Arménie : l’inévitable alliance stratégique avec Moscou

La rencontre entre le nouveau Premier ministre arménien et le président Poutine a constitué le grand événement du récent sommet de l’Union économique eurasiatique (UEEA) à Sotchi. Il y a encore un mois, au plus fort du mouvement de protestation porté par Nikol Pachinian, nul n’imaginait que cet ancien journaliste, député d’un petit parti d’opposition au parlement arménien, serait bientôt à la tête de son pays et prendrait place à la table des négociations avec le chef du Kremlin.

La rencontre entre Vladimir Poutine et Nikol Pachinian a fait sensation pour deux raisons : d’une part, chacun sait combien, pour le Kremlin, il est douloureux ‒ et le mot est faible ‒ de voir le pouvoir changer de mains « sous la pression de la rue » dans les pays de l’ex-URSS. Certains responsables russes ont immédiatement vu dans le mouvement de protestation arménien, qualifié de « révolution de velours » par Pachinian lui-même, le fantôme du Maïdan ukrainien, antirusse dès l’origine et provoqué, selon Moscou, par l’Union européenne (UE) et les États-Unis. Nikolaï Ryjkov, sénateur russe et ex-Premier ministre soviétique, en visite à Erevan en avril, a même affirmé détenir « des preuves irréfutables » que l’opposition était en train de reproduire le scénario ukrainien. Il a tenté de rallier à ses conclusions les parlementaires arméniens. Ces derniers, perplexes et décontenancés, l’ont laissé s’agiter à la tribune, selon le journaliste arménien indépendant Mourad Sarkissian, qui parle d’« une scène affligeante ».

D’autre part, nul n’ignorait les relations de confiance tissées entre le président russe et l’ancien président arménien, Serge Sarkissian, contraint par la rue de renoncer au poste de Premier ministre (qui lui aurait permis de se maintenir au pouvoir alors que la loi lui interdisait de postuler à un nouveau mandat présidentiel), puis de quitter le monde politique (« J’avais tort », a-t-il déclaré avant de se retirer).

Rencontre entre Nikol Pachinian et Vladimir Poutine, le 14 mai dernier. Crédits : Kremlin.ru
Rencontre entre Nikol Pachinian et Vladimir Poutine, le 14 mai dernier. Crédits : Kremlin.ru

L’héritage de Serge Sarkissian

Le Kremlin a fait montre, à l’instant critique, d’une parfaite indifférence envers le sort de Serge Sarkissian, souligne le politologue russe Alexeï Makarkine, directeur adjoint du Centre des technologies politiques. Sans doute le président arménien n’avait-il déjà plus les faveurs de Moscou, notamment depuis la conclusion, en novembre 2017, d’un Accord de partenariat complet et renforcé entre Erevan et Bruxelles. En apparence, la Russie avait réagi calmement. À la différence du précédent ukrainien, cet accord n’obligeait pas l’Arménie à choisir, en termes de partenariat économique, entre Moscou et l’UE. Échaudées par l’amère expérience de Maïdan en 2013, ni l’Arménie ni l’UE ne voulaient en effet provoquer un conflit avec la Russie. Si, la version finale de l’accord se distinguait fortement des propositions initiales – certains observateurs estimant que Serge Sarkissian avait dû céder sur de nombreux points face à Moscou -, le fait même qu’Erevan se rapproche de Bruxelles dans le cadre de la politique européenne de « Partenariat oriental » était en soi un signe de la dégradation des relations russo-arméniennes. Pour Alexeï Makarkine, cet accord avec l’UE constituait, de la part de l’Arménie, « une forme de réponse aux livraisons d’armes russes à l’Azerbaïdjan ». Erevan, rappelle le politologue, n’a jamais apprécié que Moscou coopère sur le plan militaire et technique avec Bakou : « Et si l’Arménie de Sarkissian n’exprimait pas publiquement ce mécontentement, elle ne manquait pas une occasion de montrer qu’il existait des alternatives à la relation avec Moscou », explique encore Alexeï Makarkine.

