proclamant : « Honte à Roskomnadzor ! » (nom de l’organisme public chargé de la régulation d’internet en Russie), « Big Brother is watching you ! », « Pour la liberté sur internet ! » « Non aux blocages ! » « Qu’est-ce que Roskomnadzor a fait d’utile ? », ou encore « Merci, Roskomnadzor ! Maintenant, je sais ce que sont un VPN, un proxy et le réseau Tor ! ».

Roskomnadzor a ordonné le blocage de Telegram le 16 avril, conformément à une décision de la justice russe, qui reproche à Pavel Dourov d’avoir refusé de fournir au Service fédéral de sécurité (FSB) les clés permettant de déchiffrer les conversations des utilisateurs de la messagerie. Ces tentatives de blocage ont déjà largement perturbé le fonctionnement de plusieurs sites et messageries utilisant le même hébergement que Telegram, tandis que celle-ci continue d’être accessible sur le territoire russe, sans même avoir recours à un VPN (réseau privé virtuel) ou autre anonymiseur.

« Big Brother is watching you ! ». Crédits : Anastasia Sedukhina - LCDR
« Big Brother is watching you ! ». Crédits : Anastasia Sedukhina – LCDR

« Roskomnadzor doit être dissout ! Non à la censure ! », martèlent les organisateurs sur l’estrade. « Cette manifestation vise moins à soutenir Telegram en particulier que le libre accès à internet en général, vous le comprenez ? », demande l’un d’eux à la foule. « Oui ! », répondent en chœur les manifestants, avant de scander : « Non à Roskomnadzor ! Oui à la liberté ! Oui à Dourov ! »

La deadline du 5 mai

Peu à peu, les slogans sur la liberté d’internet et la défense des droits civiques ont fait place à des slogans politiques et des appels au départ de Vladimir Poutine et du gouvernement. Sur l’estrade, on donne la parole à Alexeï Navalny, principal opposant et candidat écarté de la présidentielle de mars 2018. Ses partisans sont aussi majoritairement des jeunes : les marches anti-corruption de 2017, organisées à son initiative dans tout le pays, par le biais de réseaux sociaux et malgré le refus de la plupart des mairies concernées, avaient réuni de très nombreux adolescents.

Au début de l’action de soutien à Telegram, les policiers, particulièrement polis et cordiaux à l’égard des manifestants, avaient demandé à Navalny de ne pas profiter de son intervention pour appeler la foule à prendre part à sa prochaine action (prévue le 5 mai, sous le mot d’ordre : « Poutine n’est pas notre tsar »), organisée à la veille de l’investiture officielle de Vladimir Poutine pour son quatrième mandat présidentiel.

Mais l’opposant a habilement tourné cet avertissement de la police à son avantage : « Évidemment que je ne vais pas vous appeler à participer à cette action ! Ne venez pas ! Vous savez où et quand vous ne devez pas venir ! », a-t-il martelé depuis l’estrade.

« Je veux que toutes ces technologies restent accessibles en Russie, qu’on ne se retrouve pas derrière un nouveau “Rideau de fer” »

Si certains manifestants ont confié à LCDR avoir l’intention de descendre aussi dans la rue le 5 mai, d’autres reprochent à Navalny son manque d’objectifs concrets. « Je ne participe pas souvent à des actions de ce genre. Ce sont les événements récents et toutes ces décisions de blocage qui m’ont poussé à venir aujourd’hui. Je veux que Roskomnadzor fasse marche arrière et cesse de se mêler du fonctionnement de ces services », expliquait ainsi Ivan, jeune journaliste présent à titre privé.

Ivan manifestant. Crédits : Anastasia Sedoukhina - LCDR
Ivan manifestant. Crédits : Anastasia Sedoukhina – LCDR

« Ces actions sont notre seul moyen de parvenir à un résultat. Les gens participent plus volontiers à des actions autorisées par la mairie qu’à des meetings interdits », estimait de son côté Andreï, lycéen de 16 ans, qui brandissait une pancarte affirmant : « Pour Internet ! Pour la liberté ! » Andreï, qui pense que « beaucoup iront manifester le 5 mai, mais moins qu’aujourd’hui », compte pour sa part continuer à se mobiliser « à chaque fois que la Constitution sera enfreinte ». Le jeune homme prévoit d’ailleurs, à la fin de ses études, de se tourner vers le secteur des technologies de l’information : « Je veux que toutes ces technologies restent accessibles en Russie, que l’on ne se retrouve pas derrière un nouveau “Rideau de fer”. Je suis ici aujourd’hui pour défendre mon droit à un internet libre, la liberté individuelle et le respect de la correspondance privée », résume-t-il.

Andreï, 16 ans, « Pour internet ! Pour la liberté ! ». Crédits : Anastasia Sedoukhina - LCDR
Andreï, 16 ans, « Pour internet ! Pour la liberté ! ». Crédits : Anastasia Sedukhina – LCDR

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