Timofei Bordatchev : La Russie ne deviendra pas le junior partner de la Chine

La Chine a présenté à Astana (Kazakhstan) en septembre 2013 son projet de nouvelle Route de la soie. Elle met en avant le caractère « gagnant-gagnant » de ce projet qui, selon le ministère chinois des Affaires étrangères apportera « paix, coopération et bénéfice commun ». Mais qu’en pense la Russie ? Timofeï Bordatchev, directeur de programme au Club de discussion Valdaï, revient sur la vision russe de la Route de la soie.

Le Courrier de Russie : La Route de la soie apportera-t-elle des bénéfices économiques conséquents à la Russie ?

Timofeï Bordatchev : La ceinture économique de la Route de la Soie a des implications sur tout le continent eurasien. Du point de vue économique mais aussi politique, il a été décidé que la Russie ne participerait pas au projet One Belt One Road (OBOR) initié et mené par la Chine. La Russie a préféré signer un accord de coopération avec la Chine. Cependant elle est favorable au projet de Route de la soie qui prévoit des investissements, donc un développement de l’Asie centrale. Cela permettra d’augmenter la sécurité et la stabilité d’abord du Kazakhstan mais également de l’Asie centrale tout entière, ce qui est fondamental pour la sécurité de la Russie.

Sur la nouvelle route de la soie, Almaty est la capitale économique du Kazakhstan. Crédits : Flickr
Sur la nouvelle route de la soie : Almaty est la capitale économique du Kazakhstan. Crédits : Flickr

Sur le plan économique, la coopération en matière de transport entre la Chine et l’Europe en passant par la Russie et le Kazakhstan augmente tous les ans plus vite que prévu. De toute évidence, les investisseurs prennent le projet au sérieux et les compagnies ferroviaires chinoises, kazakhes et russes coopèrent efficacement.

Par ailleurs, le marché russe du travail ne peut accueillir tous les demandeurs d’emploi venus d’Ouzbékistan, du Turkménistan et du Tadjikistan.

LCDR : Historiquement les Routes de la soie ne sont jamais passées par la Russie. Pour quelles raisons la Chine accepterait-elle aujourd’hui qu’elles traversent ce pays ?

T.B. : La Russie est devenue un État après que la dernière Route de la soie a été fermée. Au cours du premier millénaire, quand les échanges entre l’Asie centrale et la Chine, entre l’Ouest de l’Asie, l’Iran et la Turquie se faisaient par l’intermédiaire de la Route de la soie, la Russie n’existait pas. Son territoire actuel était un vierge et donc non sécurisé. Aujourd’hui, contrairement au Moyen-Orient, à l’Asie centrale et à des pays comme l’Afghanistan et le Pakistan, la Russie est sûre. On peut y créer des infrastructures afin de développer les échanges entre les puissances régionales.

Istanbul était et demeurera l'un des principaux carrefour de la Route de la Soie. Crédits : Flickr
Istanbul était et demeurera l’un des principaux carrefour de la Route de la Soie. Crédits : Flickr

LCDR : Pour assurer son influence en Asie centrale, la Russie se réfère aux notions d’« eurasisme » et d’« étranger proche ». Face à la puissance financière de la Chine, qui prévoit de dépenser plus de 1000 milliards de dollars pour sa Route de la soie, que pèsent ces notions ?

T.B. : Combien de Centrasiatiques travaillent-ils tous les jours à Moscou et dans d’autres villes russes ? À combien s’élèvent les transferts d’argent de ces travailleurs immigrés vers leur pays d’origine ? À quel point cela contribue-t-il à la stabilité des pays d’Asie centrale ? Allez dans les rues, les magasins, les restaurants à Moscou, et vous comprendrez à quel point la Russie contribue à l’économie de l’Asie centrale.

40 000 jeunes Kazakhs étudient chaque année en Russie, et 72 000 sont originaires d’Asie centrale. La Russie ne veut pas forcément augmenter son influence dans cette région. Elle souhaite instaurer des relations stables, sur le long terme. Cela vaut pour tous les pays qui partagent une frontière avec elle. L’expression d’« eurasisme » a été réintroduire par Noursoultan Nazarbaïev, le président du Kazakhstan, qui a proposé la création de l’Union économique eurasiatique (UEE).

Signature de la Déclaration commune des présidents russe et kazakh à l'occasion des 25 ans de l'établissement des relations entre Moscou et Astana. Crédits : Kremlin.ru
Signature de la Déclaration commune des présidents russe et kazakh à l’occasion des 25 ans de l’établissement des relations entre Moscou et Astana. Crédits : Kremlin.ru

Pour ce qui est de l’« étranger proche », cette expression n’a plus cours depuis au moins une décennie. L’influence de la Russie à ses frontières est toujours plus nuancée qu’il n’y paraît.

LCDR : En mars 2015, la Russie et la Chine se sont entendues pour un « raccordement » entre Route de la soie et Union économique eurasiatique. Ces deux projets ne sont-ils pas concurrents ?

T.B. : Ils sont complémentaires mais de nature différente. Quelle est la cause principale de la tragédie ukrainienne ? La Russie et l’Union européenne (UE) ont proposé chacune à Kiev un même projet d’intégration régionale. L’Ukraine a été forcée de faire un choix entre les deux, le Marché commun européen ou l’Union économique eurasiatique. L’OBOR et l’UEE sont de nature différente. La nouvelle Route de la soie est un projet d’investissement, alors que l’UEE permet la suppression des barrières douanières entre les États qui en sont membres. Malheureusement l’Ukraine n’est pas membre de l’UEE, elle est devenue une colonie économique de l’Union européenne.

La frontière sino-russe est matérialisée par la rivière Amour, notamment à Blagovechtchensk. Crédits : nat-geo.ru
La frontière sino-russe est matérialisée par la rivière Amour, notamment à Blagovechtchensk. Crédits : nat-geo.ru

LCDR : La Russie n’est-t-elle pas en train de devenir le junior partner de la Chine ?

T.B. : Certes, malgré son immense superficie, la Russie n’est pas un grand pays sur le plan démographique. Cependant, d’un point de vue militaire, elle est une grande puissance. Elle n’a pas besoin d’alliés pour assurer sa sécurité, elle n’a pas besoin de protecteur. C’est la raison pour laquelle elle a intérêt au renforcement des institutions multilatérales. Elle ne deviendra pas le junior partner de la Chine. Je ne pense pas, en outre, que Pékin ait intérêt à l’émergence d’un monde bipolaire dans lequel elle se trouverait confrontée uniquement aux États-Unis et à leurs alliés. La Chine, comme la Russie, a intérêt à ce que le monde soit multipolaire.

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