« Il y a un point qui n’a nul besoin d’être discuté, ce sont les liens d’alliance stratégique entre l’Arménie et la Russie. »

Quoi qu’il en soit, avec le temps, Serge Sarkissian était devenu pour Moscou un partenaire transparent et prévisible. À l’inverse, la Russie se demande aujourd’hui à quoi elle doit s’attendre de la part de Nikol Pachinian. Au cours du mouvement de protestation, ses adversaires se sont efforcés de le présenter comme un militant pro-occidental convaincu. Parallèlement, l’opposant a entrepris de persuader la Russie du contraire, en affirmant que le mouvement de protestation en Arménie ne visait que des objectifs de politique intérieure et n’avait aucune revendication de politique étrangère. Dès l’annonce de sa candidature au poste de Premier ministre, le 8 mai dernier, il n’a cessé de répéter que l’Arménie ne sortirait ni de l’Union économique eurasiatique (UEEA) ni de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC : accord de soutien militaire mutuel entre les pays de la CEI en cas d’agression contre l’un d’eux) et que les postes douaniers et les garnisons militaires russes de Gyumri et Erevan resteraient sur le territoire du pays.

Nikol Pachinian lors d'un rassemblement sur la place de la République de Erevan, le 26 avril 2018. Crédits : Wikimedia
Nikol Pachinian lors d’un rassemblement sur la place de la République de Erevan, le 26 avril 2018. Crédits : Wikimedia

Une première visite officielle symbolique

C’est d’ailleurs en Russie que Nikol Pachinian, fraîchement élu Premier ministre, a choisi d’effectuer sa première visite officielle à l’étranger, à l’occasion du sommet de l’UEEA à Sotchi, afin de souligner le caractère prioritaire des relations avec Moscou. Lors de sa rencontre avec le président russe, il a déclaré : « Il y a un point qui n’a nul besoin d’être discuté, ce sont les liens d’alliance stratégique entre l’Arménie et la Russie. Et je peux assurer que cette question fait l’objet d’un consensus en Arménie. »

Le président russe a, lui aussi, présenté cette rencontre sous un jour totalement positif : « Nous considérons l’Arménie ‒ et ce n’est un secret pour personne ‒ comme notre plus proche partenaire et alliée dans la région. Cela concerne autant les relations économiques que les questions de sécurité. »

Les indicateurs économiques plaident, eux aussi, en faveur du statu quo. Les échanges avec la Russie représentent 26,7 % du commerce extérieur de l’Arménie.

« Nous constatons, ces derniers temps, une hausse d’environ 25 % de nos échanges commerciaux. Mais ce sont les importations en Russie de produits agricoles arméniens qui augmentent le plus rapidement, avec une croissance de 38 % au cours des mois précédents », a relevé Vladimir Poutine à Sotchi.

Les dirigeants des pays membres de l'Union économique eurasiatique sur la promenade côtière de Sotchi. Crédits : Kremlin.ru
Les dirigeants des pays membres de l’Union économique eurasiatique et de la Moldavie, État observateur, sur la promenade côtière de Sotchi. Crédits : Kremlin.ru

« Pachinian à la différence de Sarkissian, n’hésitera pas à poser ouvertement à la Russie des questions gênantes, par exemple sur ses livraisons d’armes à l’Azerbaïdjan. »

À Moscou, certains affirment pourtant que l’Arménie risque désormais, afin de se rapprocher de l’UE, de prendre ses distances avec l’Union économique eurasiatique. Erevan pourrait souhaiter augmenter la part de ses exportations vers l’UE au détriment de l’UEEA. Mais soyons réalistes : l’Arménie exporte principalement des denrées alimentaires, issues de l’élevage et de l’agriculture, qui ont peu de chances – dans l’immédiat – de trouver des débouchés sur le marché européen. Enfin, un simple coup d’œil à une carte suffit pour le comprendre : coincée entre ses deux voisins hostiles que sont l’Azerbaïdjan et la Turquie, l’Arménie n’a aucune alternative à son alliance militaire avec la Russie.

