Sauver la Volga : un projet encore balbutiant

Chaque année, la Journée de la Volga est célébrée le 20 mai en Russie. Elle a été instaurée il y a dix ans par l’UNESCO afin d’attirer l’attention sur les ressources uniques de ce fleuve et la nécessité de les préserver.

La pollution du plus grand fleuve d’Europe reste aujourd’hui l’un des problèmes environnementaux les plus pressants du pays. Pendant des décennies, les entreprises industrielles et agricoles y ont déversé leurs déchets. Sur décision présidentielle, 2017 avait été déclarée « Année de l’écologie en Russie ». Dans ce cadre, un programme intitulé « Assainir la Volga » a été mis en place par le ministère des Ressources naturelles.

« C’est dans le bassin de la Volga que s’est développée la pire situation écologique du pays. Plus d’un tiers, 38% exactement, de toutes les eaux polluées de Russie y sont déversées », a déclaré le Premier ministre, Dmitri Medvedev, au début du mois d’août 2017, lors d’une réunion organisée dans le cadre du programme « Assainir la Volga ». « Nous avons beaucoup de travail à faire pour nettoyer ce fleuve », a-t-il reconnu.

Le Premier ministre Dmitri Medvedev sur la Volga. Crédits : government.ru
Le Premier ministre Dmitri Medvedev sur la Volga. Crédits : government.ru

Ce constat n’est pas nouveau : il y a dix ans, les scientifiques russes s’inquiétaient déjà de l’importante pollution du plus grand fleuve d’Europe. « La création d’une succession de bassins artificiels le long de la Volga a entraîné le développement d’industries gourmandes en eau et nocives pour l’environnement. Le tiers des eaux usées de Russie est déversé dans le fleuve», signalaient des scientifiques dans le journal Rossiïskaïa Gazeta en 2008.

« Au début du XXe siècle, l’eau de la Volga était potable »

Le bassin de la Volga, où vivent plus de 60 millions de personnes, concentre 45% des entreprises industrielles – principalement des industries pétrochimiques, papetières et métallurgiques – et 50% de la capacité agricole du pays. Les engrais chimiques utilisés dans l’agriculture ainsi que les rejets toxiques des entreprises font partie des polluants déversés chaque année dans le cours d’eau et modifient son écosystème. Alors qu’au début du XXe siècle, l’eau de la Volga était potable, la teneur en plomb, en zinc, en vanadium et en nickel y est maintenant 200 à 300 fois supérieure aux normes autorisées.

Les centrales hydroélectriques, construites sur ses rives pendant la période soviétique, constituent une autre menace d’importance. En plus des millions de poissons tués chaque année par les turbines de ces centrales, la création de réservoirs artificiels a grandement modifié l’écosystème du fleuve, entraînant, outre son réchauffement, le ralentissement de son débit (ce qui facilite la transmission de maladies entre les différentes espèces aquatiques), la sous-oxygénation de l’eau et l’apparition d’algues nocives qui dégagent des substances toxiques et empoisonnent de nombreux poissons.

Carte des barrages hydroélectriques de la Volga.
Carte des barrages hydroélectriques de la Volga.

« La reproduction naturelle des esturgeons dans la région de la Basse-Volga a pratiquement cessé. »
– Mikhaïl Bolgov, membre de l’Académie écologique de Russie

Le programme « Assainir la Volga » est doté d’un budget préliminaire d’environ 245 milliards de roubles (plus de trois milliards d’euros) et s’étend jusqu’en 2025. Ses objectifs sont multiples : réduire la contamination de l’eau du fleuve, éliminer les déchets accumulés, préserver la biodiversité du fleuve. Rencontre avec Mikhaïl Bolgov, l’un des architectes de ce programme.

Le Courrier de Russie : Quelles mesures concrètes ont-elles été prises à ce jour dans le cadre du projet « Assainir la Volga » ?

Mikhaïl Bolgov : Le programme commence à peine. Des accords ont été passés avec les régions situées dans le bassin de la Volga, désormais engagées dans un travail de planification : évaluer les ressources, rechercher des financements additionnels et continuer le travail scientifique autour de ce fleuve.

L.C.D.R. : Y a-t-il déjà des résultats visibles ?

M.B. : Il est encore trop tôt pour parler des résultats. Cependant, le seul fait que le programme ait été approuvé par le gouvernement, qui a financé le travail préparatoire que je viens de mentionner, peut être considéré comme un succès. Je suis persuadé qu’au cours des deux prochaines années, nous pourrons déjà faire le constat de résultats intermédiaires.

« 80% des eaux usées rejetées dans la Volga sont soit insuffisamment purifiés, soit déversés sans aucun traitement préalable ! »

L.C.D.R. : Ce programme est-il contraignant, légalement, pour les entreprises publiques et privées ?

M.B. : Il y a de nombreuses lois fédérales concernant la protection de l’environnement en Russie, notamment le code de l’eau. Le problème, c’est que personne ne les respecte. Le programme procurera un soutien matériel qui aidera les services communaux et les entreprises du bassin de la Volga à se mettre en conformité avec la loi, en finançant notamment la reconstruction de stations d’épuration des eaux usées.

Actuellement, d’après les données fournies par l’État, 80% des eaux usées rejetées dans la Volga sont soit insuffisamment purifiés, soit déversés sans aucun traitement préalable ! La seule façon d’améliorer la qualité de l’eau est de cesser d’y déverser des substances nocives. Aucune autre méthode n’a encore été inventée.

Une usine sur le bord de la Volga. Crédits : Wikimedia
Une usine sur le bord de la Volga. Crédits : Wikimedia

L.C.D.R. : La construction de centrales hydroélectriques sur la Volga a entraîné la modification de son écosystème, menaçant la survie de nombreuses espèces. Des mesures les concernant sont-elles incluses dans le programme « Assainir la Volga » ?

M.B. : En créant des réservoirs, nous avons fortement modifié l’écosystème du fleuve, ce qui a conduit à la réduction de certaines « ressources biologiques aquatiques ». Plus d’une soixantaine d’espèces de poissons sont présentes dans la Volga, dont beaucoup sont victimes de ces changements. Par exemple, la reproduction naturelle des esturgeons dans la région de la Basse-Volga a pratiquement cessé.

L’une des zones à prendre en compte de façon prioritaire dans ce programme est la plaine inondable Volga-Akhtouba. Elle représente un écosystème unique, or, par la création de réservoirs, nous avons fortement modifié le régime d’inondation de ce territoire – qui permet d’importants rendements agricoles. J’espère que des mesures aideront à sa reconstitution.

« Le bassin de la Volga concentre 45% des entreprises industrielles et 50% de la capacité agricole du pays »

Toutefois, nous devons prendre en compte l’utilité de ces centrales hydroélectriques, créées pour des raisons industrielles, notamment la production d’énergie. Elles fournissent de l’électricité aux entreprises et aux résidents de la région, il est actuellement impossible de les supprimer.

L.C.D.R. : Pensez-vous que ce programme soit à la hauteur des enjeux écologiques auxquels est aujourd’hui confrontée la Volga ?

M.B. : Il ne fait aucun doute que ce programme est ambitieux. Pendant des années, nous avons ignoré les problèmes écologiques de ce fleuve. Il est temps de comprendre qu’on ne peut plus continuer de la sorte, faute de quoi les conséquences seront très lourdes pour tout le bassin de la Volga. Il est maintenant essentiel de le préserver et d’y recréer un écosystème sain.

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