Sergueï Skripal : espion retraité à plein temps

Alors que Moscou continue de démentir les affirmations de Londres selon lesquelles l’agent innervant Novitchok utilisé pour empoisonner l’ancien espion Sergueï Skripal ne pouvait-être que d’origine russe, on a découvert ce mois-ci que ce produit avait été fabriqué et testé en République tchèque…

Selon Moscou, les États-Unis disposent depuis longtemps d’échantillons de Novitchok, notamment depuis qu’ils ont pris le contrôle, à la fin des années 1990, d’un ancien site chimique soviétique situé en Ouzbékistan. Par ailleurs, des pays tels que la Suède et la République tchèque auraient, d’après la Russie, mené des recherches visant à produire la substance.

Dans un premier temps, Stockholm et Prague ont catégoriquement démenti ces affirmations. Mais, à la fin du mois de mars, le président tchèque Miloš Zeman, qui entretient de bonnes relations avec le Kremlin, en a surpris plus d’un en ordonnant aux services secrets tchèques (BIS) de vérifier les informations relatives à la fabrication du poison dans le pays. Cette décision lui a valu d’être accusé de haute trahison par plusieurs députés tchèques.

le président tchèque, Miloš Zeman. Crédits : kremlin.ru
le président tchèque, Miloš Zeman. Crédits : kremlin.ru

« La réaction des parlementaires suggérait que M. Zeman avait dévoilé, volontairement ou non, un secret, commente le journaliste tchèque Bogoumil Svoboda [il s’agit d’un pseudonyme]. Très vite, ce secret est devenu réalité. »

Du Novitchok made in République tchèque

S’exprimant le 3 mai à la télévision nationale, Miloš Zeman a confirmé qu’à la demande des services de renseignement militaire, l’institut de recherche du ministère de la Défense de Brno a produit et testé, ces dernières années, une petite quantité d’A230, substance toxique identique au Novitchok, qui a ensuite été détruite. M. Zeman a souligné qu’il pouvait rendre cette information publique, celles fournies par le BIS n’étant pas confidentielles.

« il est impossible de vérifier si tous les échantillons ont effectivement été détruits »

Néanmoins, le 15 mai, on apprenait le licenciement de Bogouslav Chafarj, directeur de l’Institut de recherche de Brno. « Il aurait été licencié pour avoir laissé fuiter des informations relatives aux expériences portant sur le Novitchok, qu’ignoraient les hauts dirigeants du pays, explique Bogoumil Svoboda. Pourtant, le président affirme que ces essais n’avaient rien de secret. La situation est étrange et confuse. »
Selon le journaliste tchèque, « il est impossible de vérifier si tous les échantillons ont effectivement été détruits ». Ses tentatives visant à contacter le directeur licencié n’ont pour l’heure pas abouti.

Expérience en cours à l'institut de recherche militaire de Brno. Crédits : vvubrno.cz
Expérience en cours à l’institut de recherche militaire de Brno. Crédits : vvubrno.cz

« Il est étonnant qu’aucun média occidental ne se soit demandé pourquoi du Novitchok était présent en République tchèque et si le pays n’a pas ainsi violé la Convention sur l’interdiction des armes chimiques », souligne le journaliste.

Les curieux déplacements de l’espion retraité…

Selon le New York Times, Sergueï Skripal se serait rendu en Estonie en 2016, pour y rencontrer des agents de renseignement. Autrement dit, depuis son échange contre d’autres espions en 2010, l’ancien agent russe n’aurait en aucun cas mené une vie tranquille de retraité mais aurait continué ses activités d’espionnage. De toute évidence, ce « jeu d’espions » était très complexe et les enquêteurs britanniques tentent eux aussi d’en comprendre le mécanisme. Ils interrogent actuellement Sergueï Skripal sur ses déplacements en Europe et ses diverses rencontres.

Dans son édition du 12 mai, le quotidien Respekt révèle que Sergueï Skripal aurait séjourné au moins une fois (en 2012) à Prague, où il aurait rencontré des représentants des services spéciaux tchèques. L’agent les aurait ensuite revus au Royaume-Uni.

Prague. Crédits : Jaromir Kavan
Prague. Crédits : Jaromir Kavan – unsplash

D ‘autres faits curieux remontent à la surface. Les résultats d’enquêtes menées simultanément par plusieurs médias allemands – les chaînes de télévision NDR et WDR, les journaux Die Zeit et Süddeutsche Zeitung –, publiés en mai, montrent que l’Occident est familier du Novitchok depuis vingt ans au moins. Dès le milieu des années 1990, les services de renseignement de l’Allemagne fédérale (BND) auraient été informés par un « scientifique » soviétique de l’existence d’une « toute nouvelle substance innervante, hautement toxique » et en auraient obtenu un échantillon. Plus tard, des analyses on été effectuées en Suède (notons qu’au plus fort du scandale Skripal, des officiels russes, énumérant les pays susceptibles d’être dotés d’échantillons de ce type, avaient mentionné la Suède).

L’Allemagne a elle aussi possédée de petites quantités de Novitchok

L’enquête a révélé que le premier pays de l’OTAN à avoir possédé une petite quantité de Novitchok à la fin des années 1990, a été l’Allemagne : ce sont les Allemands qui ont effectués les premiers tests de l’antidote correspondant, suivis par différents pays de l’OTAN. On ne peut exclure que, dans ce même cadre, le Novitchok ait été testé en République tchèque. Quand exactement ? Le président Zeman et les hauts responsables tchèques n’en soufflent mot.

« Il est possible que M. Skripal ait été un rouage du système complexe de fabrication par les pays de l’OTAN d’un nouvel antidote au Novitchok russe, avance Bogoumil Svoboda. Nous ne saurons sans doute jamais toute la vérité sur cette affaire. »

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