En revanche, au sein de l’UEEA et de l’OTSC, Nikol Pachinian pourrait se révéler plus indépendant que son prédécesseur. Dans un article pour le Carnegie Moscow Center, le politologue arménien Mikael Zolyan émet l’hypothèse suivante : « C’est précisément parce que Pachinian insiste dès qu’il le peut sur l’importance des relations avec la Russie qu’il ne craindra vraisemblablement pas, à la différence de Sarkissian, de poser ouvertement des questions gênantes, par exemple sur les livraisons d’armes de celle-ci à l’Azerbaïdjan. »

Visite de l'ancien président arménien Serge Sarkissian en compagnie du président russe Vladimir Poutine dans la galerie Tretiakov de Moscou, en novembre 2017. Crédits : Kremlin.ru
Visite de l’ancien président arménien Serge Sarkissian en compagnie du président russe Vladimir Poutine dans la galerie Tretiakov de Moscou, en novembre 2017. Crédits : Kremlin.ru

L’épine dans le pied : le Haut-Karabagh

Si le service de presse du Kremlin n’a rien dit de l’issue des discussions sur ce point, la question du Haut-Karabagh, territoire intégré par l’URSS à l’Azerbaïdjan mais qui réclame, depuis 1991, la reconnaissance de son indépendance ou son rattachement à l’Arménie, a nécessairement été évoquée à Sotchi. Les Arméniens le savent : l’Azerbaïdjan pourrait utiliser le récent changement de pouvoir à Erevan pour tenter de résoudre militairement le problème. Pour l’heure, toutefois, et malgré l’agitation de ces derniers mois, Bakou n’a encore rien entrepris. Moscou a peut-être fait comprendre au régime azerbaïdjanais qu’elle s’opposait catégoriquement à toute résurgence de ce conflit dans les conditions actuelles.

Nikol Pachinian s’est rendu dans le Haut-Karabagh juste après son élection. Prenant la parole à Stepanakert, la capitale de ce territoire contesté, il a plaidé en faveur d’un changement de format des négociations : « Les négociations pour un règlement de la question du Karabagh n’ont pas de valeur véritable sans la participation des autorités de cette région, a-t-il dénoncé. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev doit discuter avec le chef de la république [autoproclamée] du Haut-Karabagh. L’Arménie est une des parties au conflit et elle parlera en son nom propre : je suis prêt à négocier. La partie arménienne prône un règlement par la voie pacifique, bien que l’Azerbaïdjan continue d’user d’une rhétorique agressive », a affirmé M. Pachinian.

« À Moscou, personne ne s’attend à ce que le nouveau dirigeant arménien agisse de façon décisive, dans les mois à venir, pour résoudre le conflit du Haut-Karabagh »

Selon le nouveau Premier ministre, cette participation des autorités de la république autoproclamée est prévue par le mandat de médiation du Groupe de Minsk, créé en 1992 par l’OSCE (co-présidé par les États-Unis, la France et la Russie). Pour Andreï Ournov, ambassadeur de Russie en Arménie de 1994 à 1997, « cette proposition du nouveau leader arménien d’inclure les représentants du Haut-Karabagh dans les négociations n’a rien de scandaleux. Dans certains cas, la pratique diplomatique permet ce genre de choses. » Et, quoi qu’il en soit, ajoute le diplomate, cette proposition sera perçue de façon positive en Arménie et renforcera la légitimité de Nikol Pachinian.

Pourtant, personne ne s’attend, à Moscou, à ce que le nouveau leader agisse de façon décisive, dans les mois à venir, pour résoudre le conflit du Haut-Karabagh. En Arménie, autant pour la société que pour le régime, la priorité est aux réformes intérieures, non à la politique étrangère.

Toutefois, pour mener cette indispensable transformation de fond, le nouveau Premier ministre aura besoin de sérieux alliés politiques. Et Nikol Pachinian, note Alexeï Makarkine, est aussi politiquement inexpérimenté que relativement isolé. « Il va devoir s’intégrer dans un régime qui lui est en pratique hostile, former au sein de ce régime une coalition et s’adapter aux cadres institutionnels établis », fait observer le politologue. En d’autres termes, il lui faut entrer dans ce milieu politique qu’il a jusqu’à présent combattu. Or cela pourrait engendrer de nouveaux conflits de taille, d’autant que l’élite dirigeante arménienne n’est absolument pas prête à céder ses positions.

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